‹ La vraie Jeanne d'Arc (volume 3)Chapitre 47 sur 327 · PHÊCHEUR NE SONGEAIT POINT A LA VENUE DU ROI · texte numérisé non relu

PHÊCHEUR NE SONGEAIT POINT A LA VENUE DU ROI

Les ducs d'Alençon et de Bourbon, le comte de Vendôme et plusieurs autres seigneurs et gens du conseil, furent par le roi mandés en grand nombre pour savoir ce qu'il y avait à faire. Et là il fut remontré par l'archevêque de Reims, chancelier de France, comment le roi était

venu en ce lieu, et que ni lui ni son armée n'y pouvaient demeurer plus longtemps pour plusieurs causes, qu'il remontra longuement et notablement ; c'est à savoir pour la grande famine qui y régnait, sans que les vivres arrivassent de nulle part en l'armée, et qu'il n'y avait plus d'homme qui eût de l'argent. En outre, disait-il, c'était merveilleuse chose de prendre la ville et cité de Troyes, forte par ses fossés et ses bonnes murailles, bien garnie de vivres, de gens de guerre et de peuple, ayant toute apparence de vouloir résister et'de ne pas obéir au roi; il fallait ajouter qu'on manquait de bombardes, de canons, d'artillerie, d'appareils de guerre pour battre les remparts et lui faire la guerre; qu'il n'y avait ni ville ni forteresse française pouvant prùter aide et secours, plus rapprochée que Gien-sur-Loire; et que de celte ville à Troyes, il y avait plus de trente lieues. Il allégua encore plusieurs autres grandes et notables raisons par lesquelles il montrait évidemment qu'il pouvait en advenir grand inconvénient, si Ton restait longuement là où l'on était.

Après cela le roi ordonna à son chancelier de demander les sentiments de tous ceux qui étaient présents, pour savoir ce qu'il y avait de meilleur à faire. Et le chancelier commença à demander les avis en ordonnant à chacun de s'acquitter loyalement de son devoir, et de conseiller le roi sur ce qu'il y avait à faire, après ce qui avait été dit. Presque tous ceux qui étaient présents furent d'opinion que, vu et considéré les choses ci-dessus déclarées, après que le roi s'était vu refusé par la ville d'Auxerre qui n'était pas pourvue de gens d'armes, ni si forte que la ville de Troyes, et pour plusieurs autres raisons que chacun alléguait selon son entendement et imagination, le roi et son armée devaient s'en retourner, et que demeurer plus longtemps devant la ville de Troyes, ou aller plus avant, c'était, autant qu'ils savaient voir ou connaître, toute perdition pour l'armée. Les autres furent d'avis que le roi allât en avant en tirant vers Reims.; le pays étant plein de biens, on trouverait assez de quoi vivre.

Le chancelier en vint à interroger un ancien et notable conseiller, nommé messire Robert le Maçon, seigneur de Trêves, qui avait été chancelier, homme sage et prudent. 11 dit qu'il fallait envoyer quérir Jeanne la Pucelle qui était en l'armée et non pas au conseil; que peutêtre elle dirait quelque chose de profitable au roi et à sa compagnie. Il dit en outre que lorsque le roi avait entrepris ce voyage, il ne l'avait pas fait à cause de lagrande puissance des hommes d'armes dont il disposait, ni pour le grand argent en sa possession afin de les payer, ni parce que ce voyage lui semblait bien possible; mais qu'il l'avait entrepris uniquement sur l'admonestement de Jeanne la Pucelle, qui ne cessait de lui m. 7

possession de la ville ; qu'il y aurait amnistie générale, et que, pour ce qui est des gens d'Eglise, il approuverait les régales et collations de bénéfices provenant du roi son père ; quant à celles qui venaient du roi d'Angleterre, ils en prendraient de nouvelles lettres du roi, et qu'ils garderaient leurs bénéfices, quelque collation qui en eût été faite déjà à d'autres.

Ceux de la ville firent grande fête et grande joie, et ceux de l'armée eurent des vivres à leur plaisir. Le matin du lendemain, presque toute la garnison. Anglais et Bourguignons, partirent, se dirigeant là où ils voulurent aller. Comme ils maintenaient que, d'après le traité, il s pouvaient emmener leurs prisonniers, de fait ils les emmenaient ; mais Jeanne se tint à la porte en disant qu'en nom Dieu ils ne les emmèneraient pas, et de fait elle les garda. Le roi contenta les Anglais et les Bourguignons en payant les rançons auxquelles les prisonniers avaient été mis.

Le roi entra ensuite dans la ville sur les neuf heures du matin ; mais Jeanne y était entrée avant lui, et avait ordonné des gens de trait le long des rues. Avec le roi entrèrent à cheval les seigneurs et les capitaines bien équipés, bien montés, et il faisait très beau les voir. Le roi mit en la ville capitaines et officiers, après avoir ordonné au seigneur de Loré de rester aux champs avec les gens d'armes de l'armée. Le lendemain tous passèrent par ladite cité en belle ordonnance ; ce dont les habitants étaient bien joyeux, et ils firent serment au roi d'être bons et loyaux, et tels ils se sont toujours montrés depuis.

La Pucelle pressait le roi le plus diligemment qu'elle pouvait, d'aller à Reims, et ne faisait nul doute qu'il y serait sacré. Aussi quitta-t-il sa cité de Troyes, et prit-il son chemin vers Châlons en Champagne avec toute son armée, la Pucelle à la tête des hommes d'armes, armée de toutes pièces. On chevaucha si bien que l'on arriva à Châlons. Quand les habitants de la ville surent la venue du roi, l'évoque et une grande multitude de peuple avec lui vinrent à sa rencontre, et lui firent pleine obéissance. Il passa la nuit dans la ville avec son armée, et y établit de son autorité des capitaines et des autorités, ni plus ni moins qu'il l'avait fait à Troyes.

De Châlons le roi prit son chemin sur Reims ; et il vint à un château qui est à l'archevêque de Reims, au lieu nommé Sept-Saulx, à quatre lieues de la ville. Dans cette cité de Reims étaient les seigneurs de Châtillon-sur-Marne et de Saveuses, tenant le parti des Anglais et des Bour-

guignons. Sur leur ordre et commandement, les habitants vinrent les trouver, car Châtillon se disait capitaine de Reims. Les seigneurs leur demandèrent s'ils avaient la volonté de bien se tenir et de se défendre. Les habitants demandèrent à leur tour si les hommes d'armes étaient en assez grand nombre pour les aider à se garder. Ils répondirent que non, mais que, s'ils pouvaient tenir six semaines, ils leur amèneraient un grand secours tant du duc de Bedford que du duc de Bourgogne ; et sur ce ils partirent, du consentement des habitaïits.

Il y avait alors dans la ville quelques hommes de bonne volonté qui commencèrent à dire qu'il fallait aller vers le roi, et le peuple demanda qu'on y envoyât. On députa des notables, tant d'Église que d'autres; et, après plusieurs requêtes qui furent trouvées opportunes, il fut délibéré et conclu qu'on laisserait entrer le roi et l'archevêque avec tous ceux qui les suivaient.

Et il est vrai que l'archevôque n'avait point encore fait son entrée (dans sa ville épiscopale), et il la fit le samedi matin. Après dîner, sur le soir, le roi entra, lui et ses gens, et Jeanne la Pucelle était fort regardée. Et là vinrent les ducs de Bar et de Lorraine et le seigneur de Commercy, bien accompagnés de gens de guerre qui s'offraient à son service*.

Il fut ordonné que le lendemain, qui fut un dimanche, le roi prendrait et recevrait son digne sacre ; aussi toute la nuit on fit diligence pour que tout fût prêt au matin; et ce fut un cas bien merveilleux, car on trouva en ladite cité toutes les choses nécessaires, qui sont grandes ; excepté qu'on ne pouvait avoir celles qui sont à Saint-Denis en France.

Et parce que Tabbé de Saint-Ilémy n'a pas coutume de bailler la sainte ampoule, sinon d'après certaines formes et certaines manières, le roi envoya vers lui le seigneur de Hais, maréchal de France, le seigneur de Boussac et Sainte-Sévère, aussi maréchal de France, le seigneur de Graville, maître des arbalétriers, et le seigneur de Culan, amiral de France, qui firent les serments accoutumés, c'est à savoir de la conduire sûrement, et aussi de la reconduire jusques en l'abbaye. L'abbé, en grands habits ecclésiastiques, l'apporta bien solennellement et dévotement sous un poêle jusqu'à la porte devant Saint-Denis. Là, l'archevêque, pom-

i. C'est une erreur. Les ducs de Bar et de Lorraine étaient alors au siège de Metz Le duc de Bar, Bené, rejoignit son beau-frère à Provins plus de quinze jours plus tard, le duc de Lorraine ne rompit jamais avec le parti bourguignon. (Voir la Paysanne et V Inspirée, p. 70.)

peusement vêtu, accompagné de chanoines, l'apporta dedans la grande église, et la mit sur le grand autel.

Le roi vint alors au lieu qui lui avait été ordonné, habillé des vêtements propres à la cérémonie, et l'archevêque lui fit faire les serments accoutumés, et il fut fait chevalier par le duc d'Alençon. Puis Tarchevêque procéda à la consécration, gardant tout au long les cérémonies et solennités contenus au Pontifical. Le roi y fit comte le seigneur de Laval, et il y eut plusieurs chevaliers faits par les ducs d'Alençon et de Bourbon.

Et là était présente Jeanne la Pucelle, tenant son étendard en sa main, laquelle en efiFet était cause dudit sacre et couronnement et de toute l'assemblée. La sainte ampoule fut rapportée et conduite par les dessusdits jusques en ladite abbaye.

Et qui eût vu la Pucelle accoler {embrasser) le roi à genoux par les jambes, et baiser le pied, pleurant à chaudes larmes, en aurait eu pitié* ; et elle provoquait plusieurs à pleurer en disant: « Gentil roi, ores (à cette heure) est exécuté le plaisir de Dieu qui voulait que (vous) vinssiez à Reims recevoir votre digne sacre, en montrant que vous êtes vrai roi, et celui auquel le royaume doit appartenir. »

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