CHAPITRE IV
Sommaire : 1. — Les arinoiries d'Orléans. — Sa position sur la Loire. — Son site. — Ses portes. — Ses tours. — Son pont. — Le faubourg de la rive gauche, le Portereau.
— Iles de la Loire. — Le port du Bousquet ou de Saint-Loup. — Saint-Loup.
[I. — L'Orléanais redevenu apanage princier contre rengagement pris par Charles V.
— Les princes d'Orléans. — Charles d'Orléans. — Le poète. — L'administration du duché. — L'évéque d'Orléans, Jean de Saint-Michel. — Administration municipale.
— Les archives municipales dépouillées par le chanoine Dubois.
lll. — Promesse de Salisbury de respecter les possessions du duc d'Orléans. — Les Orléanais se préparent à soutenir le siège. — Double impôt. — Réparations aux murailles. — Appel à Dieu. — L'artillerie. — Appel aux autres villes de France. — Comment elles répondent. — Les états généraux de Chinon.
i. L. Jarry, le Compte de l'armée anglaise au siège d'OrléanSy p. 35-39. 2. Boucher de Molandon et de Beaucorps, V Armée anglaise vaincue par Jeanne d'ArCf p. 194 et suiv.
Trois cœurs figurent sur les armoiries d'Orléans. Serait-ce pour signifier que si Paris est la tête de la France, Orléans en est le cœur? sans discuter cette assertion, il est certain qu'Orléans est sensiblement assis au centre de la plus vivifiante des artères françaises, la Loire. Né dans les Cévennes, au Gerbier- de- Joncs, le fleuve central prend sa course vers le nord-ouest, et puis tout à coup, comme pour prolonger ses bienfaits et retarder son anéantissement dans TOcéan, il revient sur luimême et fléchit vers le sud, tout en continuant vers l'ouest. Orléans se trouve au sommet de cet angle rentrant. A une époque où le commerce se faisait surtout par la navigation fluviale, Orléans se trouvait ainsi par la rivière en communication avec de nombreuses provinces: le Nivernais, le Bourbonnais, le Forez, vers Test; leBlésois, la Touraine, TAnjou, la Bretagne méridionale, au sud-ouest.
Bâtie sur la rive droite de la Loire, sur un coteau de médiocre élévation, la ville étend insensiblement ses pieds vers le midi , jusqu'aux eaux du fleuve. En 1429 son enceinte n'était guère que le quart du pourtour actuel ; mais en dehors des remparts s'étendaient de populeux faubourgs, réputés les plus beaux de France, renfermant une population aussi nombreuse que celle qui vivait à l'intérieur des murailles. L'enceinte était un quadrilatère de 500 à 600 mètres de côté.
Cinq portes mettaient en communication la ville et les faubourgs. Au nord la porte Parisie, route de Paris ; à l'est la porte de Bourgogne, à l'intersection actuelle des rues de Bourgogne et du Bourdon-Blanc ; au midi la porte du Pont défendue par les Tourelles ; au nord-ouest la porte Bannier non loin du lieu où s'élève la statue équestre de Jeanne d'Arc ; à l'ouest la porte Renard vers l'extrémité de la rue du Tabour.
Les murailles, épaisses de 2 mètres à 2°, 50, hautes de 6™, 50 à 10 mètres, étaient bordées de fossés de 13 mètres de largeur et de 6 mètres de profondeur ; elles étaient hérissées, à une distance qui variait de 60 à 70 mètres, de près de quarante tours, à demi saillantes, à trois étages, de 10 mètres de diamètre \ Avec les nombreux clochers des diverses églises, toutes ces cimes devaient présenter l'aspect d'une forêt de pierres.
César appelle Genabum^ qui est bien, ce semble, Orléans, l'entrepôt des Camutes, Carnutorum emporium. Situé sur la rive droite, Orléans confine en efiet avec le pays de Chartres, ou la Beauce, et met ce fertile pays en communication avec le centre et le midi de la France. Sur la rive gauche,
1. Boucher de Molando:^ et de Beaucorps, V Armée anglaise vaincue par Jeanne d'Aï'c, p. 70 et suiv.
c'est la Sologne, pays jusqu'à ce siècle stérile. Dès la plus haute antiquité un pont mettait les deux rives en communication. Celui de 1429 a subsisté jusqu'en 1760, où le pont actuel fut construit à une légère distance en aval du précédent.
L'ancien pont avait dix-neuf arches ; il portait sur des piliers pour la plupart carrés; on y avait construit des maisonnettes où, àcause de la fréquence des passants, '•e petits commerçants avaient installé leurs boutiques. La largeur du pont était de 80 pieds. A la sixième arche on trouvait une forteresse appelée la forteresse Saint- Antoine. Ce nom lui venait de deux îlots, ou comme on les appelait de deux mottes, qui étaient au pied, et sur lesquels avait été construit, pour les étrangers, un hôpital dédié à saint Antoine. La forteresse était défendue par un boulevard connu sous le nom de la Belle-Croix, d'une haute et magnifique croix, élevée sur le pont, non loin de cette même forteresse.
A la dix-huitième arche se trouvaient les fameuses Tourelles, deux tours très fortes, jointes par un bâtimentsouslequel il fallait passer pour traverser le pont. Onaccédaitàladix-neuvième arche parunpont-levis. Les machines destinées à l'élever et à l'abaisser étaient dans le bâtiment des Tourelles, ainsi que d'autres engins communs aux forteresses du temps, tels que la herse. Un bras de la Loire passait donc entre les Tourelles et la rive gauche, qui se trouvait, elle aussi , puissam ment défendue par un boulevard de 60 pieds de long, sur 80 pieds de large ; boulevard entouré aussi de fossés larges de 80 pieds. Le boulevard était fait avec de la terre retenue par des pieux, et par une maçonnerie du côté de la rivière. Il était couronné par une fraise de longs pieux plantésobliquement et liés ensemble avec de longues planches et des chevilles de fer *.
Au sortir du boulevard, ou mieux du pont, on entrait dans le faubourg connu encore sous le nom de Portereau. Il n'y avait qu'une petite place à traverser, d'environ deux cents pas, pour toucher à l'église des Augustins, située au lieu où se trouve la croix devant laquelle stationne encore aujourd'hui la procession du 8 mai.
Le Portereau avait et a encore pour principale paroisse Téglise Saint- Marceau, mais à l'est et sur un des côtés se trouvait déjà la paroisse Saint-Jean-le-Blanc ; à Touest, dans la campagne, à deux kilomètres à peu près. Ton voyait la paroisse toujours existante de Saint-Privé.
Le cours de la Loire, beaucoup moins encaissé qu'il ne l'est présentement, comptait nombre d'îles. Citons celles dont le nom revient dans rhistoire de la délivrance. C'était, en aval de la rivière, au-dessous du pont, l'île Charlemagne, entre l'église Saint-Laurent sur la rive droite et
I. L'abbé Dubois, Histoire du siùge d'Orléans, éditée par M. Charpentier. Voir p. 170 et suiv. la magistrale description de Tancien pont.
Saint-Privé sur la rive gauche ; c'était entre Saint-Jean-le-Blanc et les Âugustins, nie aux Toiles; enfin, notablement plus en amont, Tile aux Bœufs; elle était située entre le port du Bousquet, appelé encore Saint- Loup, sur la rive gauche, et le couvent Saint-Loup sur la rive droite, au haut d'une élévation. Il importe, pour rintelligence de ce qui sera dit dans la suite, de se rendre compte de ces trois indications.
Quand on sort d'Orléans par la porte de Bourgogne, c'est-à-dire en se dirigeant vers l'est, on trouve un gracieux mamelon dominant d'un côté les routes de Châteauneuf et de Pithiviers qui se joignent à la base, et de l'autre surplombant la Loire d'environ 400 pieds. C'est Saint-Loup. Au temps de Jeanne d'Arc, Saint-Loup était un monastère de religieuses cisterciennes, converti par les Anglais en une forte bastille, la première qu'emporta la Vierge guerrière. La Loire passe aujourd'hui à ses pieds ; il n'en était pas ainsi au xv' siècle. Elle coulait sur la rive gauche ; des marécages s'étendaient du côté de la rive droite sur laquelle se trouvait le monastère; venait ensuite la grande île Gharlemagne ; plus loin était le port Saint-Loup ou du Bousquet, appelé Saint-Loup du monastère qui était sur la rive opposée, du Bousquet, probablement à cause des arbustes au milieu desquels il était comme caché ^
Le règne du roi Jean fut désastreux pour la France, et pas seulement par le fatal traité de Brétigny ; il le fut encore par les apanages qu'il qu'il constitua à ses fils ; le Berry à Jean, l'Anjou et le Maine à Louis, la Bourgogne à Philippe. Il ne créa pas seulement comme autant de cours rivales de la cour du suzerain, d'un luxe ruineux pour les provinces ; il jetait les semences de guerres sans fin, de ces guerres de successions princières qui ont ensanglanté notre histoire jusqu'à notre siècle. Il retardait l'unité nationale, et l'ébranlait dans le degré où elle était déjà accomplie. Charles V comprit le danger ; il abolit les apanages territoriaux et ne voulut réserver aux cadets de la famille régnante que des avantages pécuniaires. Ce qu'un roi a établi, son successeur peut le détruire. Il en fut ainsi de la sage mesure édictée par Charles Y. Charles VI, après avoir donné la Touraine en apanage à son frère Louis, trouvant trop inférieurs les revenus de cette province, la reprit, et, en échange, donna l'Orléanais.
Les Orléanais avaient obtenu de Charles V la promesse de n'être
i. L'abbé Dubois, Histoire du siège d'Orléans, p. 188 etsuiv.