CHAPITRE III
LA CAMPAGNE DE LA LOIRE
Sommaire : l. — La Pucelle, de retour auprès du roi, repart avec le duc d'Alençon pour nettoyer la Loire. — Prise de Jargeau et suites de la victoire. — Comment elle presse le roi de se faire sacrer, et triomphe des oppositions de la cour. — Sa prière aux voix et leur réponse. — Détails plus étendus sur la prise de Jargeau. — Les assiégeants, le siège. — D'Alençon préservé de la mort par un avertissement de la Pucelle. — Un coup de Jean le Canonnier. — Une grosse pierre sur la tète de la Pucelle, signe de la lin de la résistance. — Prise de SufTolk. — Prisonniers massacrés et pourquoi? — Joie du roi, actions de grâces.
IL — L'armée de la Pucelle renforcée. — Talbot quitte Baugency et va au-devant de Fastolf. — L'armée française quitte Orléans, s'empare du pont de Meung, et va assiéger Baugency. — Arrivée du Connétable en disgrâce. — 11 supplie la Pucelle de lui obtenir son pardon; elle le promet sur la garantie écrite que les seigneurs donnent de sa fidélité. — Capitulation de Baugency.
lU. — Les Anglais, qui avaient attaqué le pont de Meung, abandonnent la ville à la suite de la reddition de Baugency.
IV. — Les Français les poursuivent. — Prédiction par la Pucelle d'une victoire éclatante. — Réalisation. — Janville recouvré.
V. — Retour triomphal à Orléans. — Le roi vainement attendu. — La grâce de Richemont refusée. — Le siège de Marcheneir. — Le roi à Gien.
La Pucelle ne pouvant à cette heure, par défaut de vivres et de payementy entretenir Tarmée, partit le mardi dixième jour de mai, accom-
pagnée de hauts seigneurs. Elle s'en alla par devers le roi, qui la reçut avec de grands honneurs, et tint à Tours plusieurs conseils, après lesquels il manda ses nobles de toutes parts.
Il donna la charge de nettoyer la Loire au duc d'Alençon, qui voulut avoir la Pucelle en sa compagnie. Ils vinrent avec de puissantes forces devant Jargeau, où était le duc de Suffolk avec de forts détachements d'Anglais qui avaient fortifié le pont. Les Français mirent là le siège de toutes parts, le samedi, jour de la Saint-Barnabe, onzième jour du mois de juin, et en peu d'heures la ville fut fort endommagée par les canons et les coulevrines. Le dimanche suivant, douzième jour du même mois, la ville et le pont furent pris d'assaut ; Alexandre de La Poule y fut tué avec un grand nombre d'Anglais. Furent faits prisonniers Guillaume de La Poule, comte de Suffolk, et Jean de La Poule son frère. Les pertes des Anglais furent évaluées à environ cinq cents combattants, la plupart tués ; car les milices urbaines massacraient entre les mains des gentilshommes tous les prisonniers anglais qu'ils avaient pris à rançon ; ce qui nécessita de mener de nuit et par eau à Orléans le comte de Suffolk, son frère, et d'autres grands seigneurs anglais, afin de leur sauver la vie. La ville et l'église furent entièrement pillées; c'est qu'elles étaient pleines de biens. Cette nuit rentrèrent à Orléans le duc d'Alençon, la Pucelle, et les chefs de guerre avec la chevalerie de l'armée, pour y prendre quelque repos; ils y furent reçus à très grande joie *.
Quand la Pucelle Jeanne fut devant le roi, elle s'agenouilla, et l'embrassa aux genoux, en lui disant : « Gentil Dauphin, venez prendre votre noble sacre à Reims; je suis fort aiguillonnée que vous y alliez; et ne faites nul doute que vous y recevrez votre digne sacre ». Alors le roi çt quelques-uns de ceux qui étaient devers lui, sachant et ayant vu les merveilles qu'elle avait faites, par la conduite, le sens, la prudence et diligence qu'elle avait montrés au fait des armes, autant que si elle les eût suivies toute sa vie, considérant aussi sa belle et honnête façon de vivre, quoique décidés pour la plupart à aller en Normandie, changèrent d'avis.
Le roi lui-môme, et aussi trois ou quatre des principaux de son entourage, se demandaient s'il ne déplairait pas à Jeanne qu'on l'interrogeât sur ce que ses voix lui disaient. Elle le comprit et dit : « En nom Dieu, je sais bien ce que vous pensez; vous voulez que je vous parle de la voix que j'ai entendue touchant votre sacre; je vous le dirai. Je me suis mise en
1. Ici Coiisiiiot (le Moiitrciiil ne s*est pas donné la peine de fondre son récit avec celui de son père. Il reprend au retour de Jeanne auprès du roi après la délivrance d'Orléans, et expose, avec des développements d'ailleura intéressants, ce que son père avait dit succincleinenl. On remarque, quoique d'une manière moins saillante, ce même défaut dans le récit de Tassaul des TournollcH, et en d'autres endroits encore.
mon oraison en ma manière accoutumée. Je me complaignais parce qu'on ne voulait pas me croire de ce que je disais et alors la voix me dit : « Fille *, « va, va, je serai à ton aide; val » Et quand cette voix ine vient, je suis si réjouie que merveille. » En disant ces paroles, elle levait les yeux au ciel, et montrait des signes d'une grande exultation.
Et alors on la laissa avec le duc d'Alençon. Et pour déclarer plus pleinement la prise de Jargeau et comment eut lieu Tassant, il faut dire que lorsque le duc d'Alençon eut délivré ses otages, en versant la rançon consentie pour sa délivrance, et qu'on vit et que Ton constata la conduite de la Pucelle, le roi, comme il est dit, donna la charge de tout conduire au duc d'Alençon avec la Pucelle, et il manda des gens le plus diligemment qu'il put. Les gens accoururent de toutes parts, croyant que ladite Jeanne venait de par Dieu; et beaucoup plus pour cette cause qu'en vue d'avoir soldes ou profits du roi.
Là vinrent le bâtard d'Orléans ; le sire de Boussac, maréchal de France, le sire de Graville, maître des arbalétriers ; le sire de Gulan, amiral de France; Gaultier de Bursac et autres capitaines, qui allèrent tous avec lesdits ducs et la Pucelle devant la ville de Jargeau, où était, comme il est dit, le comte de Suffolk. Pendant qu'on asseyait le siège, il y eut par divers jours plusieurs âpres escarmouches ; les assiégés étaient puissants ; il y avait comme de six h sept cents Anglais, tous gens vaillants.
Cependant on jetait de la ville, où l'on était bien muni, force décharges de canon, et de veuglaires. Ge que voyant la Pucelle, elle vint au duc d'Alençon, et lui dit : « Beau duc, ôtez-vous du lieu ou vous êtes, de quelque manière que ce soit; car vous y seriez en danger d'être atteint par les canons ». Le duc crut ce conseil, et il n'était pas reculé de deux toises, qu'un veuglaire fut déchargé de la ville, et enleva net la tête à un gentilhomme d'Anjou, près dudit seigneur, et au propre lieu où il était quand la Pucelle lui parla.
Les Français furent environ huit jours ^ devant la ville de Jargeau et la battirent fort de canons, et l'assaillirent fort âprement. Geux du dedans se défendaient aussi vaillamment. Entre autres, il y avait un Anglais robuste, armé de toutes pièces, ayant sur la tête un fort bassinet, qui faisait merveilles de jeter de grosses pierres et d'abattre gens et échelles ; et il était au lieu plus aisé à assaillir. Le duc d'Alençon, qui s'en aperçut, alla à un nommé maître Jean le Ganonnier, et lui montra ledit Anglais. Ledit Ganonnier ajusta sa coulevrine à l'endroit où il se trouvait et où
1 D'après la déposition de Danois et l'aveu de Jeanne elle-mùme, les voix l'appelaient : Fille de Dieu.