‹ La vraie Jeanne d'Arc (volume 3)Chapitre 46 sur 327 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Sommaire : I. — La Pucelle, contre l'avis du conseil, entraîne le roi à prendre le chemin de Reims. — La reine amenée à Gien, ramenée à Bourges. — Les seigneurs accourent, attirés par le nom de la Pucelle. — Beau portrait de la guerrière. — Les pratiques de sa piété. — Le roi gouverné par La Trémoille. — Combien le favori craint d'être supplanté. — Solde insignifiante donnée aux hommes d'armes. — La Pucelle devance le roi. — Auxerre achète de La Trémoille une sorte de neutralité.

— Mécontentement de la Pucelle. — Conduite de la Pucelle à son arrivée dans un village. — Les jalouses précautions de sa pudeur. — Céleste parfum de pureté. — Les gens de savoir émerveillés de ses réponses.

11. — Départ d'Auxerre. — Soumission de Saint-Florentin. — Arrivée devant Troyes.

— Résistance de la ville. — Disette extrême de l'armée. — Le conseil délibère de se retirer : raisons. — Avis de Robert le Maçon. — Intervention de la Pucelle, ses engagements. — Merveilleuse diligence à préparer l'assaut. — Changement soudain dans les dispositions de la ville. — Soumission au roi et conditions. — Départ de la garnison ; prisonniers français délivrés par la Pucelle. — Le roi à Troyes.

[[{. — En chemin pour Chàlons. — Réception du roi. — Le roi à Sept-Saulx. — Les capitaines anglo-bourguignons et les habitants de Reims. — Ambassade envoyée au roi. — Entrée de l'archevêque le matin. — Entrée du roi le soir.

IV. — Les préparatifs du sacre. — La solennité avec laquelle est apportée la sainte ampoule. — La cérémonie du sacre. — Attitude de la Pucelle, ses paroles.

Cependant la Pucelle était désireuse que le roi, avant que d'employer sa puissance à recouvrer ses villes et châteaux, se laissât mener tout

droit à Reims, pour là être couronné et recevoir la sainte onction royale; ce à quoi plusieurs étaient d'opinion contraire, étant d'avis que le roi assiégeât premièrement Cosne et La Charité pour nettoyer les pays de Berry, d'Orléans et du fleuve de la Loire. Il se tint à Gien sur ces choses de grands conseils, pendant lesquels la reine fut amenée en cette ville, en espérance d'être menée couronner à Reims avec le roi.

Durant ce séjour, les barons et hauts seigneurs du royaume vinrent au service du roi, avec grande puissance, et en la fin le roi arrêta en son conseil de renvoyer la reine à Bourges, et de prendre son chemin droit à Reims, pour recevoir son sacre, sans mettre aucuns sièges sur la Loire. La reine retourna donc à Bourges, et le roi partit de Gien, le jour de Saint-Pierre, au mois de juin 1429, à toute sa puissance, tenant sa voie droit à Reims. Et cela fut par Tinstigation et instances (pourchas) de Jeanne la Pucelle, qui disait que c'était la volonté de Dieu qu'il allât à Reims se faire couronner et sacrer, et qu'encore qu'il fût roi, toutefois ledit couronnement lui était nécessaire. Plusieurs , et le roi méme^ de ce faisaient difficulté, vu que la cité de Reims, et toutes les villes et forteresses de Picardie, Champagne, Ile-de-France, Brie, Gâtinais, Auxerrois, Bourgogne, et tout le pays d'entre la rivière de la Loire et la mer était occupé par les Anglais ; cependant le roi finit par s'arrêter au conseil de la Pucelle, et se mit en devoir de l'exécuter ; il réunit pour cela son armée à Gien-sur-Loire. Et vinrent en sa compagnie les ducs d'Alençon, de Bourbon, le comte de Vendôme, ladite Pucelle, le seigneur de Laval, les sires de Lohéac, de LaTrémoille, de Rais, d'Albret*i

Plusieurs autres seigneurs, capitaines et gens d'armes venaient encore de toutes parts au service du roi ; et plusieurs gentilshommes n'ayant pas de quoi s'armer et se monter y allaient comme archers et coutilliers, montés sur de petits chevaux; car chacun avait grande attente que par le moyen d'icelle Jeanne, il adviendrait beaucoup de bien au royaume de France ; aussi désiraient-ils et convoitaient-ils de la servir, et de connaître ses faits, comme étant une chose venue de la part de Dieu.

Elle chevauchait toujours armée de toutes pièces et équipée en guerre, autant ou plus que capitaine qui y fut; et quand on parlait de guerre, ou qu'il fallait mettre gens en ordonnance, il la faisait bel ouïr et voir faire les diligences; et si on criait quelquefois à l'arme, elle était la plus diligente et la première, fût-ce à pied, fût-ce à cheval ; et c'était une très grande admiration aux capitaines et gens de guerre de l'entendement qu'elle avait en ces choses, vu que dans les autres elle était la plus simple VILLAGEOISE QUE l'on VÎT JAMAIS. Elle était Irôs dévote, se confessait souvent,

\ . Ici encore Monlreuil recommence le récit de son père.

et recevait le précieux corps de Jésus-Christ, elle était de très belle vie et honnête conversation ^

En ce temps» le seigneur de La Trémoille était en grand crédit auprès du roi ; mais il tremblait toujours d'être mis hors du gouvernement, et il craignait spécialement le Connétable et autres de ses alliés et serviteurs. Aussi, quoique ledit Connétable eut bien douze cents combattants et gens de trait, et avec lui d'autres seigneurs qui fussent volontiers venus au service du roi, ledit de La Trémoille ne le voulut souffrir ; et il n'y avait personne qui eût osé parler contre icelui de La Trémoille.

Au lieu de Gien-sur-Loire fut fait aux gens de guerre un payement de trois francs par homme d'armes; ce qui était peu de chose; puis la Pucelle en partit ayant en sa compagnie plusieurs capitaines d'hommes d*armes avec leurs gens ; et ils s'en allèrent loger à environ quatre lieues de Gien, en s'avançant sur le chemin d'Auxerre ; et le roi partit le lendemain par le même chemin.

Et le jour à\x parlement du roi, tous ses gens se trouvèrent ensemble; ce qui était une belle compagnie; et il vint avec son armée s'établir devant la cité d'Auxerre, qui ne lui fit pas pleine obéissance; car les bourgeois vinrent devers le roi lui faire prière et requête qu'il, voulût passer outre, en demandant et sollicitant abstinence de guerre; ce qui leur fut octroyé par le moyen et requête du sire de La Trémoille, qui en eut deux mille écus; ce pourquoi plusieurs seigneurs et capitaines furent très mal contents d'icelui de La Trémoille et du conseil du roi, et la Pucelle elle-même, à laquelle il semblait qu'on s'en fût bien aisément emparé par assaut. Toutefois ceux de la ville donnèrent et délivrèrent des vivres aux gens du roi, qui en avaient grande nécessité.

La Pucelle, aussitôt qu'elle venait en un village, avait coutume de s'en aller à l'église faire ses oraisons, et de faire chanter aux prêtres une antienne de Notre-Dame. Ses prières et oraisons faites, elle s'en allait à son logis, qui lui était communément préparé en la plus honnête maison qu'on pouvait trouver, et où il y avait quelque femme honnête.

Jamais homme ne la vit se baigner ni se purger; elle le faisait toujours secrètement ; et si le cas advenait qu'elle couchât aux champs, jamais

1. Quoique le texte ait été très légèrement modifié, le voici dans sa teneur : « Elle chemuchoit tousjours armée de toutes pièces^ et en habillement de guerrey autant ou plus que capitaine de guerre qui y fust ; et quand on parloit de guerre, ou qu'il falloit mettre gens en ordonnance, il la faisoit bel ouyr et veoir faire les diligences ; et si on crioit aucunes fois à Varme, elle estoit la plus diligente et première, fust à pied ou à cheval ; et estoit une très grande admiration aux capitaines et gens de guerre, de l'entendement qu'elle avoit en ces choses, veu que en autres elle estoit la plus simple villageoise que on vist oncques. Elle estoit très dévote, et se confessoit souvent, et recepvoit le précieux corps de Jésus-Christ, estoit de très belle vie et honneste conversation, » (Vallet de Viriville, p. 312.)

elle ne se déshabillait. Plusieurs, même des grands seigneurs, voulaient savoir s'ils pourraient avoir sa compagnie charnelle, et, pour ce, ils venaient devant elle gentiment vêtus, mais aussitôt qu41s la voyaient tout leur vouloir coupable cessait. Quand on lui demandait pourquoi elle était en habits d'homme et chevauchait en armes, elle répondait que cela lui était ainsi ordonné, que c'était principalement pour mieux garder ainsi sa chasteté, et aussi que c'eût été chose trop étrange de la voir chevaucher en habits de femme parmi tant d'hommes d'armes. Et quand les gens lettrés lui parlaient sur ces matières, elle leur répondait si bien qu'ils étaient très satisfaits, disant n^avoir aucun doute qu'elle ne fût venue de par Dieu.

Après que le roi se fut arrêté durant trois jours devant la ville d'Auxerre, il en partit avec son armée, en tirant vers la ville de Saint-Florentin, dont les habitants lui firent plénière obéissance. Il ne s'y arrêta guère, mais il s'en vint avec son armée devant la cité de Troyes, qui était grande et grosse ville. Il y avait dedans de cinq à six cents combattants, Anglais et Bourguignons, qui sortirent vaillamment à la rencontre du roi ; il y eut dure et âpre escarmouche, et il y en eut de part et d'autre de couchés par terre, car les gens du roi les reçurent très bien, en sorte que les Anglais furent contraints de se retirer derrière les murailles.

Les gens du roi se logèrent de côté et d'autre, au mieux qu'ils purent, et le roi resta là cinq ou six jours sans que ceux du dedans montrassent jamais semblant de volonté de se soumettre à son obéissance ; on n'y pouvait trouver appointement, quoique souvent l'on parlementât.

Il y avait pour lors en l'armée si grande cherté de pain et de vivres que plus de cinq à six mille personnes avaient passé plus de huit jours sans manger de pain. L'on vivait d'épis de blé froissés et de fèves nouvelles, qu'on trouvait très largement. Et l'on disait qu'un Cordelier, nommé Frère Richard, qui allait prêchant par le pays, était venu en la ville de Troyes, où, prêchant durant TA vent, il disait tous les jours : i< Semez des fèves largement, celui qui doit venir viendra bientôt ». Et il fit tellement qu'on sema des fèves si largement que ce fut merveille ; ce dont l'armée du roi se nourrit par quelque temps. Et toutefois ledit

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