Deux jours seulement
il se découvrait beaucoup ; il le frappa en pleine poitrine, et le fit choir dans la ville où il mourut.
La Pucelle descendit dans le fossé, son étendard au poing, au lieu où la défense était plus grande et plus âpre. Elle fut aperçue par quelques Anglais, dont Tun prit une grosse pierre de faix \ et la lui jeta sur la tète, tellement que du coup elle fut contrainte de s'asseoir; cependant la pierre, qui était dure, s'émietta en menues pièces; ce qui fut grande merveille. Nonobstant, elle se releva assez tôt après, et dit à haute voix aux compagnons français : « Montez hardiment^ et entrez; car vous n'y trouverez plus aucune résistance ».
Ainsi la ville fut gagnée, comme il a été dit, et le comte de Suffblk se retira sur le pont ; il y fut poursuivi par un gentilhomme nommé Guillaume Regnault, auquel le comte demanda : « Es-tu gentilhomme? » il lui répondit que oui. « Et es-tu chevalier? » et il répondit que non. Alors le comte le fit chevalier, et se rendit à lui. Semblablement y fut pris le seigneur de La Poule son frère.
Comme il a été dit, il y eut plusieurs morts, et une multitude de prisonniers que Ton menait à Orléans ; mais le plus grand nombre furent tués en chemin sous Tombre de quelques débats qui s'émurent entre Français. La prise de Jargeau fut mandée aussitôt au roi, qui en fut très joyeux; il en remercia et en regracia Dieu, et il manda très diligemment des gens de guerre de toutes parts, pour venir se joindre avec le duc d'Alençon et Jeanne la Pucelle, et d'autres seigneurs et capitaines.
Le duc d'Alençon et la Pucelle séjournèrent à Orléans quelques jours, durant lesquels vinrent vers eux, avec grande chevalerie, le seigneur de Rais, le seigneur de Chauvigny, le seigneur de Laval, le seigneur de Lohéac, son frère, et d'autres grands seigneurs, désireux de servir le roi <;n son armée. Le roi vint vers ce temps à Sully. D'autre part arrivèrent ù Blois, avec grande chevalerie, le comte Arthur de Bretagne, connétable de France et frère du duc de Bretagne, contre lequel le roi, sur quelques rapports, avait conçu de la haine et de la malveillance. La l^ucelle et les chefs de guerre tinrent à Orléans de grands conseils, et liront faire de grands préparatifs pour mettre le siège devant Meung et Baugcncy, où stationnèrcut ence temps le sire de Scales et le sire de Talbot avec grande compagnie d'Anglais. Pour renforcer les garnisons desdites
1 . Pierres de faix^ lûerros que l'on jetait au moyen des balistes, de grosseur comme \\n fardeau (Voy. Lacirne au mot Faix).
places, les capitaines mandèrent les Anglais qui tenaient La Ferté- Hubert, et ceux-ci, le commandement reçu, mirent le feu à la basse-cour, abandonnèrent le château et s*en allèrent à Baugency.
Une nuit, le sire.de Talbot partit de Baugency pour aller au-devant de messire Jean Fastolf, qui était parti de Paris avec une grande compagnie d'Anglais et provision de vivres et de traits pour ravitailler et conforter les forces des Anglais ; mais, ayant appris la nouvelle de la prise de Jargeau, Fastolf laissa les vivres à Étampes, et vint avec sa compagnie à Janville, lieu où il trouva le sire de Talbot; là, s'étant abouchés, ils tinrent quelques conseils *.
Le mercredi, quinzième jour de juin 1429, Jean, duc d'Alençon, lieutenant général de Tarmée du roi, accompagné de la Pucelle et de plusieurs hauts seigneurs, barons et nobles, parmi lesquels Mgr Louis de Bourbon comte de Vendôme, le sire de Rais, le sire de Laval, le sire de Lohéac, le vidame de Chartres, le sire de La Tour, et autres seigneurs, avec grand nombre d'hommes de pied, et grand convoi chargé de vivres et d'appareils de guerre, partirent d'Orléans pour mettre le siège devant quelques places anglaises. Tout en tenant leur chemin droit vers Baugency, ils s'arrêtèrent devant le pont de Meung, que les Anglais avaient fortifié et fort garni, et aussitôt après leur arrivée, il fut pris par assaut et pourvu de vaillants défenseurs. Cela fait, les Français ne s'arrêtèrent pas, mais, pensant que les sires de Talbot et de Scales s'étaient retirés, ils allèrent devant Baugency. Leur venue fit que les Anglais abandonnèrent la ville et se retirèrent sur le pont et au château. Les Français entrèrent donc dans la ville, et assiégèrent le pont et le château par devers la Beauce, dressant et pointant de ce côté canons et bombardes, et battant fort ledit château.
Le comte de Richemont, connétable de France, vint à ce siège avec grande chevalerie : avec lui étaient le comte de Pardiac ; Jacques de Dinan, frère du seigneur de Beaumanoir, et d'autres. Le Connétable étant alors en l'indignation du roi, et à cette cause tenu pour suspect, se mit en toute humilité devant la Pucelle. Il la supplia que, puisque le roi lui avait donné puissance de pardonner et de remettre toutes les offenses commises et perpétrées contre lui et son autorité, et que, à cause de sinistres rapports, le roi ayant conçu haine et mal talent contre lui, au point de faire défense par ses lettres qu'aucun accueil, faveur ou passage lui fussent donnés pour venir en son armée, la Pucelle voulût bien, de sa grâce, le recevoir à la place du roi au service de la couronne, résolu qu'il était d'y employer son corps, sa puissance et toute sa seigneurie, toute offense lui étant pardonnée.
1. Ici encore le défaut de suture entre le texte du chancelier et celui de son fils est très saillant.
En ce moment se trouvaient là le duc d*Aleiiçon et tous les hauts seigneurs de Tarmée, qui firent pareille requête à la Pucelle; elle la leur octroya, à condition de recevoir en leur présence le serment dudit Connétable de loyalement servir le roi, sans jamais faire ni dire chose qui dut lui tourner à déplaisance. Les seigneurs s'obligèrent à la Pucelle, par lettres scellées de leurs sceaux, à ce que cette promesse fût tenue ferme, sans être enfreinte, et à Ty contraindre de par le roi si ledit Connétable était trouvé infidèle.
11 fut alors ordonné que le Connétable mettrait le siège du côté de la Sologne, devant le pont de Baugency ; mais le vendredi dix-septième jour du mois de juin, le bailli d'Évreux, qui défendait Baugency, fit demander à la Pucelle de traiter; ce qui fut fait et accordé à l'entour de minuit, à la condition de rendre au roi de France, le lendemain au soleil levant, entre les mains du duc d'Alençon et de la Pucelle, le pont et le château; moyennant quoi les Anglais auraient leurs vies sauves, et pourraient franchement s'en aller en pays de leur parti, sans emporter ni mener autre chose que leurs chevaux et leurs harnais, et de leurs meubles montants, chacun pour la valeur d'un marc d'argent seulement; et ils ne se devaient armer qu'après dix jours passés. C'est en cette manière que se retirèrent les Anglais, au nombre de cinq cents combattants, après avoir rendu le pontet le château, le samedi dix-huitième jour de juin 1429.
En la ville de Meung entrèrent une nuitée les siree de Talbot, de Scales, et Fastolf, qui n'avaient pu avoir entrée au château de Baugency, empêchés qu'ils avaient été par le siège. Et, dans la pensée où ils étaient de le faire lever, ils assaillirent le pont de Meung la nuit même de la composition de Baugency ; mais le dix-huitième jour de juin, aussitôt que les Anglais furent partis de Baugency, l'avant-garde des Français vint devant Meung, et incontinent toutes leurs forces furent rangées en bataille bien ordonnée. Alors les Anglais cessèrent l'assaut du pont, et saillirent aux champs avec toute leur armée, et ils se mirent aussi en ordre de bataille, tant ceux qui étaient à pied que ceux qui étaient à cheval, mais tout soudainement ils se mirent à se retirer, délaissant avec Meung leurs vivres et préparatifs de guerre ; et ils prirent leur chemin par la Beauce du côté de Patay.
Aussitôt partirent à la hâte le duc d'Alcnçon, la Pucelle, le comte de Vendôme, le connétable de France, le sire de Sainte-Sévère et Boussac, maréchal, messire Louis de Culan, amiral de France, le sire d'Albret, le sire de Laval, le sire de Lohéac, le sire de Chauvigny, et d'autres grands seigneurs qui chevauchèrent ordonnés en bataille. Ils poursuivirent si âprement les Anglais qu'ils les joignirent près de Patay, au lieu appelé Coinces.
Le duc d'Alençon dit alors à la Pucelle : « Jeanne, voilà les Anglais en bataille, combattrons-nous? » Et elle répondit au duc : « Avez-votis vos éperons? » et le duc de se récrier : « Comment donc, nous faudra-t-il reculer ou fuir? » et elle dit : « Nenni, en nom Dieu, allez sur eux, car ils s'enfuiront et ne tiendront pas ; ils seront déconfits^ sans presque pas de perte de nos gens ; et pour ce faut-il vos éperons pour les poursuivre. »
Et furent ordonnés coureurs en manière d'avant-garde, le seigneur de Beaumanoir, Poton et La Hire, messires Ambroise de Loré, Thibaud de Thermes et plusieurs autres. Ils embarrassèrent tant les Anglais que ceuxci ne purent plus entendre à se mettre en bataille; tandis que les Français se jetèrent sur eux en bon ordre, si bien que les Anglais furent déconfits en peu d'heures ; leurs morts furent nombres sur le champ de bataille, parles hérauts d'Angleterre, à plus de deux mille deux cents Anglais. Dans cette bataille, qui fut le dix-huitième jour de juin 1429, furent pris les seigneurs de Talbot et de Scales, messire Thomas Rameston et Hungerford, ainsi que plusieurs chefs de guerre, et autres nobles du pays d'Angleterre, et en tout {tués ou prisonniers) le nombre s'éleva bien à cinq mille hommes. Et aussitôt commença la chasse des fuyards qui fut poursuivie jusqu'aux portes de Janville, en laquelle chasse plusieurs Anglais fuient tués.
Les bonnes gens de Janville fermèrent leurs portes aux Anglais qui fuyaient, et montèrent sur leurs murailles pour les défendre. Il y avait alors au château, avec quelques hommes d'armes seulement, un écuyer anglais, lieutenant du capitaine chargé de le garder. Connaissant la déconfiture des Anglais, il traita avec les bons habitants de Janville pour le rendre, en conservant la vie sauve, et en faisant le serment d'être bon et loyal Français ; ce à quoi les habitants le reçurent. 11 resta en cette ville grand avoir, laissé à leur départ par les Anglais allant à la bataille, grande quantité de traits, de canons, et autres engins de guerre, quantité de vivres el de marchandises ; et ceux de ladite ville se réduisirent aussitôt en l'obéissance du roi.
92 LA VRAIE JEANiNE D*ARG : LA LIBÉRATRICE.
Après la fuite des Anglais, les Français entrèrent dans Meung et pillèrent toute la ville. Messire Jean Fastolf s'enfuit jusques à Corbeil, et d'autres avec lui.
Les Anglais, qui étaient en plusieurs autres places de la Beauce, à Mont-Pipeau et à Saint-Simon et autres forteresses, à la nouvelle de la défaite, prirent hâtivement la fuite, après avoir mis le feu aux places qu'ils occupaient.
Ces glorieuses victoires remportées, ces villes et châteaux recouvrés, toute Tarmée rentra à Orléans, ce même dix- huitième jour de juin. Elle y fut reçue à grande joie par les gens d'Eglise, les bourgeois et le commun peuple, qui en rendirent grâces et louanges à Dieu. Les gens d'Eglise et les bourgeois d'Orléans pensèrent bien que le roi viendrait dans la ville ; et pour le recevoir ils firent tendre les rues à ciel, et firent grand appareil pour honorer sa joyeuse venue ; mais il se tint dedans Sully sans venir à Orléans; ce dont plusieurs de ceux qui étaient autour de lui ne furent pas contents.
La chose en demeura là pour cette fois ; ce fut cause que la Pucelle alla devers le roi, et elle fit tant que, le vingt-deuxième jour de juin, il vint à Chàteauneuf-sur-Loire, auquel lieu se retirèrent devers lui les seigneurs et les chefs de guerre ; et là furent tenus plusieurs conseils, après lesquels il retourna à Sully.
La Pucelle revint à Orléans, et fit tirer vers le roi tous les gens d'armes avec armements, vivres et charrois ; elle partit ensuite elle-même d'Orléans, ot alla à Gien, où le roi vint avec des troupes; et d'où il manda par des hérauts aux capitaines et autres qui tenaient les villes et forteresses de Bonny, Cosnc et La Charité, de se rendre à son obéissance; ce dont ils furent refusants.
Le comte de Richemont, connétable de France, séjourna quelques jours après la bataille de Patay en la ville de Baugency, attendant réponse du duc d'Alençon, de la Pucelle et des hauts seigneurs qui s'étaient portés forts d'apaiser le roi et de lui faire pardonner son mallalenl. A quoi ils ne purent parvenir; le roi ne voulut pas souffrir qu'il allât devers lui pour le servir; ce dont il fut en grande déplaisance. Néanmoins ledit Connétable, qui avait grande compagnie de nobles, dans le désir de nettoyer le pays du duc d'Orléans, voulut mettre le siège devant Marchenoir, près de Blois, ville garnie de Bourguignons et d'Anglais. Ces derniers en eurent nouvelles, et, par crainte du siège. Ils envoyèrent sous sauf-conduit, à Orléans, par devers le duc d'Alençon,
qui par ce temps était là. Lesdits Bourguignons traitèrent si bien qu'on leur fit pardonner par le roi toutes offenses, et, qu'on leur donna dix jours de terme pour emporter leurs biens, sous promesse qu'ils seraient et demeureraient à toujours bons et loyaux Français. Ainsi ils jurèrent, et ils mirent quelques otages es mains du duc d'Alençon, qui fit tout savoir au Connétable, lequel se départit du siège ; mais après son par tement^ les Bourguignons dudit Marchenoir firent tant, qu'ils prirent et retinrent prisonniers quelques-uns des gens du duc d'Alençon, pour recouvrer leurs otages, et ainsi ils faussèrent leurs serments.
Durant ces choses, le roi était arrivé à Gien, d'où il envoya messire Louis de Culan, son amiral, devant Bonny, avec grand nombre de gens ; et le dimanche après la Saint- Jean 1429 {26jtn7i), cette place lui fut rendue par composition.