DOMRÉMY. — VAUCOULEURS. — CHINON. — POITIERS
Sommaire : 1. — Domrémy : Naissance, occupations, âge, tempérament de la Pucelle. — Vaucouleurs : Départ. — Baudricourt. — Premier accueil. — Instances. — Annonce de la défaite de Rouvray. — Baudricourt vaincu. — Vêtements : escorte. — Le nom de roi refusé au Dauphin jusqu'au sacre.
11. — CiiiNON : Heureuse traversée, malgré les périls. — Incertitudes du roi et de la cour. — Première audience; le roi reconnu. —Jeanne examinée; contraste entre la sagesse de ses réponses et sa simplicité. — Révélation des secrets, témoins de choix, serment.
m. — Poitiers : Sur le chemin de Poitiers. — Hôtel Rabateau. — L'examen ; le jury; particularités; conclusion. — Visiteurs et visiteuses; effets produits; raisons des habits masculins. — Préparatifs du ravitaillement. — La maison de la Pucelle. — Épée de Fierbois. — Prophétie sur l'introduction du convoi. — Jeanne d'Arc à cheval. — Docteurs et guerriers émerveillés.
En l'an mil quatre cent vingt-neul, il y avait, vers les marches de Vaucouleurs, une jeune fille, native d'un pays nommé Domrémy, qui est tout un avec le village de Gras (Greux), de Télection de Langres. Elle était fille de Jacques Darc et d'Ysabeau sa femme. C'était une simple villageoise, qui avait coutume de garder quelquefois les bêtes, et quand elle ne les gardait pas, de s'exercer à coudre, ou bien elle filait. Elle était âgée de dix-sept à dix-huit ans, bteti compassée de membres et forte [sic). Sans congé ni de père ni de mère (ce n'est pas qu'elle ne leur portât grand honneur et révérence, elle les craignait et respectait, mais elle n'osait se découvrir à eux par peur qu'ils n'empêchassent son entreprise),
1. Voir aux Pièces justificatives y le texte de la Geste des nobles, A.
un jour elle s'en vint à Vaucouleurs devers messire Robert de Baudricourt, un vaillant chevalier tenant le parti du roi, et ayant en sa place de Vaucouleurs foison de gens de guerre vaillants, faisant guerre tant aux Bourguignons qu'à tous autres tenant le parti des ennemis du roi ; et Jeanne lui dit simplement les paroles qui s'ensuivent: « Capitaine messire^ sachez que Dieu, depuis quelque temps déjà, m'a fait plusieurs fois savoir et commandé que f allasse devers le gentil Dauphin, qui doit être et est vrai roi de France ; et qu'il me baillât des gens d'armes, et que je lèverais le siège d'Orléans, et le mènerais sacrer à Reims ». Messire Robert réputa ces choses moqueries et dérision, s'imaginant que c'était rêve ou fantaisie; et il lui sembla qu'elle serait bonne pour servir de honteux ébats à ses gens ; et quelques-uns avaient la volonté d'en faire l'essai ; mais sitôt qu'ils la voyaient, ils étaient refroidis et n'en avaient plus le vouloir.
Elle pressait toujours instamment ledit capitaine de l'envoyer vers le roi, de lui faire avoir habillements d'homme, cheval et compagnons pour la conduire, et, entre autres choses, elle lui dit un jour : « En nom Dieu, vous tardez trop à m' envoyer; car aujourd'hui le gentil Dauphin a eu assez près d'Orléans un bien grand dommage; et encore sera-t-il taillé de ravoir plus grand, si vous ne m'envoyez bientôt vers lui ». Le capitaine mit lesdites paroles en sa mémoire et imagination, et sut après que ledit jour avait été, quand le connétable d'Ecosse et le seigneur d'Orval furent déconfits [taillés en pièces) par les Anglais; et ledit capitaine était en grande pensée sur ce qu'il ferait; il délibéra et conclut qu'il l'enverrait. II lui fit faire vêtements et chaperon d'homme, gippon, chausses à attacher, houseaux [bottes) et éperons, et lui bailla un cheval et un varlet; puis il ordonna à deux gentilshommes du pays de Champagne qu'ils la voulussent conduire ; l'un se nommait Jean de Metz et l'autre Bertrand de Pélonge; lesquels en firent grande difficulté et non sans cause ; car il leur fallait passer au milieu des périls et des dangers des ennemis. Ladite Jeanne, connaissant bien leur crainte et les difficultés qu'ils faisaient, leur dit : « En nom Dieu, menez-moi vers le gentil Dauphin, et n'ayez nu*, doute; ni vous, ni moi n'aurons aucun empêchement ». Et il faut savoir qu'elle ne donna au roi que le nom de Dauphin jusqu'à ce qu'il fût sacré. Et lors lesdits compagnons conclurent qu'ils la mèneraient vers le roi, qui lors était à Chinon.
Ils partirent, et passèrent par Auxerre et par plusieurs autres villes, villages et passages du pays des ennemis; ils passèrent aussi par les pays obéissants au roi, où régnaient les pillards et les voleurs de grand
chemin *, sans avoir, ni trouver aucun empêchement, et ils vinrent
jusques en la ville de Chinon. Eux-mômes (lisaient qu'ils avaieùt traversé
! à gué des rivières bien profondes et des passages réputés bien périlleux,
' sans inconvénient quelconque; ce dont ils étaient émerveillés. Arrivés
en ladite ville de Chinon, le roi manda les gentilshommes qui étaient
venus en la compagnie de la jeune fille, et les fit interroger en sa présence;
' ils ne surent que dire ce qui est rapporté ci-dessus.
Le roi et ceux de son conseil ne savaient si ladite Jeanne devait (^tre admise à parler au roi, ou non, et s'il la devait faire venir vers lui; sur quoi il y eut diverses opinions et divers avis; et il fut conclu qu'elle verrait le roi. Ladite Jeanne fut amenée en sa présence, et elle dit qu'on ne la déçût pas, et qu'on lui montrât celui auquel elle devait parler. Le roi était bien accompagné, et quoique plusieurs feignissent d'ôtre le roi, toutefois elle s'adressa à lui très directement^; et elle lui dit que Dieu l'envoyait en ce lieu pour l'aider et le secourir; qu'il lui baillât des gens et qu'elle lèverait le siège d'Orléans, et de là le mènerait sacrera Reims ; que c'était le plaisir de Dieu que les Anglais s'en allassent en leur pays ; et que s'ils ne s'en allaient, il leur en arriverait malheur'.
Ces choses ainsi faites et dites, on la fit ramener en son logis, et le roi assembla son conseil pour savoir ce qu'il avait à faire. A ce conseil se trouvaient l'archevêque de Reims, son chancelier, et plusieurs prélats, des gens d'Église et des laïques. Il fut arrêté que quelques docteurs en théologie l'entretiendraient et l'examineraient, et qu'il y aurait avec eux des canonistes et des légistes ; et ainsi il fut fait. Elle fut examinée et interrogée par diverses fois et par diverses personnes: et c'était chose merveilleuse comment elle se comportait en son fait; et quand elle parlait de ce dont elle était chargée de par Dieu, comme elle parlait grandement et notablement, vu qu'en autres choses, elle était la plus simple bergère qu'on vît jamais*. Entre autres choses, on s'ébahissait comme elle avait dit à messire Robert de Baudricourt, le jour de la bataille de Rouvray, autrement dite des Harengs, ce qui était advenu; et aussi de la manière de sa venue, et comme elle était arrivée sans empêchement jusques à Chinon.
\ . Texte : Oà régnoient toutes pilleries et roberies.
2. Assez plaincment. Dans la langue du moyen ûgc, assez, assay a souvent raccoplion (le très, fort, beaucoup, Plaincment signifie aussi directement, de plana, Voy. Lacurnk de Sainte-Palay, Glossaire.