‹ La vraie Jeanne d'Arc (volume 3)Chapitre 43 sur 327 · TWT MAL CONTENTE DES CHEFS ET DES CAPITAINES DE GUERRE · texte numérisé non relu

TWT MAL CONTENTE DES CHEFS ET DES CAPITAINES DE GUERRE

i. D*autres disent que la Pucelle ne voulut pas combattre par révérence pour la fête.

La Pucelle avait grand désir de sommer par elle-même ceux qui étaient en la bastille du bout du pont et des Tournelles où était Glacidas, car on pouvait leur parler de l'extrémité de la partie du pont occupée par les assiégés; aussi y fut-elle menée. Quand les Anglais surent qu'elle y était, ils vinrent en leur lieu de garde, et elle leur dit que le plaisir de Dieu était qu'ils s'en allassent; sans quoi ils s'en trouveraient mal. Alors ils commencèrent à se moquer d'elle, et à l'injurier, ainsi que bon leur sembla; ce dont elle ne fut pas contente, mais son courage s'en accrut; et elle arrêta d'aller le lendemain les visiter.

L'an mil quatre cent vingt-neuf, le vendredi, sixième jour de mai, les Français passèrent la Loire en grande puissance, à la vue de Glacidas qui fit aussitôt désemparer et brûler la bastide de Saint-Jean-le-Blanc, et fit retirer ses Anglais avec leur attirail de guerre en la bastide des Augustins, au boulevard et aux Tournelles. La Pucelle marcha en avant avec ses gens de pied, tenant sa voie droit au Portereau. Et à cette heure tous ses gens n'étaient pas encore passés, mais une grande partie se trouvait dans une île, retenus par la pénurie des bateaux pour le passage. Néanmoins la Pucelle s'avança tant qu'elle approcha du boulevard, et elle y planta son étendard, suivie seulement d'une poignée de ses gens; mais à cette heure un grand cri fit connaître que les Anglais venaient avec de grandes forces du côté de Saint-Privé; à ce cri, les gens qui étaient avec la Pucelle furent épouvantés et se prirent à reculer vers le passage de la Loire. La Pucelle en fut en grande douleur, mais elle fut contrainte de se retirer avec une petite suite.

Les Anglais poussèrent alors de grandes huées à l'adresse des Français, et saillirent en nombre afin de poursuivre la Pucelle, faisant de grands cris après elle, et vomissant paroles de diffamation. Tout soudain elle se tourna vers eux, et quoique ayant peu de gens avec elle, elle leur fit visage, marcha à leur encontre à grands pas, son étendard déployé. Les Anglais en furent par la volonté de Dieu si épouvantés qu'ils prirent laide et honteuse fuite. Les Français se retournèrent alors et se mirent h leur donner la chasse, les poursuivant jusques à leurs bastides, où ils se retirèrent à grande hâte. A cette vue, la Pucelle fixa son étendard devant la bastide des Augustins, sur les fossés du boulevard, où le sire de Rais vint incontinent la joindre. Le nombre des Français alla toujours croissant, en sorte qu'ils prirent d'assaut la bastide desdits Augustins, où en très grande multitude se trouvaient des Anglais qui y furent tous tués. Il y avait foison de vivres et de richesses, et parce que les Français se montrèrent trop avides de pillage, la Pucelle y fit mettre le feu, et tout fut brûlé. Dans cette assaut, la Pucelle fut blessée à l'un de ses pieds par une chausse-trape ; et comme la nuit venait, elle fut ramenée

ù Orléans, laissant grand nombre de gens au siège devant le boulevard et les Toumelles.

Cette nuit, les Anglais qui étaient dans le boulevard de Saint-Privé, en partirent après y avoir mis le feu; ils passèrent la Loire sur des bateaux et ils se retirèrent en la bastide Saint-Laurent.

La Pucelle fut cette nuit en grande anxiété dans la crainte que les Anglais ne vinssent à se jeter sur ses gens qui étaient devant les Tournelles. C'est pourquoi le samedi, septième jour de mai, environ le soleil devant, d'ACCORD et d'entente avec les bourgeois d'Orléans, mais

CONTRE le sentiment ET LA VOLONTÉ DE TOUS LES CHEFS ET CAPITAINES QUI SE TROUVAIENT LA DE PAR LE ROI, LA PUCELLE PARTIT DE FORCE ET PASSA LA LoiRE *.

Comme elle s'apprêtait à partir, on présenta une alose à Jacques Boucher, son hôte, qui lui dit : « Jeanne, mangeons cette alose avant que vous partiez. — En nom Dieu, répondit-elle, on n'en mangera pas jusqu'au souper, que nous repasserons par-dessus le pont, et que nous ramènerons un goddon (sobriquet des Anglais) qui en mangera sa part, )>

Les Orléanais donnèrent à la Pucelle des canons, des coulevrincs, tout ce qui était nécessaire pour assaillir le boulevard et les Tournelles; ils lui fournirent des vivres; et des bourgeois vinrent avec elle pour l'attaque du côté de la Sologne ; et pour assaillir les mêmes Toumelles du côté de la ville ; ils établirent sur la partie du pont dont ils étaient restés les maîtres, un grand nombi*e de gens d'armes et d'hommes de trait, avec tous les appareils qu'ils avaient faits pour passer les arches rompues et assaillir les Toumelles.

A cet assaut, Jeanne fut, dès le matin, blessée d'un coup de trait de gros garriau, qui lui traversa Tépaule d'outre en outre. Elle-même enleva le fer, et fit mettre dans la blessure du coton et autres choses pour étancher le sang; et nonobstant cette blessure, elle n'en continua pas moins à faire diligence pour faire donner l'assaut. Quand vint le soir, il sembla au bâtard d'Orléans et aux autres capitaines qu'en ce jour on n'aurait pas le boulevard, vu qu'il était tard. Ils délibérèrent entre eux de faire cesser l'assaut et de faire reporter l'artillerie en ville jusqu'au lendemain ; et ils vinrent faire part à Jeanne de cette décision. Elle répondit qu'en nom de Dieu ils entreraient bien brief, et qu'ils n'en fissent

i. Texte : Par i' accord el consentement des bourgeois d'Orléans, mais contre Vopinion et la volonté de tous les chefs et capitaines qui se trouvoient là de par le roy, la Pucelle separHt à tout son effort, et passa Loire.

doute. Néanmoins le combat continuait toujours. La Pucelle demanda alors son cheval, monta dessus et laissa son étendard ; et elle alla en un lieu détourné et fit son oraison à Dieu ; elle ne demeura guère qu elle ne retournât, et descendit de cheval ; elle prit son étendard et dit à un gentilhomme qui était près d'elle : k Dormez-vous de garde quand la queue de mon étendard touchera cont7*e le boulevard. » Le gentilhomme lui dit un peu après : « Jeanne, la queue y touche. » Alors elle dit: « Tout est vétre^ et entrez-y ! »

Les Anglais furent assaillis très âprement des deux côtés ; car ceux du côté d'Orléans faisaient merveille, faisant jouer canons, coulevrines, grosses arbalètes et autres traits. L'assaut fut fier et merveilleux, plus que jamais on n'en eût vu de mémoire des vivants. C'est quand ils en aperçurent les manières, que les chefs qui étaient dedans Orléans vinrent y prendre part. Les Anglais se défendirent vaillamment; ils jetèrent tant de projectiles que leurs poudres et leurs traits allaient s'épuisant ; et ils défendaient le boulevard et les Tournelles de leurs lances, de leurs guisarmes, avec d'autres armes manuelles, et avec des pierres.

Et il faut savoir que, du côté de la ville, on trouvait fort malaisément la manière d'avoir une pièce de bois pour traverser l'arche du pont rompue, et de faire la chose si secrètement que les Anglais ne s'en aperçussent pas. D'aventure on trouva une vieille et large gouttière; mais il s'en fallait bien trois pieds qu'elle fût assez longue; un charpentier finit par y mettre un prolongement avec de fortes chevilles ; il descendit en bas pour l'étayer, et fit ce qu'il put pour la consolider. Le commandeur de Giresmes et plusieurs hommes d'armes y passèrent; passage regardé comme chose impossible, ou tout a\i moins très difficile, et l'on continuait toujours à le rendre moins périlleux.

La Pucelle, de son côté, fit par ses gens dresser dans le fossé du boulevard des échelles contre-mont; elle renforça de plus en plus l'assaut qui dura depuis prime jusques à six heures après-midi. Par suite les Anglais reçurent tant de décharges de coulevrines et d'autres traits, qu'ils n'osaient plus se montrer à leurs défenses; et ils étaient assaillis de Tautre côté des Tournelles, au dedans desquelles les Français mirent le feu. Enfin les Anglais furent tant oppressés de toutes parts, tant blessés, qu'ils n'opposèrent plus de défense. A cette heure Glacidas et les autres seigneurs anglais, pour sauver leurs vies, pensèrent à se retirer du boulevard dans les Tournelles; mais, par jugement de Dieu, le pont-levis rompit sous eux, et ils se noyèrent dans la rivière de Loire. Les Français entrèrent alors de toutes parts dans le boulevard et dans les Tournelles, qui furent conquises à la vue du comte de SufTolk, du seigneur de Talbot, et des autres chefs de guerre, sans qu'on les vit apporter, ni même faire

semblant d'apporter quelque secours. Il y eut grand nombre de morts parmi les Anglais; car de cinq cents chevaliers et écuyers, réputés les plus preux et les plus hardis du royaume d'Angleterre, qui étaient là avec d'autres faux Français sous les ordres de Glacidas^ environ deux cents seulement furent retenus en vie et prisonniers. En cette journée moururent Glacidas, les seigneurs de Poning et de Molyns et autres nobles d'Angleterre.

Plusieurs des plus grands capitaines français nous dirent et nous affirmèrent que, lorsque Jeanne eut dit les paroles déjà rapportées, ils montèrent le boulevard à contre-mont, comme s*il y avait eu des degrés; et ils ne savaient voir comment cela se pouvait faire ainsi, sinon par œuvre divine.

Après une tant glorieuse victoire, les cloches furent sonnées par mandement de la Pucelle qui, cette nuit, retourna à Orléans par le pont; et grâces et louanges furent en grande solennité rendues à Dieu, dans toutes les églises d'Orléans.

La Pucelle, comme il a été dit, avait été percée d'un trait à l'assaut. Avant que cela advint, elle avait annoncé qu'elle en serait percée jusqu'au sang; mais elle vint bientôt à convalescence. Aussi, après son arrivée, fut-elle diligemment appareillée, désarmée et très bien pansée. Elle ne voulut qu'un peu de vin dans une tasse, où elle mit la moitié d'eau, et elle alla se coucher et reposer.

Il est à noter qu'avant de partir, elle ouït la messe, se confessa, et reçut en très grande dévotion le précieux corps de Jésus-Christ; aussi se confessait-elle, et le recevait-elle tkès souvent. Elle se confessa à plusieurs gens de grande dévotion, et de vie austère, qui disaient ouvertement que c'était une créature de Dieu.

Cette déconfiture mit les Anglais en très grande détresse, et ils tinrent grand conseil durant la nuit. Le dimanche, huitième jour de mai mil quatre-cent- vingt-neuf, ils sortirent de leurs bastides avec leurs prisonniers et tout ce qu'ils pouvaient emporter, mettant à l'abandon tous leurs malades, tant les prisonniers que les autres, laissant leurs bombardes, canons, artilleries, poudres, pavois, engins de guerre, tous leurs vivres et biens; et ils s'en allèrent en belle ordonnance, étendards déployés, tout le long du chemin d'Orléans à Meung-sur-Loire. Les chefs de guerre d'Orléans firent ouvrir les portes vers le soleil levant, et ils en sortirent à pied et à cheval, avec de grandes forces, dans l'intention de courir sur

les Anglais ; mais alors survint la Pucelle qui les détourna de la poursuite, et voulut qu'on les laissât libres de partir sans les assaillir ce jour-là, à moins qu'ils ne se retournassent contre les Français pour les combattre; mais ils tournèrent le dos en bon ordre (doubtablement) ; quelques-uns jetèrent leurs harnois dans les champs, et ils se retirèrent, partie à Meung, partie à Jai^eau. Par cette levée du siège, les Anglais perdirent beaucoup de leur puissance, et ils se retirèrent tant en Normandie comme autre part.

Après ledit désemparement, les Anglais étant encore en vue, la Pucelle fit venir aux champs les prêtres vêtus de leurs ornements, qui chantèrent à grande solennité des hymnes, des répons, et de dévotes oraisons, rendant grâces et louanges à Dieu. Elle fit apporter une table et un marbre, et dire deux messes. Quand elles furent dites, elle demanda : « Or, regardez s'ils ont les visages ou le dos tourné vers nous? » On lui dit qu'ils s'en allaient et avaient le dos tourné. A quoi elle répliqua : « Laissez-les aller; il neplatt pas à Messire qu'on les combatte aujourd'hui; vous les aurez une autre fois. » EUeétait seulement armée d'unjesseran, àcausedela blessure de la veille.

Cela fait, les habitants d'Orléans se dispersèrent, entrant dans les bastides où ils trouvèrent largement vivres et autres biens; puis sur l'ordre des seigneurs et des capitaines, toutes les bastides furent jetées par terre; et leurs canons et bombardes retirés à Orléans. Les Anglais se cantonnèrent en plusieurs places par eux conquises, le comte de Suffolk à Jargeau, et les seigneurs de Scales, Talbot et autres chefs de guerre de leur parti, soit à Meung, soit à Baugency, ou en d'autres places, dont ils étaient les maîtres.

Ils se hâtèrent de mander ces choses au régent, le duc Jean de Bedford, qui en fut très affligé et craignit qu'à la suite de cette déconfiture quelques Parisiens ne voulussent se réduire en l'obéissance du roi, et k cet effet faire émouvoir le peuple contre les Anglais; il partit de Paris en très grande hâte et se retira au bois de Vincennes, où il manda des gens de toutes parts, mais il en vint peu ; car les Picards et les autres provinces du royaume, qui tenaient à son parti, se prirent à délaisser les Anglais, à les haïr et à les mépriser.

Ainsi que les Anglais s'en allaient, Etienne de Vignoles, dit LaHire, et messire Ambroise de Loré, accompagnés de cent à six-vingts lances, montèrent à cheval, et les chevauchèrent en les côtoyant, bien trois grosses lieues, pour voir et observer leur maintien; et puis ils s'en retournèrent à Orléans.

Les Anglais tenaient prisonnier en leur bastille un capitaine français nommé Le Bourg de Bar, qui était enferré par les pieds d'une grosse et pesante chaîne, tellement qu'il ne pouvait aller ; et il était souvent visité par un Augustin, moine anglais, confesseur de Talbot, le maître dudit

prisonnier. Ledit Augustin avait coutume de lui donner à manger, et Talbot se fiait sur lui de le bien garder prisonnier, espérant d'en avoir grosse finance, ou par échange la délivrance d'autres prisonniers. Donc quand ledit Augustin vit les Anglais se retirer ainsi hâtivement, il demeura avec son prisonnier, résolu de le mener à la suite de Talbot son maître; et de fait il le mena par-dessous le bras, bien un demi-trait d'arc; mais ils n'eussent pu jamais atteindre les Anglais. Le Bourg, voyant les Anglais s'en aller en désarroi, connut bien qu'ils avaient eu du pire; il prit donc TAugustin à bons poings, et lui dit qu'il n'irait pas plus avant, et que s'il ne le portait pas jusqu'à Orléans, il lui ferait ou lui ferait faire déplaisir. Aussi, quoique il y eût toujours des Français et des Anglais qui se livraient à des escarmouches, l'Auguslin porta son prisonnier sur ses épaules jusqu'à Orléans, et par cet Augustin l'on sut plusieurs choses de ce qui se passait parmi les Anglais.

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