CHAPITRE V
LA CAMPAGNE D'APRÈS LE SACRE
Sommaire : I. — Séjour à Reiras. — Pèlerinage à Saint-Marcoul. — Soumission spontanée des villes. — Itinéraire par Vailly, Soissons, Château-Thierry, Provins. 11. — Bedford sort de Paris; bruit qu'il veut combattre le roi, semblant qu'il en fait.
— Charles VII l'attend vainement, l'armée rangée en bataille près de La Mothe- Nangis. — La cour et le roi veulent revenir au delà de la Loire. — Passage de Braysur-Seine accordé et intercepté à la grande joie de nombreux seigneurs et capitaines.
— Retour vers Château-Thierry, et marche vers Crépy. — Arrêt à Dammartin ; allégresse des populations. — Paroles de Jeanne.
Ili. — Les deux armées, en présence près de Dammartin, se retirent après d'insignifiantes escarmouches. — Sommation et reddition de Compiègne, Beauvais. — Bedford, dont l'armée s'est accrue des troupes levées contre les Hussites, vient sous Senlis. — Son arrivée signalée. — 11 prend position dans un lieu bien choisi pour le couvrir, l'armée française à Montépilloy. — Elles s'observent durant deux jours. — Escarmouche plus sanglante au soleil couchant ; les deux armées se retirent.
IV. — Charles VII à Compiègne, à Senlis ; Bedford en Normandie. — Les gardiens de Paris. — Le roi à Saint-Denis. — Escarmouches avec les Parisiens. — Assaut tenté
i . Ici pitié signifie attendrissement^ c'est une des significations du mot (Lacurne) .
contre Paris, dispositions prises. — [.a Pacclle blessée au grand contentement de ses envieux. — Elle refuse de se retirer. — Il faut remporter. — Le roi accusé de ne pas vouloir conquérir Paris par assaut. — Presque pas de morts. V. — Le départ décidé ; raisons ou prétextes. — Capitaines préposés à la garde des places. — Départ du roi. — Saint-Denis repris par les Anglais.
Le roi séjourna en la cité de Reims durant trois jours. Or il est vrai que de tout temps les rois de France, après leur sacre, avaient accoutumé d'aller en un prieuré dépendant de Téglise de Saint-Rémy, nommé Corbigny, assis et situé à environ six lieues de Reims. Là est un glorieux saint qui est du sang de France, nommé Saint-Marcoul, vers lequel se rend tous les ans une grand affluence de peuple pour la maladie des écrouelles, par les mérites duquel Ton dit que les rois en guérissent. Et pour cela le roi s'en alla audit lieu de Saint-Marcoul, et y fit bien dévotement ses oraisons et ses olTrandes.
De ladite église, il prit son chemin pour aller en une petite ville fermée, nommé Vailly, appartenant à l'archevêque de Reims, à quatre lieues de Soissons et aussi à quatre lieues de Laon. Les habitants lui firent pleine obéissance et le reçurent grandement bien, selon leur pouvoir. Il se logea durant un jour, lui et son armée, en ce lieu, et de là il envoya à Laon, qui est une notable et forte cité, sommer les habitants de se mettre en son obéissance ; ce qu'ils firent très bien et volontiers. C'est ce que firent pareillement ceux de Soissons, où il alla droit de Vailly, et où il fut reçu à grande joie. Il y séjourna trois jours avec son armée qui se logea soit dans la ville, soit dans les environs. Pendant qu'il y était, lui vinrent les nouvelles que Château-Thierry, Provins, Coulommiers, Crécy-en-Brie, et plusieurs autres cités, s'étaient rendues françaises et mises en son obéissance ; il y nomma des officiers ; et les habitants y laissaient entrer sans aucune contradiction ses gens et ses serviteurs. Quand le roi sut que Château-Thierry était en son obéissance, après avoir séjourné quelques jours en la ville et cite de Soissons il se mit en chemin et alla audit lieu de Château-Thierry,, d'où il s'en vint à Provins, et y passa deux ou trois jours.
Ces choses vinrent à Paris en la connaissance du duc de Bedford qui se disait régent du royaume de France pour le roi d'Angleterre, et il
annonça qu'il irait combattre le roi. Il assembla donc des gens de toutes parts à grande puissance, vint à Corbeil et à Melun, et réunit bien dix mille combattants ; ce qui était grande force.
Quand le roi sut que le duc de Bedford voulait le combattre, lui et les gens de son armée en furent bien joyeux; il partit de Provins, tint les champs et rassembla son armée près d'un château nommé La Mothe de Nangis, qui est en Brie; là les corps de l'armée furent ordonnés très notablement et prudemment; et c'était gentille chose de voirie maintien de la Pucelle et les diligences qu'elle faisait. Et toujours arrivaient des nouvelles que le duc de Bedford s'avançait pour combattre; et pour ce, le roi se tint tout le jour en plein champ, pensant que le duc de Bedford dut venir; mais il changea d'avis, et s'en retourna à Paris, quoiqu'il eût en sa compagnie dix ou douze mille combattants, ainsi qu'il a été dit ; le roi en avait bien autant ; et la Pucelle, ainsi que les seigneurs et gens de guerre étant avec elle, avaient grand désir et grande volonté de combattre.
Quelques-uns de la compagnie du roi avaient grande envie qu'il retournât vers la rivière de Loire, et le lui conseillaient fort, conseil auquel il adhéra très volontiers lui-même. Étant de leur sentiment, il conclut qu'il s'en retournerait. Or on lui fil savoir qu'il pourrait passer la rivière de la Seine par une ville nommée Bray- en-Champagne, où se trouvait un bon pont. L'obéissance et le passage lui étaient promis par les habitants. Mais la nuit du matin où il devait passer, vinrent un certain nombre d'Anglais auxquels on ouvrit les portes et qui s'établirent dans la ville; et parmi les gens du roi qui s'avancèrent, croyant passer les premiers, quelques-uns furent pris et les autres détroussés, et par là le passage fut rompu et empêché; ce dont les ducs d'Alençon, de Bourbon et de Bar, les comtes de Vendôme et de Laval, tous les capitaines, furent bien joyeux et contents ; car la résolution de se retirer allait contre leur gré et volonté ; ils étaient d'avis que le roi devait aller de Tavant pour faire toujours des conquêtes, vu les forces qu'il avait à sa disposition et que ses ennemis n'avaient pas osé le combattre.
La vigile de Notre-Dame de la mi-août, le roi, par le conseil de ces seigneurs et capitaines, retourna à Château-Thierry, passa outre, et avec toute son armée, se dirigea vers Crépy-en-Valois, et vint camper en rase campagne assez près de Dammartin.
Le pauvre peuple du pays criait Noël et pleurait de joie et d'allégresse; la Pucelle, considérant ce spectacle, et qu'ils venaient au-devant du roi en chantant Te Deum laudamus et certains répons et antiennes, dit au chancelier de France et au comte de Dunois : « En nom Dieu, voici un bon
PEUPLE, BIEN DÉVOT, ET QUAND JE DEVRAI MOURIR JE VOUDRAIS QUE CE FUT EN CE
104 LA VRAIE JEAiNNE D^ARC : LA LIBÉRATRICE.
PAYS ». Le comte de Dunois lui demanda : « Jeanne, savez- vous quand vous mourrez et en quel lieu? » et elle répondit qu'elle n'en savait rien, et qu'elle était à la volonté de Dieu, et ajouta : « J'ai accompli ce que Messire m'a commaridé j de lever le siège d'Orléans y et de faire sacrer le gentil roi; je voudrais bien qu'il voulût (Messire) me faire ramener auprès de mon père et de ma mère et garder leurs brebis et leur bétail^ et faire ce que f avais coutume de faire^ ». Quand lesdits seigneurs virent Jeanne ainsi parler, et les yeux au ciel remercier Dieu, ils crurent plus que jamais que c'était chose venue de par Dieu.
Le duc de Bedford était à Paris avec grand nombre d'Anglais et autres gens ennemis et adversaires du roi. Étant venu à sa connaissance que le roi était sur les champs vers Dammartin, il partit de Paris avec une bien grande et grosse armée, et s'achemina vers Mitry-en-France, sous Dammartin, et il prit une place bien avantageuse où il ordonna ses troupes.
Le roi fit pareillement mettre ses gens en belle ordonnance, prêts à livrer bataille si l'autre venait Tassaillir, ou même d'aller à lui s'il se mettait lui aussi en rase campagne. Et pour savoir leur. état et contenance, il fut décidé qu'on y enverrait des gens par manière de coureurs; y fut spécialement envoyé Etienne de Vignoles, dit La Aire, vaillant homme d'armes, ainsi que ceux qui marchaient avec lui. Il y eut de grandes escarmouches qui durèrent presque tout le jour, sans presque aucune perte ni dommage d'un côté ni de l'autre. Cependant il fut rapporté au roi par des gens bien entendus au fait de la guerre que le duc de Bcdlbrd était en place avantageuse et que les Anglais s'étaient fortifiés, et c'est pourquoi le roi ne fut pas conseillé d'aller plus avant assaillir ses ennemis, et le lendemain le duc de Bedford avec toute son armée s'en retourna à Paris, et le roi tira vers Crépy-en- Valois.
Le roi envoya des hérauts aux habitants de Compiègne les sommer de se mettre en son obéissance; à quoi ils répondirent qu'ils étaient prêts et disposés à le recevoir et à lui obéir comme à leur souverain seigneur.
De hauts seigneurs allèrent pareillement en la ville et cité de Beauvais, dont était évoque et seigneur un nommé maître Pierre Cauchon, Anglais extrême, quoique Français de nation, né emprès Reims. Aussitôt que les
i. Elle ne dit pas qu'elle a accompli toit ce que Messire lui a commandé; Messire ne veut pas la faire ramener auprès de son père. La (lucslion sera longuement discutée.
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habitants virent les hérauts revêtus des armes de France, ils crièrent Vive Chartes^ roi de France! et ils se mirent en son obéissance. Quant à ceux qui ne voulurent accepter pareille obéissance, ils les laissèrent aller avec leurs biens.
Le roi songea alors à venir en la ville de Compiègne, qui lui avait fait
soumission. Il se dirigea vers Senlis, et s'arrêta en un village nommé
Baron, à deux lieues de Senlis, ville qui obéissait aux Anglais et aux
Bourguignons. Le matin les nouvelles lui vinrent que le duc de Bedford
partait de Paris avec toute son armée pour venir à Senlis, et que de
nouveau quatre mille Anglais lui étaient arrivés, conduits par son oncle
le cardinal d'Angleterre. Ledit Cardinal devait les conduire contre les
Bohémiens (hussites) hérétiques en la foi; mais il les détourna pour
guerroyer contre les Français, de vrais catholiques; et, comme on disait,
ils étaient soudoyés de l'argent du Pape, dans le but qu'ils fussent conduits
contre lesdits Bohèmes.
Ces choses venues à la connaissance du roi, ordre fut donné à
Ambroise de Loré et au seigneur de Xaintrailles de monter à cheval, et
d'aller vers Paris ou ailleurs, ainsi qu'il leur semblerait bon et meilleur,
pour savoir véritablement ce qu'il en était du duc de Bedford et de son
armée. Ils montèrent diligemment à cheval, et prirent seulement une
vingtaine de leurs gens des mieux montés, puis partirent et chevauchèrent
si bien qu'ils approchèrent de Tarmée anglaise. Ils aperçurent sur le
grand chemin de Senlis grands tourbillons de poussière qui s'avançaient
et procédaient de la suite du duc, et ils envoyèrent diligemment un
chevaucheur devers le roi pour le lui faire savoir; ils approchèrent
encore de plus près, si bien qu'ils virent l'armée anglaise tirant vers
Senlis, et derechef ils envoyèrent un autre chevaucheur vers le roi pour
lui dire ce qui en était.
Le roi alors et son armée se dirigèrent très diligemment au milieu des champs ; et s'ordonnèrent en ordre de bataille, chevauchant entre la nvière qui passe à Baron et Montépilloy, en tirant droit à Senlis. Le duc de Bedford et son armée arrivèrent à l'heure de vêpres près de Senlis, et remirent à passer une rivière qui vient de cette ville à Baron; le passage ^Wtsiélroitqu'ilnepouvaityallerque deux chevaux de front. Aussitôtque ^ré et Xaintrailles vi rent les Anglais s'engager dans ce passage, il s re tour- "^èreut en hâte vers le roi, et lui en donnèrent l'assurance ; sur-le-champ *^ roi fit marcher ses corps d'armée directement vers ce lieu, pour les ^nabattre au moment dudit passage ; mais la plupart des Anglais et <îonime tous, étaient déjà sur l'autre rive; et les deux armées s'entrevirent 1 une l'autre ; il y eut de grandes escarmouches, et de belles passes d'armes furent faites.
A cette heure, cYUait comme le soleil couchant. Les Anglais se logèrent sur le bord et au bout de cette rivière, et les Français établirent leur camp à Montdpilloy. Le lendemain au matin, le roi et son armée se mirent aux champs, et Ton ordonna les diverses parties de l'armée. Le duc d'Alençon et le comte de Vendôme gouvernaient le corps le plus nombreux ; les ducs de Bar et de Lorraine * avaient la charge du second. Le troisième, qui était en manière d'aile, était sous la conduite de Rais et de Boussac, maréchaux de France. Un autre corps, qui souvent se mettait en mouvement pour cscarmoucher et guerroyer les Anglais, était sous le gouvernement du seigneur d'Albret, du bâtard d'Orléans, de Jeanne la Pucelle, de La Uire et de plusieurs autres capitaines. A la conduite et au gouvernement des archers étaient préposés le seigneur de Graville, maître des arbalétriers de France, et un chevalier limousin, nommé maître Jean Foucault. Le roi se tenait assez près de ses corps d'armée, ayant autour de sa personne et en sa compagnie le duc de Bourbon, le seigneur de La Trémoille, et grande foison de chevaliers et d'écuyers.
Par plusieurs fois, le roi chevaucha par devant Tarmée du duc de Bedford, auprès duquel étaient le bâtard deSaint-Polet plusieurs Bourguignons, avec les troupes rangées près d'un village, ayant au dos un grand étang et la susdite rivière ; ils n'avaient cessé toute la nuit de se fortifier très diligemment avec des pieux, des taudis et des fossés.
Le roi et les seigneurs de sa suite avaient délibéré et conclu qu'il fallait combattre le duc de Bedford avec ses Anglais et Bourguignons; mais quand ils eurent vu et considéré la place qu'ils occupaient, leurs fortifications, ils virent et connurent qu'il n'y avait nulle apparence de les combattre avec succès, en la place qu'ils occupaient. Toutefois les Français s'approchèrent II environ deux traits d'arbalète des Anglais, et leur firent savoir que s'ils voulaient sortir de leur parc, on les combattrait; ils ne voulurent jamais sortir ni déloger de leur enclos.
Il y eut de grandes et merveilleuses escarnmuches, tellement que les Français allaient souvent tant à pied qu'à cheval jusques aux fortifications des Anglais; et quelquefois les Anglais saillaient en force et repoussaient les Français; il y eut de côté et d'autre des morts et des prisonniers, et toute la journée se passa ainsi en escarmouches jusques à environ le soleil couchant.
Le seigneur de La Trémoille, qui était bien joli et monté sur un grand coursier, voulut y prendre part. De fait il prit sa lance et vint jusqu'au
1. Si le chroniqueur enioinl faire deux pei-sonnages dilTérenls du duc de Bar cl de Lorraine, il se trompe. René avail, il est vrai, rejoint l'armée le 3 août à Provins, mai* son l>eau-|)ère, le duc de Lorraine, inclinait toujours pour le parti anglo-bourguignon.
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frapper; mais son cheval s'abattit, et si le cavalier n'eût eu bientôt secours, il eût été pris ou tué ; il fut remonté à grand'peine.
Il y eut à cette heure une grande escarmouche ; vers le soleil couchant grand nombre de Français se joignirent ensemble, et vinrent vaillamment jusque près du parc des Anglais combattre main à main et les provoquer; les Anglais saillirent en grande foison, à pied et à cheval ; les Français se renforcèrent, et à cette heure Tescurmouche fut plus vive et plus rude qu'elle n'avait été en tout le jour ; il y avait tant de poussière qu'on ne connaissait ni Français, ni Anglais, tellement que, quoique les armées fussent bien près les unes des autres, cependant elles ne pouvaient s'entrevoir. Ledit engagement dura jusqu'à ce qu'il fût nuit serrée et obscure. • Les Anglais se retirèrent tous ensemble et se serrèrent dans leur parc, et les Français aussi se retirèrent dans leur campement ; les Anglais s'établirent dans leur clos, et les Français là où ils avaient passé la nuit précédente, à environ demi-lieue des Anglais, près de Montépilloy. Les Anglais le lendemain partirent bien matin et s'en retournèrent à Paris; et le roi et ses gens s'en allèrent à Crépy-en-Valois.
Le lendemain le roi partit de Crépy et prit son chemin vers Compiègne, où il fut reçugrandement et honorablement, et où on lui rendit obéissance. Il y commit des officiers, et ordonna comme capitaine un gentilhomme de Picardie, bien allié de parents et d'amis, nommé Guillaume de Flavy.
Là les manants et habitants de la ville de Beauvais envoyèrent devers lui, et se mirent eux et la ville en son obéissance ; seniblablement se mirent en l'obéissance du roi ceux de Senlis, ville en laquelle le roi vint se loger.
En la fin du mois d'août, le duc de Bedford, dans la crainte que le roi ne vînt en Normandie, partit de Paris avec son armée pour se rendre en cette province. Il départit son armée en divers lieux de son obéissance pour en garder les places. Il avait laissé à Paris messire Louis de Luxembourg, évoque de Thérouaune, soi-disant chancelier de France pour les Anglais, un chevalier anglais nommé messire Jean Ralhelet, et un chevalier français, nommé messire Simon Morbier, qui se disait alors prévôt de Paris ; lesquels, pour la garde et défense de la ville, avaient à leur disposition environ deux Aille Anglais, ainsi que Ton disait.
Vers la fin dudit mois d'août, le roi quitta Senlis et s'en vint à Saint- Denis, où ceux de la ville lui ouvrirent leurs portes et firent pleine obéissance ; et avec son armée il s*établit à Saint-Denis.
Alors commencèrent grandes courses et escarmouches entre les gens^
du roi étant à Saint-Denis, et les Anglais soutenus par les habitants de Paris. Après que les gens du roi eurent été quelque temps à Saint-Denis, comme trois ou quatre jours, le duc d'Alençon, le duc de Bourbon, le comte de Vendôme, le comte de Laval, Jeanne la Pucelle, les seigneurs de Rais et de Boussac, et autres à leurs suite, vinrent se loger en un villagequi est comme à mi-chemin entre Paris et Saint-Denis, et qu'on nomme La Chapelle.
Le lendemain, comme ils étaient plus près, les escarmouches recommencèrent plus âpres que devant, et lesdils seigneurs vinrent aux champs vers la porte saint-IIonoré, sur une manière de butte ou de montagne que Ton nommait le marché aux Pourceaux; ils y firent ajuster plusieurs canons et coulevrines pour tirer dans la ville de Paris, et en effet ils en firent partir plusieurs coups.
Les Anglais circulaient et tournoyaient autour des remparts, les étentards déployés, parmi lesquels s'en trouvait un blanc à croix vermeille; ils allaient et venaient par ladite muraille. Quelques-uns des seigneurs qui étaient de Tentropriso voulurent aller jusqu'à la porte Saint-IIonoré; entre les autres s[)écialement un chevalier nommé le seigneur de Saint- Vallier ; lui, ses gens allèrent jusqu'au boulevard, et mirent le feu aux barrières, et malgré le grand nombre d'Anglais et d'habitants de Paris qui le défendaient, le boulevard fut pris d'assaut, et les ennemis rentrèrent par la porte dans la ville.
Les Français s'attendaient à ce que les Anglais vinssent par la porte Saint-Denis fondre sur eux ; c'est pourquoi les ducs d'Alençon et de Bourbon entourés de leurs gens s'étaient mis comme en embuscade derrière ladite butte ou montagne ; et ils ne pouvaient bonnement approcher de plus près par crainte des canons, veuglaires et coulevrines qui tiraient sans cesse de la ville.
Jeanne dit qu'elle voulait assaillir la ville de Paris; mais elle n était pas bien informée de la profondeur de Tcau qu'il y avait dans les fossés; et il y en avait autour d'elle qui le savaient fort bien ; mais on pouvait voir
QUE PAi; envie ils eussent niEN voulu OU'iL lui ARRIVAT MALE AVENTURE*.
Néanmoins elle vint avec grande force, et nombreux hommes d'armes, parmi lesquels le seigneur de Uais, maréchal de France ; ils descendirent en l'arrière-fossé avec de nombreux gens de guerre ; puis avec sa lance Jeanne monta sur le dos d'àne, et se mit à sonder l'eau qui était bien profonde. Pendant qu'elle y était occupée, un trait lui blessa les deux cuisses, ou l'une tout au moins.
Ce, nonobstant, elle ne voulait pas se retirer, et elle se donnait toute sorte de soins pour faire apporter et jeter fagots et bois dans le second
1. Si en avait aucuns audict luii qui le sçavûient lieny et selon ce qu'on pouvoit considérer^ tussent bien voulu par envie qu'il fut mescheu à la dicte Jehanne, (Page 283.)
fossé, dans Tespérance de passer jusqu'au mur ; ce qui n'était pas possible vu la grande quantité d'eau dont il était rempli. Dès que la nuit commença, on envoya plusieurs fois la quérir ; mais elle ne voulait en aucune manière ni PARTIR NI SE RETIRER ; il fallut quo le duc d'AIençon vint la quérir et remmenât sous sa tente. Et tous se retirèrent à La Chapelle-Saint-Denis, où ils avaient passé la nuit précédente. Le lendemain, les ducs d'AIençon et de Bourbon revinrent à Saint-Denis, où le roi se trouvait avec son armée.
Et l'on disait QUE PAR LÂCHETÉ DE COURAGE, IL n'aVAIT JAMAIS VOULU PRIINDRE
Paris d'assaut, et que si on y fut resté jusqu'au matin il y en eut eu [dans Paris) QUI se fussent avisés *.
Il y eut plusieurs blessés, et comme pas un mort.
Le douzième jour de septembre, le roi assembla son conseil pour savoir ce qu'il y avait à faire. Vu que les habitants de Paris ne montraient aucun semblant de vouloir se réduire à obéissance, qu'ils n'auraient pas osé se concerter sous l'œil des Anglais et desBourguignons qui élaient fort puissants, que Targent manquait pour entretenir l'armée, le conseil fut d'avis de laisser de grosses garnisons dans le pays conquis, sous le commandement de princes du sang, et que le roi s'en allât vers la Loire et au delà.
En exécution de cet avis du conseil, le roi laissa le duc de Bourbon, le comte de Vcn lôme, messire de Culan, amiral de France, et d'autres capitaines ; il ordonna que le duc serait son lieutenant et il laissa dans Saiut-Denis le comte de Vendôme et Tamiral de Culan, avec grande compagnie de gens d'armes; il partit ensuite avec son armée et vint prendre gîte à Lagny-sur-Marne. Il partit le lendemain, après avoir ordonné à messire Ambroise de Loré de rester à Lagny, et après lui avoir assigné pour compagnon un vaillant chevalier du Limousin, nommé messire Jean Foucault, ainsi que plusieurs gens de guerre.
Quand les Anglais et les Bourguignons surent que le roi était ainsi parti, ils assemblèrent de toutes parts un grand nombre de leurs gens; et ceux de Saint-Denis, c'est-à-dire le comte de Vendôme et les autres, considérant que la ville était faible, la délaissèrent et vinrent àSenlis.
Cousinot de Montreuil n'a plus qu'une page où il n'est pas question de Jeanne d'Arc. A-t-il arrêté là son travail? la suite en est-elle perdue ? C'est ce que l'on ignore jusqu'à ce jour.
1., Et disoit'On qu'il ne crut oncques de l>ische couraige de voulloir prendre la ville Paris d'assaut, et que s'ils y eussent esté jusques au matinj il en eust eu qui se seraient advisés.
ET