LA PUCELLE DEPUIS SA PRISE JUSQU'A SON SUPPLICE
Sommaire : Vingtième lettre. — Fausse nouvelle sur les succès du roi et de la Pucelle.
— Nouvelle vraie de la prise et de la détention de la Pucelle. — Espérance de sa délivrance.
Vingt et unième lettre, — La Pucelle vendue et dirigée sur Rouen. — Crainte qu'on ne la fasse mourir. — Témoignage rendu universellement à sa vertu.
Vingt-deuxième lettre, — Ambassade de Charles VII au duc de Bourgogne pour lempôcher de livrer la Pucelle aux Anglais.
Vingt-troisième lettre. — La Pucelle vendue dix mille couronnes; étroitement gardée.
— Intervention de Charles Vil pour empêcher son supplice. — Supplice. — Piété de la martyre. — Apparition de sainte Catherine. — Douleur et menaces de Charles VII.
— Vaine espérance des Anglais qu avec sa mort finiront leurs revers.
XX. — 1430, 3 juillet (?). — Nous avons su, et on avait dit plusieurs jours avant, que Ton avait écrit de Bruges le 3 juillet (??), que le jour de l'Ascension la demoiselle était en parfaite entente et parfaite faveur auprès du roi de France, Messire le Dauphin. Avec lui et ses gens d'armes elle avait mis le siège devant Paris, si bien que les assiégés ne conservaient plus aucune espérance de pouvoir tenir contre la couronne du Dauphin.
On a dit ensuite que la Pucelle avait été prise par les gens du duc de
LA CHRONIQUE MOROSLM. 607
Bourgogne; Ton savait que rien n'avait été statué sur son sort; on le saurait par la suite. L'on a dit depuis que la demoiselle avait été enfermée dans une forteresse avec plusieurs demoiselles, et entourée d'une bonne garde. Elle ne peut pas ôtre si bien gardée que lorsque ce sera le plaisir de Dieu, elle n'en sorte et ne revienne parmi ses gens, sans avoir rien souffert dans sa personne.
Remarques. — [La première partie de la lettre est fausse de tout point, la seconde n'était malheureusement que trop vraie.
Dans trois lettres, ou relations inscrites à la suite par Morosini sur les affaires de France, il n'est pas question de la Pucelle. Ces nouvelles étaient d'ailleurs fausses pour la plupart. Le seul correspondant bien informé est Pancrace Jusliniani. Morosini lui emprunte une lettre qu'il annonce ainsi :]
XXL — Nouvelles de Bruges écrites à Venise de la main de sire Pancrace Justiniani, fils de Messire Marc Orsato. La plus récente est datée du 24 novembre ; elle est arrivée à Venise le 19 décembre. Elle est conçue en ces termes : ... [Pancrace décrit les pertes éprouvées par le duc de Bourgogne et les Anglais à la levée du siège de Compiègne, les avantages remportés par les Français, spécialement l'occupation de Clermont-en- Beauvaisis, la forteresse exceptée ; il parle ensuite de la Pucelle et il écrit :]
Il est absolument certain que la Pucelle a été dirigée sur Rouen vers le roi d'Angleterre. Messire Jean de Luxembourg, qui l'a prise, en a louché dix mille couronnes, pour l'avoir ainsi mise entre les mains des Anglais. Quel est le sort qu'on lui réserve ? On l'ignore, mais on craint qu'on ne la fasse mourir. En vérité, ce sont choses extraordinaires et grandes que celles qu'elle a accomplies. Il [Pancrace) écrit qu'il en a parlé avec beaucoup, et il en a parlé depuis qu'elle est prisonnière ; mais universellement, tous disent qu'elle est de bonne vie, très honnête, très sage ; ce qui adviendra, nous le saurons bientôt...
Remarques. — [Dans ces lignes fort vraies, Justiniani, on peut s'en convaincre en lisant le texte, multiplie les termes pour exprimer soit l'excellente vie de la Pucelle, soit l'universalité du témoignage qui l'atteste.]
XXII. — Je vais rapporter ce que, à la date du 13 décembre, nous avons su de nouveau du côté de Bruges par l'arrivée de noble Messire Nicolas Morosini, fils de Messire Victor. Voici ce que Ton racontait dans ces parages.
Aussitôt que la demoiselle fut tombée entre les mains du duc de Bourgogne, et que le bruit se répandit que les Anglais l'obtiendraient
moyennant deniers, le Dauphin informé envoya une ambassade vers le duc de Bourgogne pour lui dire qu*il ne devait la livrer pour rien au monde ; sans quoi il en tirerait vengeance sur ceux de ses hommes qui viendraient entre ses mains...??? [Annonce de la naissance d*un fils aa duc de Bourgogne.]
Remarques. — [C'est, avec la suivante, Tunique assertion positive des efforts tentés par Charles VII pour délivrer celle qui lui avait mis la couronne au front.]
XXIII. — 1431 . — Par plusieurs lettres venues de Bruges à Venise en des jours différents, une entre autres de sire Jean Georges, fils de feu Messire Bernard de Saint-Moïse, en date du 22 juin, par une autre reçue, dit-on, par sire André Corner, gendre de feu sire Luc Michel de la Magdelaine, on a su que la vertueuse demoiselle était tenue en prison du côté de Rouen parles Anglais, qui Pavaient achetée dix mille couronnes. Venue ainsi en leurs mains, ils ont très étroitement gardé sa personne. L'on a dit que deux ou trois fois, ces mêmes Anglais avaient voulu la faire brûler comme hérétique ; mais qu'ils avaient été arrêtés par les grandes menaces que leur avait fait parvenir le Dauphin de France ; mais à la troisième fois ces barbares Anglais, d'accord avec des Français (??), de dépit et hors d'eux-mêmes, l'ont fait brûler à Rouen.
Avant son martyre, elle a été vue bien contrite et parfaitement bien disposée. On raconte qu'elle a eu une apparition de la vierge sainte Catherine qui Ta confortée et lui a dit : « Fille de Dieu, sois ferme dans ta foi, puisque tu seras dans la gloire au nombre des vierges du Paradis ». Elle est morte pieusement. Messire le Dauphin, roi de France, en a ressenti une très amère douleur et a formé le dessein d'en tirer une terrible vengeance sur les Anglais et sur les femmes anglaises. Dieu, selon son juste pouvoir, en tirera aux yeux de tous un très grand châtiment. On commence à en voir des signes non douteux. Paris, maintenant même, court de jour en jour à sa ruine ; il ne peut tenir davantage et résister plus longtemps ; tous les habitants s'en échappent et fuient, chassés par les privations et la faim. On tient communément que les Français (lisez: Anglais ou faux Français) l'ont fait brûler à cause des prospérités qu'avaient eues avec elle les seigneurs français, et qu'ils devaient avoir encore. Les Anglais se disaient en eux-mêmes: « Cette demoiselle une fois morte, les affaires du Dauphin ne seront plus prospères ». Le contraire plait au Christ, d'après ce que l'on a dit de la marche des affaires ; puisse cela être vrai !