Ch. XIII
3. V^oir Dubois-Charpentier, Histoire du siège, p. 245 et seq. et M. de Molandon, p. 4 et suiv. : Une bastille anglaise.
donnait accès dans les pays où la domination anglaise était établie, el les assiégeants, qui procédaient si méthodiquement, ont dû commencer par s'assurer des points par lesquels Orléans pouvait être plus aisément ravitaillé. C'est en effet ce qu'ils ont fait. Cependant, par des détours, il était possible d'entrer et de sortir par si large ouverture. C'est ce que remarque Jean Chartier, dont le récit peu ordonné offre cependant de précieux détails sur Tinvestissement. Après avoir raconté l'arrivée de Fastolf au camp, arrivée qui eut lieu le 17 février, il ajoute : c Povoient toujours entrer et issir {sortir) au dict Orléans gens à cheval, pour ce que les Anglois estoient à pié en leur grande bastille (Paris). Or y avoit grant espace de leur grant bastille à celle de Sainct-Loup, combien que chasciin jour besongnoient iceids Anglois à faire fossés doubles pour cuyder empescher y celle entrée, » Chartier place cette remarque au milieu de son récit ; il raconte ensuite la mort de Salisbury, qui avait eu lieu trois mois avant la journée des Harengs ; mais à la fm de sa narration, lorsqu'il nous parle de l'état de la ville après sept mois de siège, il dit « qu'elle esloit en si grant nécessité que plus ne povoit bofinement durer pour la nécessité de vivres quils avoient, et encore que les capitaines fissent ce qu'ils pouvaient pour la ravitailler, on disoit communément que cette ville seroit perdue, les villes d'eau, dessus et au dessous, estoient Anglesches; toutes les forteresses de la Beauce, réservé Chasteaudun^ la Fer té-Hubert en la Soulogne, estoient tenues des ditz Anglois, et n'y avoit-on nulle provision, ni remède, »
Cela n'indique-t-il pas qu'en besognant cArt5c^/n /ourles Anglais avaient intercepté le grand espace entre la grande bastille et Saint-Loup ? Nous le pensons, et nous croyons que le regretté M. Boucher de Molandon, dans sa brochure Etudes sur une bastille anglaise du xv° siècle, a démontré le fait, et prouvé que l'on peut voir encore aujourd'hui un remarquable monument des travaux anglais autour d'Orléans.
A près de quatre kilomètres au nord d'Orléans, dans la paroisse de Fieury-aux-Choux, se trouve une tranchée bien conservée de 403 mètres de longueur, 4", 50 de profondeur dans son état actuel, environ 15 mètres de larçeur au fond. Les talus sont très adoucis, et encaissés par des terres rejetées sur les bords. Des bois taillis, de beaux et vieux chênes ont poussé sur ces bords et sur les talus ; le tout au milieu de champs cultivés. Cette tranchée aboutit à un autre grand fossé qui lui est perpendiculaire, à cela près qu'elle en est séparée par une chaussée d'environ 7 mètres de largeur. Ce second fossé fait partie d'une enceinte sensiblement rectangulaire, que l'on peut reconnaître au milieu d'un épais fouillis de vignes, d'arbres fruitiers, de bois taillis et d'épines. Les côtés de cette enceinte ont de 120 à 140 mètres, et enveloppent une superficie de plus d'un hectare.
Dans cette superficie, y>n remarque une seconde enceinte quadrangulaire entourée de fossés. C'est un terre-plein, haut de 2 mètres au-dessus du sol, long de 33 à 34 mètres de Test à Touest, sur 22 à 24 du nord au sud. Entre la première et la seconde enceinte, aux angles, se remarquent encore d'autres travaux deslmés à défendre cette dernière. Cette seconde enceinte est le cœur de tous ces travaux, qui sont destinés à la protéger, et à couvrir les sorties de ceux qui l'auraient habitée. La tranchée de 403 mètres, prolongée de quelques cents mètres, couperait l'ancienne route d'Orléans à Paris. Il faut ajouter que, au xv* siècle, ces travaux se trouvaient dans la forêt, alors beaucoup plus rapprochée d'Orléans qu'elle ne Test aujourd'hui.
Ce sont là des travaux de mains d'homme, qui ne s'expliquent que dans un but d'opérations militaires. La ville d'Orléans n'avait certes pas d'intércH à les entreprendre à pareille distance dans une forêt. César, Attila, les protestants, ont pris ou tenté de prendre d'Orléans. César, les protestants s'en sont emparés dans deux ou trois jours, et le Fléau de Dieu n'a dû guère s'y arrêter beaucoup plus longtemps. Un seul siège rend raison de ces travaux : le siège des Anglais, qui dura sept mois. Les Anglais ont voulu fermer par là le large espace entre Saint-Loup et Saint-Pouair dont parle Chartier, tout en ajoutant qu'ils besongfioient un chascunjotir pour empescher icelle eyitrée. Du 17 février à la fin d'avril, ils avaient eu plus de deux laoïs pour besongner.
Aussi un savant archéologue Orléanais, Polluche, constatait-il ^ue, de son temps, on appelait ce lieu le cmnp des Anglais^ appellation entendue par celui qui écrit ces lignes d'un paysan auquel il demandait le chemin de l'Ermitage, ainsi qu'on l'appelle plus souvent aujourd'hui. Placée dans la forêt, cette bastille interceptait fort bien ce qui aurait pu arriver aux assiégés par l'ancienne route de Paris ou le chemin de Chanteau; elle protégeait les communications entre Saint-Loup et Saint-Pouair ; elle amenait cet état auquel il ;î'y avait, d'après Chartier, ni provisio7i, ni remède. Ainsi que le dit Cousinot, tous les grands chemins passants se trouvaient par là coupés par des bastilles encloses de fossés et de tranchées.
Cousinot nous dit encore, et avant lui le Vénitien Pancrace Justiniani écrivait de Bruges, le 10 mai 1429, que les Anglais avaient élevé treize bastilles autour d'Orléans ; l'on ne peut en énumérer que douze, si l'on ne compte pas celle de Fleury-aux-Choux.
C'est par cette ouverture dans les lignes de circonvallation que les assiégés s'efforçaient de faire entrer les approvisionnements, depuis que Saint-Loup était occupé par les Anglais. Nous lisons, dans le Journal du siège ^ que le 16 avril les Anglais faillirent détrousser du bétail et des vivres qui venaient de Blois par le chemin de Fleury-aux-Choux ; un prompt
secours des Orléanais, avertis par la cloche du beffroi, permit au ravitaillement d'aborder*.
La bastille n'était peut-être pas habitée à celle date. Elle Tétait sûrement quatre jours plus tard. Le Journal nous apprend que le 19 les Anglais reçurent grant quantité de vivres et autres habillemens de guerre, et avec eux plusieurs gens d'armes qui les conduisoient, et il continue :
« Le lendemain, environ quatre heures du matin, se partit d'Orléans un capitaine nommé Amade, et seize hommes d'armes à cheval avec lui, qui allèrent courir environ Fleury-aux-Choux, où s'étoient logés les ANGLOis qui avoient amené les derniers vivres, et ils firent tant qu'ils en amenèrent six Angloi^ prisonniers, plusieurs chevaux, arcs, trousses et autres habillemens de guerre ^ »
Voilà bien l'établissement des Anglais aux environs de Fleury-aux- Choux positivement affirmé. Eloignés d'Orléans, les Anglais devaient reposer avec une certaine sécurité à quatre heures du matin ; ce qui explique la capture faite par Amade et ses cavaliers.
Les Français étaient moins heureux le 27 avril. Laissons parler le Journal : « Le mercredi ensuivant saillirent les François et allèrent en moult grande hâte et belle ordonnance jusques à la croix de Fleury, pour secourir quelques marchans amenant des vivres de Blois pour les ravitailler, car ils eurent nouvelle qu'il y avait empeschement ; mais ils ne passèrent pas outre, parce qu'on leur vint au-devant, et il leur fut dit qu'ils n'y feroient rien, car les Anglois les avoient déjà détroussés ^ » La croix de Fleury est sur le chemin de Fleury-aux-Choux.
On sait que la Pucelle, partant de Blois, voulait s'avancer par la rive droite. Dunois et son conseil furent d'avis qu'il serait moins périlleux de la faire venir par la rive gauche. Le port du Bousquet était pourtant alors gardé à la fois par la bastille Saint-Loup et la bastille Saint-Jeanle-Blanc. Comment les capitaines auraient-ils pu penser qu'il était moins dangereux d'arriver par la rive gauche, si la rive droite avait présenté cette large ouverture de trois kilomètres s'étendant entre Saint-Loup et Saint-Pouair ? Comment la Pucelle, qui cependant ne tentait pas Dieu, allant le 4 mai au-devant du second convoi de Blois, serait-elle passée près de la bastille Saint-Paterne, si, en remontant plus haut, elle eût pu suivre une route plus éloignée du péril, celle de Fleury-aux-Choux, où les contradicteurs de M. de Molandon supposent qu'il n'y avait pas de bastille, ni d'Anglais ?
Ces arguments, que nous avons emprimtés à l'érudit Orléanais, semblent