‹ La vraie Jeanne d'Arc (volume 3)Chapitre 40 sur 327 · Texte : i7 leur mescherroit · texte numérisé non relu

Texte : i7 leur mescherroit

4. Texte : Elle fut examinée et intencgée par diverses fois et diverses personnes : dont estait chose merveilleuse comme elle se portait en son faict, et ce qu'elle disoit lui estre chargé de par Dieu, comme elle parlait grandement et notablement, veu que en autres choses, elle estait la plus simple bergère que on vcit oncques.

Un jour, elle voulut parler au roi en particulier, et elle lui dit : « Gentil ^ Dauphin^ pourquoi ne me croyez-vous pas? Je vous dis que Dieu a pitié ■ de vous, de votre royaume, et de votre peuple ; car saint Louis et Charlemagne sont à genoux devant lui, en faisant prière pour vous ; et je vous dirai, s'il vous plaît, telle chose, quelle vous donnera à connaître que vous me devez croire, » Toutefois elle fut contente que quelques-uns de ses gens y fussent présents ; et là, en la présence du duc d'Alençon, du seigneur de Trêves, de Christophe de Harcourt, et de Gérard Machet, confesseur du roi, qui, à la requête de Jeanne, jurèrent qu'ils n'en révéleraient et n'en diraient rien, elle dit au roi une chose de grande conséquence, qu'il avait faite, bien secrète; ce dont il fut fort ébahi, car il n'y avait personne qui le pût savoir, si ce n'est Dieu et lui ; et, dès lors, il fut conclu que le roi essayerait d'exécuter ce qu'elle disait.

Toutefois le roi pensa qu'il était expédient qu'on l'amenât à Poitiers, où étaient la cour du parlement, et plusieurs notables maîtres en théologie, tant séculiers que réguliers ; et il décida qu'il irait lui-môme en ladite ville. Et, de fait, le roi y alla, faisant amener et conduire ladite Jeanne; et quand elle fut comme au milieu du chemin, elle demanda où on la menait, et il lui fut répondu que c'était à Poitiers. Et lors elle dit: « En nom Dieu, je sais que j'y aurai bien à faire; mais Messire m'aidera. Or allons de par Dieu, »

Elle donc amenée en la cité de Poitiers, elle fut logée en Thôtel d'un nommé maître Jean Rabateau, mari d'une honnête femme, à laquelle elle fut donnée en garde. Elle était toujours en habit d'homme et n'en voulait vêtir d'autre. On convoqua plusieurs notables docteurs en théologie et autres, des bacheliers, qui entrèrent en la salle où elle était ; et quand elle les vit elle alla s'asseoir au bout du banc et leur demanda ce qu'ils voulaient. Il lui fut répondu par la bouche de l'un d'eux qu'ils venaient devers elle, parce qu'on disait qu'elle s'était présentée au roi comme envoyée par Dieu vers lui ; et ils lui montrèrent par de belles et douces raisons qu'on ne devait pas la croire. Ils y furent pendant plus de deux heures où chacun parla à son tour ; et elle leur répondit de telle sorte qu'ils étaient grandement ébahis comment une si simple bergère, une jeune fille, pouvait si prudemment répondre.

Entre les autres, il y eut un Carme, docteur en théologie, bien aigre homme, qui lui dit que la sainte Écriture défendait d'ajouter foi à telles paroles, si elle ne montrait pas des signes ; elle répondit aussitôt qu'elle

ne voulait pas tenter Dieu, et que le signe que Dieu lui avait ordonné, c'était de lever le siège de devant Orléans et de mener sacrer le roi à Reims ; qu'ils y vinssent et qu'ils le verraient ; ce qui semblait chose forte et comme impossible, vu la puissance des Anglais, et que d'Orléans et de Blois jusqu'à Reims, il n'y avait place française.

Il y eut un autre docteur en Ihéologie, de l'ordre des Frères prêcheurs, qui lui dit: « Jeanne, vous demandez des hommes d'armes, et vous dites en môme temps que c'est le plaisir de Dieu que les Anglais laissent le royaume de France, et s'en aillent dans leur pays. Si cela est, il ne ; faut pas de gens d'armes, car le seul plaisir de Dieu peut les déconfire, et les faire aller en leur pays. » A quoi elle répondit qu'elle demandait des gens, mais nullement en grand nombre, qu'ils combattraient et que Dieu donnerait la victoire.

Après cette réponse faite par Jeanne, les théologiens s'assemblèrent pour voir ce qu'ils avaient à conseiller au roi; ils conclurent, sans qu'un seul y contredît, que, bien que les choses dites par ladite Jeanne leur parussent bien étranges, le roi devait cependant s'y fier, et essayer d'exécuter ce qu'elle disait.

Le lendemain allèrent vers elle plusieurs notables personnes, présidents et conseillers du parlement et autres de divers états; et avant d'y aller, ce qu'elle disait leur paraissait impossible à faire, disant que ce n'était que rêveries et fantaisies; mais il n'y en eut pas un, quand il s'en retournait et l'avait ouïe, qui ne dît que c'était une créature de Dieu; et quelques-uns en retournant pleuraient à chaudes larmes. Semblablement y furent dames, demoiselles et bourgeoises qui lui parlèrent, et elle leur répondait si doucement et si gracieusement qu'elle les faisait pleurer.

Entre plusieurs autres choses, elles lui demandèrent pourquoi elle ne prenait pas habit de femme, et elle leur répondit : « Je crois bie^i que cela vous semble élrange, et ce n'est pas sans cause ; mais il faut^ puisque je me dois armer et servir le geyitil Dauphin en armes^ que je prenne des habits propices et nécessaires pour cela; et aussi quand je serai entre les hommes^ avec des habits dliomme^ ils n auront pas concupiscence mauvaise à mon sujets et il me semble qu'en cet état je coîiserverai mieux ma virginité de pensée et de fait ».

Pendant ce temps, on faisait grande diligence pour assembler des vivres, et spécialement des blés, des chairs salées et non salées, afin d'essayer de les mener dedans la ville d'Orléans. Il fut délibéré et conclu qu'on éprouverait ladite Jeanne sur le fait desdits vivres; et on ordonna pour elle harnois, cheval et gens ; et lui fut spécialement baillé pour la conduire et être à sa suite un bien vaillant et notable écuyer, nommé

LA CHRONIQUE DE LA PUGËLLE. 7j

Jean d'Âulon, prudent et sage ; et pour page lui fut assigné un bien gentil homme, nommé Louis de Coûtes, dit Imerguet, avec d'autres varlets et serviteurs.

Durant ces préparatifs, elle dit qu'elle voulait avoir une épée qui était à Sainte-Catherine-de-Fierbois, portant cinq croix en la lame, assez près du manche. On lui demanda si elle l'avait jamais vue, et elle dit que non, mais qu'elle savait bien qu'elle y était. Elle y envoya, et il n'y avait personne qui sût où elle était, ni si elle y était. Toutefois il y en avait plusieurs qu'on avait autrefois données à l'église, lesquelles on fît toutes regarder ; et on en trouva une toute rouillée, qui avait lesdites cinq croix. On la lui porta, et elle dit que c'était celle qu'elle demandait. Elle fut fourbie et bien nettoyée, et on lui fit faire un beau fourreau tout parsemé de fleurs de lis.

Tant que Jeanne fut à Poitiers, plusieurs gens de bien allaient tous les^^ jours la visiter, et toujours elle disait de bonnes paroles. Entre les autres, il y eut un bien notable homme, maître des requêtes de l'hôtel du roi qui lui dit: « Jeanne, on veut que vous essayiez de mettre les vivres dedans Orléans; mais il semble que ce sera forte chose, vu les bastilles qui sont devant, et vu que les Anglais sont forts et puissants. — En nom DieUy dit-elle, îions les mettrons dedans à notre aise; et il n'y aura pas Anglais qui saille de ses bastilles^ ni qui fasse semblant de l'empêcher. »

Elle fut armée et montée à Poitiers ; puis elle s'en partit *. Et en che-^ vauchant elle portait son harnois {so?i équipement) aussi gentillement que si elle n'eût fait autre chose tout le temps de sa vie ; ce dont plusieurs s'émerveillaient; mais plus que tous les autres, les docteurs, capitaines de guerre et autres, s'émerveillaient des réponses qu'elle faisait tant des choses divines que de la guerre.

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