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la part des assiégés, d'attaques de la part des assiégeants, tantôt par la porte Renard, tantôt par le boulevard Belle-Croix. Embuscades, surprises, enlèvements d'hommes et de convois, rencontres tantôt particulières, tantôt plus générales, tout ce que nous en savons se trouve raconté dans le Journal du siège. Ces faits particuliers sont des épisodes qui ne regardent pas notre sujet. Si les Orléanais, durant sept mois, tinrent les Anglais hors de leur ville, ils ne purent pas les empêcher d'ourdir leur trame autour de la cité, de resserrer leurs lignes, et de les amener à un point où leur sort était humainement désespéré, où l'Anglais regardait la ville comme moralement conquise. Rien ne contribua plus à réduire les assiégés à cette extrémité, que la défaite de Rouvray, dite la « journée des Harengs », subie le samedi 12 février, premier samedi de carême.
A cette époque les armées elles-mêmes observaient l'abstinence quadragésimale dans toute sa rigueur. Pas d'aliment gras du jour des Cendres à Pâques. En prévision de cette nécessité, d'immenses provisions d'aliments maigres, et particulièrement de harengs, avaient été faites à Paris pour l'armée assiégeante ; les paysans des environs avaient été réquisitionnés pour les amener au camp. Le jour des Cendres, trois cents chariots se mirent en marche, escortés par quinze cents soldats anglo-bourguignons et mille hommes des communes, sous le commandement de Fastolf et du prévôt de Paris, Simon Morbier.
Cependant Charles VII, pressé par les sollicitations d'Orléans et des capitaines, voulait frapper un grand coup. Il avait fait appel à Charles de Bourbon, comte de Clermont, et celui-ci était venu avec une nombreuse noblesse de l'Auvergne et du Bourbonnais. Il était à Blois avec quatre mille hommes, ou môme plus. De nombreux chevaliers étaient accourus à Orléans dans la pensée d'aller rejoindre l'armée du Bourbon. L'occasion était favorable : on savait la venue du convoi ; il fallait l'enlever et battre les hommes d'armes qui les accompagnaient, priver les assiégeants des vivres attendus et du renfort militaire qui leur arrivait.
Le vendredi, quinze cents hommes, une fleur de chevalerie, parmi eux de nombreux Ecossais, entre autres Jean Stuart, comte de Damley, connétable d'Ecosse, son frère Guillaume Stuart, sortirent d'Orléans, et allèrent rejoindre Bourbon et son armée dans les environs de Rouvray- Saint-Denis. Le plan fut arrêté : l'on ne descendrait pas de cheval ; l'avant-garde ne donnerait que sur l'ordre du chef, le comte de Clermont. Celui-ci, d'après le Faux Bourgeois de Paris, se tenait si sûr de la victoire
qu'il avait donné ordre de ne pas faire de prisonniers, de tout passer au fil de Tépée.
La Hire, les Stuarts, les chevaliers venus d'Orléans, destinés à former Favant-garde, partent en exploration. La Hire voit les chariots s'avancer lourdement à la file les uns des autres. Le plus iiilgaire bon sens ordonnait de fondre sur un équipage si encombrant, sans permettre à l'ennemi de se former en ordre de bataille. L'impétueux Gascon en grillait d'envie. Il envoie à Bourbon courrier sur courrier lui demander de pouvoir commencer l'attaque; Bourbon refuse et prescrit qu'on l'attende. Pendant ce temps il se faisait armer chevalier, et faisait lui-même d'autres chevaliers.
Fastolf met ce retard à profit. Il improvise un camp retranché de forme rectangulaire avec ses chariots, ne laissant que deux ouvertures gardées par les archers. Il s'établit 'au centre avec ses guerriers, qui sont encore protégés par d'autres archers, qui tiennent leurs pieux fichés en terre, l'extrémité dirigée contre le poitrail des chevaux que leur cavaliers pousseraient contre cette haie de bois et de fer. Les menues gens, charretons et marchands, sont établis en dehors sur un des côtés.
Les Français de l'avant-garde, n'y tenant plus, s'avancent, et marquent leur approche par une grêle de traits qui tombent sur les charretons et les marchands, les transpercent, les dispersent, ou les forcent à rentrer dans le camp. Les Anglais restent immobiles. Stuart, n'y tenant plus, descend de cheval ; les uns imitent son exemple, d'autres poussent en avant leurs dexlriers. Les chevaux vont s'enferrer sur les pieux des archers ; ou sont transpercés par les flèches qui partent du camp anglais. Le désordre se met promptement parmi les Français; les chevaux se cabrent, reculent, et embarrassent piétons et cavaliers. Les Anglais sortent alors de leurs retranchements, tuent, massacrent, et donnent la chasse. Trois à quatre cents chevaliers, parmi lesquels les deux Stuarts avec leurs Écossais, jonchent bientôt le sol. Dunois, blessé, renversé de cheval, ne doit son salut qu'à la diligence des siens qui le remettent en selle. Le comte de Clermont averti, piqué de voir sa défense enfreinte, ne fait pas même semblant de secourir ses compagnons. Il eût pu ramener la victoire, car les Anglais, fiers de ce triomphe inattendu, se débandent dans la poursuite. Il n'en fit rien. Lui et ses nouveaux chevaliers, voyant la défaite des leurs, tournent bride vers Orléans ; e7i quoi ils ne firent pas honnêtement^ mais honteusement *. Les Français perdirent de trois à quatre cents chevaliers des plus marquants ; les Anglais un seul homme
1. Voir, pour cette ignominieuse journée : le Journal du siège, p. 39-44; — Mon strelet, eh. LH' ; — Chitfart, édit. Tueley, n» 495-496 ; — la Chronique de la Pucelle, p. 266-269, tous les chroniqueurs.
de nom, dit Monstrelet, les marchands et valets ne comptant guère à ses yeux.
Bourbon rentrait à Orléans sur le minuit, précédé ou suivi des autres fuyards, heureux de n'être pas inquiétés, ce semble, par les Anglais qui tenaient le siège. Grande fut la consternation à Orléans ; il y avait de quoi. D'après Chuffart, les vaincus étaient treize contre deux, proportion avouée aussi par la Chronique orléanaisc de l'établissement de la fête du 8 mai, qui donne le chiffre de six contre un. On chercha une consolation dans la piété pour les morts : les Sluarts furent enterrés dans la cathédrale où un service, qui devait devenir annuel, fut royalement célébré pour le connétable d'Ecosse et sa femme. Fastolf amena au camp, avec les dépouilles des vaincus, son convoi de hareîigs^ qui donna le nom à la journée. Si l'on fit semblant de vouloir l'empêcher, ce ne fut pas au point de s'entre-toucher. C'est que, nous dira la Chronique de la fête du 8 mai, les vaincus de Uouvray étaient tellement effrayés de la journée qu'ils avaient perdue, que « lorsqu'ils virent les Anglais, homme ne pouvait les faire issir [sortir) de la ville ».
Le grand effort que l'on venait de faire n'avait donc abouti qu'à une ignominieuse défaite, à la perte de braves éprouvés, et à jeter dans Orléans un plus grand nombre de bouches à nourrir, alors qu il était nécessaire de ménager la provision des vivres. On aurait fait au comte de Clermont cette dernière observation. Cela amena le gros événement raconté en ces termes par le Jourtial du siège : « Le vendredi, dix-huitième jour de février, se partit d'Orléans le comte de Clermont, disant qu'il voulait aller à Chinon, devers le roi, qui lors y était. 11 emmena avec lui le seigneur de La Tour, messire Louis de Culan, amiral, messire Regnault de Chartres, archevêque de Reims, chancelier de France, messire Jean de Saint-Michel, évêque d'Orléans, natif d'Ecosse, La Ilire et plusieurs autres chevaliers et écuyers d'Auvergne, du Bourbonnais et bien delx mille combattants. Ce dont ceux d'Orléans les voyant partir ne furent pas bien contents; mais, pour les apaiser, ils leur promirent qu'ils les secourraient de gens et de vivres. Après ce départ il ne demeura à Orléans que le bâtard d'Orléans et le maréchal de Sainte-Sévère avec leurs gens. Le comte de Clermont, qui depuis fut duc de Bourbon, s'en alla, et les seigneurs et combattants ci-dessus nommés avec lui, et se mirent dans Blois \ »
Les secours et les vivres promis par le comte de Clermont devaient se faire attendre durant plus de deux mois. On ne soupçonnait pas alors à Orléans celle qui devait les amener; cependant l'annonce de la défaite
de Rouvray, faite par elle le jour même, à plus de cent lieues de distance, triomphait de Tincrédulité qui jusqu'à ce jour lui avait barré le chemin, et décidait Baudricourt à faire quelques cas de ses promesses.
La journée des Harengs mit le comble au désarroi de la cour ; ce fut le moment de la suprême détresse et d'une véritable agonie. « Pour cette maie aventure^ dit Monstrelet, Charles eut au cœur grande tristesse^ voyant de toutes parts ses besognes venir au contraire et persévérer de mal en pis*. »
Chacun songeait à se tirer le moins mal qu'il pourrait d'une ruine qui semblait désormais inévitable. Les Orléanais se voyaient abandonnés, tandis que le nombre des assiégeants s'accroissait du renfort amené par Fastolf. En vain ils essayaient d'arrêter l'investissement, les travaux avançaient malgré leurs efforts et leurs sorties. Le ravitaillement devenait tous les jours plus difficile ; il ne tarderait pas à être impossible ; la faim aurait raison de leur courage. Ne voulant pas devenir Anglais, ils pensèrent à introduire dans leurs murs le duc de Bourgogne. Une députation de bourgeois lui fut envoyée sous la conduite de Poton de Xaintrailles; elle devait lui représenter que les Anglais assiégeaient une place privée de son défenseur naturel, prisonnier en Angleterre. C'était un prince de la maison de France, à laquelle le duc de Bourgogne appartenait. Pourquoi ne se chargerait-il pas, en attendant la paix définitive, de garder Orléans, dont le sort seraitalors statué ? Orléans ne refusait pas de payer aux Anglais une indemnité en dédommagement des frais occasionnés par le siège.
C'était prendre le duc par l'intérêt et par le point d'honneur. Une fois introduit dans Orléans, il aurait en mains un gage puissant pour faire valoir ses conditions de paix ; il exerçait un rôle de médiateur en faveur d'un prince de son sang, jusqu'alors l'ennemi de sa maison. Il se chargea d'aller porter lui-même au régent ces propositions, et, le 4 avril, il faisait une pompeuse entrée à Paris.
Bedford soumit la demande au grand conseil; elle fut très mal accueillie. On remontra les grands frais et dépenses que le roi avait soutenus à l'occasion dudit siège : la ville ne pouvait durer longtemps sans être subjuguée ; c'était une des villes du royaume les plus utiles à posséder ; ce n'était pas raison que le roi Henri et ses vassaux eussent eu les peines et soutenu les mises du siège, et que le duc de Bourgogne en eût les honneurs et les profits sans coup férir; que l'on eût mâché le fruit, et que le duc de Bourgogne l'avalât *. Le duc de Bedford disait qu'il aurait la ville à sa volonté, et qu'il serait remboursé de ce qu'elle
J. MO.NSTRELET, ch. LVIII.
lui avait coûté, et qu'il serait bien courroucé d'avoir battu les buissons, et qu'un autre eût les oisillons ^ La conclusion fut que les ambassadeurs d'Orléans ne seraient admis, qu'à la condition de traiter de la reddition de la ville. Ils répondirent être sans pouvoir pour cela, et ajoutèrent que les Orléanais souffriraient bien des maux avant de se soumettre aux Anglais. Ils rapportaient à Orléans le 17 avril la réponse reçue ; mais déjà un souffle d'espérance passait sur la ville ; la ville n'avait pas encore vu la Libératrice ; cependant l'on savait ce qu'elle promettait, et Ton savait que, toutes merveilleuses qu'elles étaient, ces promesses n'avaient pas semblé à dédaigner aux sages de Ghinon et de Poitiers, que l'on faisait de grands préparatifs pour seconder celle qui se donnait comme l'envoyée du Ciel.
Le Bourguignon fut froissé par le rejet un peu hautain de sa proposition. Il ordonna à un de ses hérauts d'accompagner les ambassadeurs à Orléans, et de prescrire à tous ses sujets présents au siège d'avoir à s'en retirer. « Pour obtempérer à ce commandement s'en allèrent et départirent très hâtivement plusieurs Bourguignons, Picards, Champenois et moult d'autres des pays et obéissance dlcelui duc de Bourgogne ^. »
Quel est le nombre approximatif renfermé dans ces mots plusieurs et moult d'autres ? Il est très difficile à déterminer, et l'école naturaliste le gonfle manifestement beaucoup en le portant à quinze cents. Des trêves existaient alors entre le duc de Bourgogne et Charles VII. Pareil chiffre eût été une infraction trop manifeste. Les motifs allégués pour ne pas remettre Orléans entre les mains du duc de Bourgogne eussent été par là profondément infirmés ; on ne pouvait pas dire dès lors que les Anglais avaient fait toutes les mises et que le duc de Bourgogne en aurait tous les profits sans coup férir; qiiil n'avait pas battu les buissons^ etc. Ce n'était pas un mince appoint que quinze cents hommes. Ajoutons que si la Chronique de la Pucelle nomme en commençant huit faux Français, le Journal du siège ^ dans les incidents si variés qu'il relate, ne nomme pas, ce me semble, une seule fois un Bourguignon, preuve qu'ils étaient peu nombreux.
Bedford, pendant qu'il délibérait sur les propositions du duc de Bourgogne, pressait le conseil d'outre-Manche de lui expédier secours et subsides. Il réclamait l'envoi de deux cents lances et douze cents archers. Il demandait que le jeune roi vînt en France, s'y fît couronner et reçût les hommages des grands du royaume, affirmant que tel était le désir instant des Français ^
\, Jean Cuartier, ch. xiii.