L'étendard fut confectionné à Tours
3. Jeanne dicta cette lettre, et la dicta telle qu'elle pouvait le faire, connaissant
« Jhesus, Maria.
« Roi d'Angleterre, faites raison au roi du Ciel de son sang royal. Rendez à la Pucelle les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez forcées. Elle est venue de par Dieu pour réclamer le sang royal ; et elle est toute prête de faire paix, si vous voulez faire raison, par ainsi que vous laissiez France*, et payiez de ce que vous l'avez tenue.
(( Roi d'Angleterre, si ainsi ne le faites, je suis chef de guerre ; en quelque lieu que j'attendrai vos gens en France, s'ils ne veulent obéir, je les en ferai sortir, qu'ils veuillent ou non, et s'ils veulent obéir, je les prendrai à merci. Croyez que s'ils ne veulent obéir, la Pucelle vient pour les occire [faire mourir). Elle vient de par le roi du Ciel, corps pour corps, vous bouter hors de France, et vous promet et vous certifie la Pucelle, que si vous ne lui faites raison, elle y fera un si grand hahay [tumulte, carnage^ cri de douleur)^ que de mille ans, il n'en fût vu si grand en France. Et croyez fermement que le roi du Ciel lui enverra plus de force que vous ne sauriez en mener dans tous vos assauts contre elle et ses bonnes gens d'armes.
« Entre vous, archers, compagnons d'armes, gentils et vaillants*, qui êtes devant Orléans, allez- vous-en en votre pays, de par Dieu, et, si vous ne le faites, donnez-vous garde de la Pucelle, et que de vos dommages il vous souvienne. Ne vous obstinez pas dans votre opinion'; vous ne tiendrez pas France du roi du Ciel, le Fils de sainte Marie, mais la tiendra le roi Charles, vrai héritier, à qui Dieu l'a donnée, lequel entrera à Paris en belle compagnie. Si vous ne croyez les nouvelles de Dieu et de la Pucelle, en quelque lieu que nous vous trouverons, nous frapperons du fer dans vos rangs à horions [coups)% et nous verrons lesquels auront meilleur droit de Dieu ou de vous.
imparfaitement le français. La lettre tut répandue au loin, et nous la trouverons dans de nombreuses Chroniciues. Le fond et le ton sont identiques, mais il y a quelques variantes ; elle fut présentée à Jeanne à Rouen ; le texte qu'elle accepta est évidemment le vrai. La dernière phrase diffère notablement en ce qu'elle promet que le plus beau fait qui ait encore été accompli, sera fait pour la chrétienté. Elle y invite Bedford. 11 faudra y revenir. En attendant, on remarquera comment Jeanne se donne constamment le nom de la Pucelle et affirme sa mission divine; avec quelle énergie elle parle du sang royal et des droits que confère à ce sang la volonté du Fils de sainte Marie.
1. Texte : Par ainsi que vous mettiez jus. Ce mot jus qui revient souvent dans les Chroniques, est opposé à sursum, il signifie en bas, à terre, et mettre ius, laisser de cùté. (Voy. ce mot dans Lacurne de Saime-Palay.)
2. Le mot vilaijiSy hommes du commun, que l'on trouve dans plusieurs textes, nous semble plus vraisemblable.
3. Ne prenez mie votre opinion, « mie » est une négation, pas, jamais,
4. Nous ferrons dedans à horions, (Voir le texte pur aux Pièces justificatives.)
LA GHRI^IQUE DE LA PUGELLE. 75
« Guillaume de la Poule, comte de Suffort ; Jean, sire de Talbort, et Thomas, sire de Scales, lieutenant du duc de Bedford, soi-disant régent du royaume de France pour le roi d'Angleterre, faites réponse si vous voulez faire paix à la cité d'Orléans. Si ainsi ne le faites, de vos dommages qu'il vous souvienne brièvement {ii vous souviendra prochainement),
« Duc de Bedford, qui vous dites régent de France pour le roi d'Angleterre, la Pucelle vous prie et vous requiert que vous ne vous fassiez pas détruire. Si vous ne lui faites raison, elle fera que les Français
feront le plus beau fait qui oncques fut fait en la chrétienté.
« Ecrit le mardi de la grande semaine. Entendez les nouvelles de Dieu et de la Pucelle.
« Au duc de Bedford qui se dit régent [gouveimant) le royaume de France pour le roi d'Angleterre. »
Lesdites lettres envoyées par la Pucelle aux Anglais, il fut conclu qu'on irait à Orléans mener des vivres ; et en ladite ville de Blois furent chargés de grains plusieurs chariots, charrettes et chevaux; et on y assembla foison de bétail, bœufs, vaches, brebis et pourceaux; et il fut conclu par les capitaines qui devaient les conduire, comme aussi par le bâtard d'Orléans, qu'on irait par la Sologne, la plus grande puissance des Anglais se trouvant du côté de la Beauce. Ladite Jeanne ordonna à tous les gens de guerre de se confesser, et de se mettre en état d'être en la grâce de Dieu; elle leur fît ôter leurs fillettes et laisser tout bagage de péché; puis ils se mirent tous en chemin en tirant vers Orléans. Ils couchèrent une nuit en route en pleins champs. Quand les Anglais surent la venue de ladite Pucelle et des gens de guerre, ils désemparèrent une bastide qu'ils avaient faite en un lieu nommé Saint-Jean-le- Blanc ; et ceux qui étaient dedans se retirèrent en une autre bastide qu'ils avaient faite aux Augustins, près du bout du pont, et ladite Pucelle et ses gens vinrent avec les vivres vers la ville d'Orléans, au-dessus de la dite bastide, à l'endroit dudit lieu Saint-Jcan-le-Blanc *.
Ceux de la ville, aussitôt et incontinent, préparèrent et équipèrent des bateaux pour venir quérir tous lesdits vivres; mais la chose était mal en point, car le vent était contraire ; or on ne pouvait monter contre le courant ; car on n'y peut conduire les vaisseaux, sinon à force de voiles. Ce fut dit à Jeanne qui répondit : « Attendez un petit peu ^ car^ en nom Dieu^ tout entrera en la ville », et soudainement le vent se changea, en sorte que les vaisseaux arrivèrent très aisément et légèrement là où était ladite Jeanne.
i. Celte assertion sera discutée dans un autre volume.
76 LA VRAIE JEANNE D*ARG : LA.ilBÉRATRIGE.
Sur CCS bateaux étaient le bâtard d'Orléans, et quelques bourgeois de la ville, très désireux de voir ladite Jeanne ; ils la prièrent et la requirent de par la ville et de par les gens de guerre qui s'y trouvaient, de vouloir bien venir et y entrer, disant que ce serait un grand réconfort pour tous s'il lui plaisait d'y venir. Elle demanda alors audit Bâtard : « Êtes-vous le bâtard cTOrléans'i — Oui, Jeanne. » Après elle luî dit : « Qui vous a conseillé de nous faire venir par la Sologne^ et pourquoi pas par la Beauce, tout auprès de la grande puissance des Anglais? Les vivres fussent entrés^ sans les faire passer par la rivière. » Le Bâtard, pour s'excuser, répondit que tel avait été l'avis de tous les capitaines, vu la puissance des Anglais du côté de la Beauce. A quoi elle répliqua : « Le conseil de Messire (c'est à savoir de Dieu) est meilleur que le vôtre et que celui des hommes; il est plus sîir et plus sage. Vous avez pensé me décevoir ; mais vous votis êtes déçus vous-mêmes; car je vous amène le meilleur secours qu'eut jamais chevalier^ ville ou cité ; c'est le plaisir de Dieu et le secours du roi des deux; non assurément pour l'amour de moi^ mais cela procède purement de Dieu, lequel à la requête de saint Louis et de saint Charles le Grand a eu pitié de la ville cT Orléans^ et n'a pas voulu souffrir que les ennemis eussent le corps du duc d'Orléans et sa ville. Pour ce qui est d'entrer en ville ^ il me ferait mal de laisser mes gens^ et je ne le dois pas faire. Ils sont bien confessés^ et en leur compagnie^ je ne craindrais pas toute la puissance des Anglais ». Alors les capitaines lui dirent : « Jeanne, allez-y sûrement ; car nous vous promettons de retourner bien brief vers vous ». Sur ce, elle consentit d'entrer dans la ville avec ceux qui devaient l'accompagner^ et elle y entra. Elle fut reçue à grande joie, et logée en l'hôtel du trésorier du duc d'Orléans, Jacques Boucher, où elle se fit désarmer. Et c'est la vérité que, depuis le matin jusqu'au soir, elle avait chevauché tout armée, sans descendre, sans boire ni manger. On lui avait apprêté à souper, bien et honorablement; mais elle fit seulement verser du vin dans une tasse d'argent, où elle mit la moitié d'eau, et cinq ou six trempes de pain dedans qu'elle mangea, et de tout le jour ne prit ni autre manger, ni autre boire ; puis elle s'en alla coucher en la chambre qui lui avait été préparée ; et avec elle étaient la femme et la fille dudit trésorier, laquelle fille coucha avec ladite Jeanne. Ainsi s'envint laPucelle en la ville d'Orléans, le pénultième jour d'avril, l'an mil quatre cent vingt-neuf.
Elle sut bientôt que les chefs des assiégeants ne faisaient aucun compte de ses lettres ni de leur contenu, mais qu'ils réputaient tous ceux qui croyaient et ajoutaient foi à ses paroles comme hérétiques en la sainte foi ; aussi avaient-ils fait arrêter les hérauts de la Pucelle, et ils voulaient les faire brûler. Cette prise venue à la connaissance du bâtard
d'Orléans, pour lors à Orléans, il manda aux Anglais par son héraut, qu'ils eussent à lui renvoyer les hérauts de Jeanne, leur faisant savoir que s'ils les faisaient mourir, il ferait mourir de pareille mort leurs hérauts qui étaient venus à Orléans pour le fait des prisonniers ; lesquels il fit arrêter; il ajoutait qu'il en ferait autant des prisonniers anglais, qui pour lors se trouvaient en bien grand nombre. Et tantôt après les hérauts furent rendus.
Toutefois quelques-uns disent que, quand la Pucelle sut qu'on avait retenu les hérauts, elle et le bâtard d'Orléans envoyèrent dire aux Anglais de les renvoyer, et ladite Jeanne disait toujours : « En nom Dieii^ ils ne leur feront aucun mal » ; mais lesdits Anglais en envoyèrent seulement un, auquel elle demanda : « Que dit Talbot? », et le héraut répondit que Talbot et tous les autres Anglais disaient d'elle tous les maux qu'ils pouvaient en Tinjuriant, et que s'ils la tenaient, ils la feraient brûler : « Or, fen retourne^ lui dit-elle, et ne fais de doute que tu amèneras ton compagnon; et dis à Talbot que s'il s arme, je m'armerai aussi, et que s'il se trouve en place devant la ville, et s'il peut me prendre, qu'il me fasse brûler; et si je le déconfis, qu'il fasse lever le siège, et que lui et les siens s'en aillent en leur pays. » Le héraut y alla et ramena son compagnon.
Et avant que la Pucelle arrivât, deux cents Anglais chassaient dans les escarmouches cinq cents Français, et après sa venue deux cents Français chassaient quatre cents Anglais ; et s'en accrut fort le courage des Français.
Quand les vivres furent mis es vaisseaux ou bateaux, et que Jeanne y fut montée, le maréchal de Rais, le seigneur de Loré et d'autres s'en retournèrent audit lieu de Blois, et là ils trouvèrent l'archevêque de Reims, chancelier de France, et ils tinrent conseil sur ce qu'on avait à faire. Quelques-uns étaient d'avis que chacun s'en retournât en sa garnison ; mais ils finirent par être tous d'opinion qu'ils devaient retourner audit lieu d'Orléans, pour en aider et conforter les habitants au bien du roi et de la ville. Ainsi qu'ils délibéraient, vinrent des nouvelles du bâtard d'Orléans qui leur faisait savoir que s'ils désemparaient et s'en allaient, la cité était en voie de perdition ; et dès lors il fut conclu de l'avis de presque tous, de retourner et de mener de nouveau des vivres à puissance*, et qu'on irait par la Beauce, où était la force des Anglais, en la grande bastide qu'on nommait Londres ; quoique à l'autre fois ils fussent venus par la Sologne ; et toutefois ils étaient trois fois plus de gens qu'il n'y en avait à venir par la Beauce. Ils firent provision de grande abondance de vivres soit en grains, soit en bétail, et ils partirent le troisième jour
1. A puissance, ce mot, très fréquent dans les Chroniaues. peut signifier « de vive force », « une troupe nombreuse ».
de mai ; ils couchèrent la nuit en un village qui est comme à mi-chemin entre Blois et Orléans, et le lendemain ils prirent leur chemin vers ladite ville.
Le troisième jour de mai, vinrent aussi à Orléans les garnisons de Montargis, Gien, Château-Renard, du pays du Gàtinais et de Châteaudun, avec grand nombre de gens de pied, pourvus de traits et de guisafmes.
Et le même jour, au soir, vinrent des nouvelles que le maréchal de Sainte-Sévère, le sire de Rais, Mgr de Bueil et La Hire, arrivaient de Blois par la Beauce. On soupçonnait les Anglais de vouloir aller à leur rencontre; c'est pourquoi le mercredi matin, veille de TAscension, quatrième jour de mai 1429, partirent d'Orléans, de très bon matin, le Bâtard et la Pucelle en armes, en grande compagnie de gens d'armes et de gens de traits, et à étendard déployé. Ils allèrent au-devant des vivres qu'ils rencontrèrent ; et ils passèrent ainsi devant les Anglais qui n'osèrent sortir de leurs bastides ; et après les avoir passés ils entrèrent dans la ville environ prime [entre sept et huit heures).
Ce môme jour, sur le midi, quelques nobles sortirent d'Orléans avec un grand nombre de gens de trait et d'hommes du peuple, et ils livrèrent un fier et merveilleux assaut contre les Anglais qui tenaient la bastide Saint-Loup, bastide bien défendable et bien fortifiée, le sire de Talbot l'ayant grandement approvisionnée de gens, de vivres et de munitions de guerre. Les Français furent très maltraités en cet assaut, auquel vint très hâtivement la Pucelle, en armes, et étendard déployé; ce qui fit reprendre l'assaut avec plus d'acharnement.
La Pucelle n'avait rien su de la sortie des gens de guerre hors de la ville, et il n'en était pas nouvelles en son hôtel ni en son quartier; elle s'était mise à dormir, et il n'y avait audit hôtel que son page et la dame de céans, qui s'ébattaient à la porte. Soudainement elle s'éveilla, se leva, et commença à appeler ses gens. Alors vint la dame, et avec elle le page auquel elle dit : « Va quérir mo?i cheval. En nom Dieu, les gens de la ville ont a/faire devant une bastide, et il y en a de blessés, » Elle demanda qu'on se hâtât de l'armer, et on lui donna de quoi s'armer. Et quand elle fut prête, elle monta à cheval et courut sur le pavé, tellement que le feu en jaillissait ; elle alla aussi droit que si elle avait su le chemin par avant ; et toutefois jamais elle ne l'avait parcouru. Jeanne a dit depuis que sa voix l'avait éveillée et lui avait enseigné le chemin, et que Messire le lui avait fait savoir.
Depuis sa venue sur les lieux, aucun Anglais ne put y blesser un Français ; mais bien les Français conquirent sur eux la bastide ; les Anglais se retirèrent au clocher, et les Français recommencèrent Tassant qui dura longuement. Pendant ce temps, Talbot fit sortir les Anglais en force des autres bastides pour secourir ses gens; mais, àla même heure, étaient sortis d'Orléans tous les chefs de guerre, avec tous leurs hommes, qui se mirent aux champs, ordonnés en bataille entre la bastille assaillie et les autres bastides ennemies, attendant les Anglais pour les combattre. Le sire de Talbot, ce voyant, fit rentrer ses Anglais au dedans de leurs bastides, délaissant en abandon les Anglais de la bastide Saint-Loup, qui furent conquis de vive force, environ Theure des vêpres.
Il y eut audit clocher des Anglais qui prirent des vêtements de prêtre OU de gens d'Eglise ; on voulut les tuer, mais Jeanne les préserva, en disant qu'on devait ne rien demander aux gens d'Eglise, et elle les fit amener à Orléans.
Les morts pour les Anglais furent nombres huit- vingts hommes ( /tf(?) ; la bastide fut brûlée et démolie ; les Français y conquirent une très grande quantité de vivres et d'autres biens. Par après, la Pucelle, les grands seigneurs, et leurs hommes rentrèrent à Orléans ; sur-le-champ furent rendues grâces et louanges à Dieu dans toutes les églises par hymnes et dévotes oraisons, au son des cloches, que les Anglais pouvaient bien ouïr, lesquels, par ce coup, furent fort abaissés de puissance et aussi de courage.
La Pucelle désirait ardemment faire lever entièrement le siège aux Anglais ; et, pour ce, elle requit les chefs de guerre de sortir avec toutes leurs forces, le jour de l'Ascension, afin d'assaillir la bastide Saint- Laurent, oîi se trouvaient les plus grands chefs de guerre avec les meilleures forces des Anglais ; elle ne faisait, nonobstant, le moindre doute qu'elle ne dût les vaincre, et se tenait sûre de les avoir; elle disait ouvertement que l'heure était venue ; mais les chefs ne furent point d'accord de sortir et de combattre ce jour, pour la révérence de la fête * ; et, d'autre part, leur avis fut qu'il fallait premièrement s'efforcer de conquérir les boulevards et les bastides du côté de la Sologne, ainsi que le pont, pour que la ville pût recevoir des vivres du Berry et des autres pays. Ainsi la chose prit délai cette journée à la grande déplaisance de la Pucelle, qui se