CHAPITRE III
CAMPAGNE DE LA LOIRE
SoMMAiiUi: : L — Expédition inutile contre Jargeau en l'absence de la Pucelle.
11. — La Pucelle presse le roi d'aller se faire sacrer à Reims. — Opposition de la cour. — La Pucelle interrogée révèle ses entretiens avec les voix. — Le voyage de Reims est décidé après la prise de plusieurs places sur la Loire. — Le duc d'Alençon reçoit le titre de lieutenant général du roi, avec ordre d'obéir à la Pucelle. — Départ pour Orléans.
m. — Départ pour Jargeau. — Fausse alerte. — Le siège. — Le duc d'Alençon miraculeusement préservé par la Pucelle. — L'assaut. — Anglais abattu par maître Jean. — Grosse pierre sur la tête de la Pucelle ; signe de victoire. — Les Anglais forcés sur le pont. — Reddition de SufTolk. — Prisonniers et tués. — Pillage de Jargeau. — Retour à Orléans.
IV. — On accourt de toutes parts à Tarmée de la Pucelle. — En marche pour assiéger Baugency, prise du pont de Meung. — Entrée dans Baugency. — Arrivée du Connétable et conditions imposées à son admission dans Tarmée. — Capitulation du château et du pont de Baugency. — Le secours amené par Fastolf et Talbot dirigé contre le pont de Meung. — Retraite à l'arrivée de l'avant-garde française.
\, — L'armée française à la poursuite de l'armée anglaise. — Victoire de Patay, morts, prisonniers. — Reddition de Janville. — Terreur des Anglais, confiance des Français. — Le roi frustre l'attente des Orléanais. — La Trémoille empêche l'admission dans l'armée du Connétable et de ses gens. — Mécontentement.
Peu de temps après la levée du siège, sortirent de la ville le bâtard
d'Orléans, le maréchal de Sainte-Sévère, le seigneur de Graville, le
sei^eur de Coarraze, Poton de Xaintrailles, et plusieurs autres chevaliers,
écuyers et gens de guerre, parmi lesquels plusieurs portaient des
gaisarmes, venus qu'ils étaient de Bourges, de Tours, d'Angers, de Blois,
et d'autres bonnes villes du royaume. Ils allèrent devant Jargeau, où^
durant plus de trois heures, ils firent plusieurs escarmouches pour voir
s'ils pourraient l'assiéger.
ni. 9
Ils connurent qu'ils ne pourraient y rien gagner, parce que Teau était haute et remplissait les fossés. Ils s'en retournèrent donc sains et saufs, mais les Anglais y éprouvèrent de grands dommages ; car un vaillant chevalier d'Angleterre, du nom de Henri Biset, alors capitaine de la ville, y fut tué ; perte pour laquelle les Anglais menèrent grand deuil.
Pendant qu'avaient lieu ces engagements, la Pucelle, poursuivant son chemin, arriva vers le roi. Sitôt qu'elle le vit, elle s'agenouilla très doucement devant lui, et en l'embrassant par les jambes, elle lui dit: « Gentil Daiiphi?ij venez prendre votre sacre à Reims ; je suis fort aiguillonnée que vous y alliez ; 71' ayez aucun doute qu'en cette cité vous recevrez votre digne sacre ». Le roi lui fit très grand accueil ; et ainsi le firent tous ceux de sa cour, en considération de son honnête vie, et des grands faits et merveilles d'armes, réalisés sous sa conduite.
Bientôt après le roi manda les seigneurs, les chefs de guerre, les capitaines et les autres sages de sa cour ; et il tint plusieurs conseils à Tours pour savoir ce qu'il y avait à faire, touchant la requête de la Pucelle, qui demandait si afl*ectueusement et si instamment qu'il se dirigeât vers Reims, assurant qu'il y serait sacré. Sur quoi les opinions furent diverses. Les uns conseillaient qu'on allât auparavant en Normandie ; les autres que l'on commençât par prendre quelques-unes des principales places des rives de la Loire. Enfin le roi, et trois ou quatre de ses conseillers les plus intimes, s'étant tirés à part, devisaient entre eux en grand secret, qu'il serait bon pour plus de sûreté de savoir de la Pucelle ce que la voix lui disait, et d'où lui venait tant de fermeté dans ses assurances ; mais ils craignaient de s'enquérir auprès d'elle de la vérité, de peur qu'elle en fut mécontente. Elle le connut par grâce divine : c'est pourquoi elle vint devers eux et dit au roi : a En nom de Dieu, je sais ce que vous pensez^ et ce que vous voulez dire de la voix que foi ouïe, touchant votre sacre. Je vous le dirai ; je me suis mise en oraison en ma manière accoutumée^ et je me complaignais de ce que Pon ne voulait pas me croire de ce que je disais y et alors la voix me dit : « Fille *, wa, t?a, « va ; je serai en ton aide » ; et quand cette voix me vient^ je suis tant
1. Quicherat observe juslement que la leçon véritable est « fille de Dieu », et que la scène se passait à Loches. L'auteur abrège, mais il est inexcusable d'avoir omis un mot aussi touchant et aussi glorieux. Tout en croyant au surnaturel, il était de ceux qui craignent que la manifestation en soit trop fréquente ; son récit ici et ailleurs semble le prouver.
réjouie que c'est nieîweille. » Et en disant ces paroles, elle levait les yeux au ciel, en montrant des signes de grande exultation.
Après cette manifestation, le roi fut de nouveau bien joyeux, et il en conclut qu'il la croirait et qu'il irait h Reims ; mais toutefois qu'auparavant il ferait prendre quelques places des bords de la Loire. Pendant le temps qu'on mettrait à les prendre, il assemblerait grande puissance de princes, de seigneurs, de gens de guerre et d'autres, parmi ceux qui lui obéissaient. A cette fin il créa son lieutenant général, Jean, duc d'Alençon, nouvellement délivré des mains des Anglais, dans lesquelles il avait été prisonnier, depuis la bataille de Verneuil jusqu'alors qu'il venait d*en sortir. Il avait payé partie de sa rançon, et avait donné des gages et des otages pour le reste ; il s'était acquitté depuis, en peu de temps, en vendant pour cela une partie de ses terres. Il tendait à en recouvrer d'autres en aidant et secourant le roi son souverain seigneur, qui pour ce faire lui donna grand nombre de gens d'armes et beaucoup d^armes de guerre, et mit en sa compagnie la Pucelle, en lui commandant
EXPRESSÉMENT DE SE CONDUIRE ET DE FAIRE ENTIÈREMENT PAR SON CONSEIL. £t
u. LE FIT AINSI, étant celui qui prenait grand plaisir (le plus de plaisir) à la voir en sa compagnie ; et aussi le faisaient les gens d'armes, et encore les hommes du peuple, tous la tenant et la réputant envoyée par Noire- Seigneur ; et ainsi était-elle.
C'est pourquoi le duc d'Alençon, la Pucelle et leurs gens d'armes prirent congé du roi, et se mirent aux champs, tenant belle ordonnance. En cet état, ils entrèrent peu de temps après à Orléans, où ils furent reçus à la très grande joie de tous les citoyens, et sur tous les autres la Pucelle, qu'ils ne pouvaient se rassasier de voir *.
Le duc d'Alençon, la Pucelle, le comte de Vendôme, le bâtard d'Orléans, le maréchal de Sainte-Sévère, La Hire, messire Florent d'IUiers, Jamet du Tilloy, un vaillant gentilhomme dès lors très renommé appelé Tudual de Carmoisen, dit Le Bourgeoys, de la nation de Bretagne, avec plusieurs autres gens de guerre, après un court séjour à Orléans, en partirent le samedi, onzième jour de juin, formant tous ensemble environ huit mille combattants, tant à cheval qu'à pied, parmi lesquels quelques-uns portaient des guisarmes, des haches, des arbalètes, et d'autres des maillets de plomb. Menant avec eux une assez grande artillerie, ils
\. De laquelle veoir ne se povoyent saouler.
in LA VRAIE JEANNE D'ARC : LA LIBÉRATRICE.
allèrent mettre le siège devant la ville de Jargeau, occupée par les Anglais ; en laquelle se trouvaient messire Guillaume de la Poule, comte de Suffolk; et ses deux frères messire Jean et messire Alexandre de la Poule, avec de six à sept cents combattants anglais, munis de canons et autre artillerie, et bien vaillants en guerre, comme ils le montrèrent bien durant les assauts et les escarmouches qu'il eurent à soutenir.
Le siège fut {un moment) à demi levé par les paroles d'épouvante de quelques-uns, qui disaient qu'on devait le suspendre pour aller à rencontre de messire Jean Fastolf et d'autres chefs du parti ennemi, venant de Paris et amenant des vivres, de l'artillerie, avec bien deux mille combattants anglais dans le but de faire lever le siège, ou tout au moins de ravitailler Jargeau et de lui donner secours. De fait plusieurs se retirèrent, et tous les autres eussent ainsi fait, sans la Pucelle et quelques seigneurs et capitaines qui, par leur belles paroles, les firent demeurer et ramenèrent les autres.
Le siège fut rassis en un moment, et les escarmouches commencèrent contre ceux de la ville, qui répondirent merveilleusement par leurs canons et d'autres traits. Plusieurs Français furent tués ou blessés. Entre les autres, /a tête fut ôtée par le coup d'un veuglaire, à un gentilhomme d'Anjou qui s'était mis près de la place. Le duc d'Alençon, sur ^ Tavertissement de la Pucelle lui remontrant qu'il était en péril, s'était retiré en arrière depuis si peu de temps qu'il n'était pas encore à deux toises loin du chevalier frappé. Tout le long du jour et durant la nuit qui suivit, les Français déchargèrent leurs bombardes et canons contre la ville; elle en fut fort battue ; trois coups de Tune des bombardes d'Orléans, dite Bergeine ou BergèrCy firent tomber la plus haute des tours qui s'y trouvaient.
Aussi le lendemain, un dimanche et le douzième jour de juin, les gens de guerre français descendirent dans les fossés, munis d'échelles et de toutes les autres pièces nécessaires pour un assaut ; ils assaillirent merveilleusement ceux du dedans, qui se défendirent très vigoureusement un grand espace de temps. Il y avait spécialement sur les murs, l'un d'eux, très grand et gros, armé de toutes pièces, portant sur la tète un bassinet, qui, s'abandonnait très fort [au dehors), jetait étonnamment de grosses pierres de faix et abattait continuellement les échelles et ceux qui se trouvaient dessus. Le duc d'Alençon le montra à maître Jean, le coulevrinier, qui pointa contre lui sa coulevrine. Du coup il frappa en pleine poitrine l'Anglais qui se montrait ainsi à découvert, et le précipita mort dans la ville.
D'autre part la Pucelle, pendant Tassant, descendit dans le fossé avec son étendard, au lieu où la résistance était la plus âpre ; et elle
JOURNAL DU SIÈGE D'ORLËAiNS. 133
alla si près du mur qu'un Anglais lui jeta une grosse pierre de faix * sur la tête et l'atteignit de manière à la contraindre de s'affaisser à terre. La pierre, quoique d'un caillot très dur, s'émielta par pièces sans guère faire de mal à la Pucelle ; elle se releva tout incontinent ; et montrant un énergique courage, elle se mit à exhorter ses gens de plus fort, leur disant de n'avoir nulle crainte, car les Anglais n'avaient plus de force de se défendre contre eux ; en quoi elle leur dit la vérité, puisque, incontinent après ces paroles, les Français, tout pleins d'assurance, se prirent à monter contre les murs avec une telle hardiesse qu'ils entrèrent dans la ville et la prirent d'assaut.
Quand le comte de Suffolk, ses deux frères, et plusieurs seigneurs d'Angleterre virent qu'ils ne pourraient plus défendre les remparts, ils se retirèrent sur le pont; mais, dans la retraite, messire Alexandre, frère du comte, fut tué, et aussitôt après le pont fut rendu par les Anglais qui le reconnurent trop faible pour tenir, et se voyaient pris par-dessus. Plusieurs vaillants gens de guerre poursuivirent les Anglais ; et il y avait en particulier un gentilhomme français, nommé Guillaume Regnault, qui faisait de grands efforts pour prendre le comte de Suffolk. Celui-ci lui demanda s'il était gentilhomme; à quoi il répondit que oui, et, de nouveau, s'il était chevalier, et il répondit que non. Le comte le fit chevalier et se rendit à lui. Furent semblable ment pris et faits prisonniers messire Jean de La Poule, frère du comte, et plusieurs autres seigneurs et gens de guerre, parmi lesquels quelques-uns furent le soir conduits par eau et de nuit à Orléans, dans la crainte qu'ils ne fussent tués ; plusieurs autres, en effet, furent tués en chemin, par suite d'un débat que le partage des prisonniers fit surgir entre les Français. Au regard de la ville de Jai^eau, tout y fut pillé, même l'église où l'on avait déposé foison de biens.
Cette même nuit, le duc d'Alençon, la Pucelle avec plusieurs seigneurs et gens d'armes, retournèrent à Orléans, où ils furent reçus à très grande joie. De là ils firent savoir au roi la prise de Jargeau, et comment Tassaut avait duré quatre heures, durant lesquelles eurent lieu grand nombre de beaux faits d'armes.
De quatre à cinq cents Anglais y furent tués, sans compter les prisonniers qui étaient de grand renom, tant en noblesse qu'en faits de guerre.
i. Pierre de faix, pierre qu'on jetait par le moyen des balistes ou des mangonneaux, de la grosseur d'un fardeau (Glossaire de Lacurne).
Le duc d'Alençon et la Pucelle, après cette conquête, firent un court séjour à Orléans, où il y avait déjà de six à sept mille combattants, et où l'armée fut renforcée par l'arrivée de plusieurs seigneurs, chevaliers, écuyers, capitaines et vaillants hommes d'armes, et entre les autres, par la venue du seigneur de Laval, et du seigneur de Lohéac, son frère, du seigneur de Chauvigny du Bcrry, du seigneur de La Tour d'Auvergne, du vidame de Chartres.
Vers ces jours le roi vint à Sully-sur-Loire. A la vérité son armée croissait beaucoup ; de jour en jour on y voyait des gens de toutes les parties du royaume soumises à son obéissance.
Le mercredi quinzième jour du même mois de juin, le duc d'Alençon, en sa qualité de lieutenant général de l'armée du roi, accompagné de la Pucelle, de messire Louis de Bourbon comte de Vendôme, «t d'autres seigneurs, capitaines et gens d'armes en grand nombre, tant à pied qu'à cheval, partit d'Orléans avec une grande quantité de vivres, de charrois et d'artillerie, pour aller mettre le siège devant Baugency, et en chemin assaillir le pont de Meung, quoiqu'il fut fortifié par les Anglais, et bien garni de vaillantes gens, qui s'efforçaient de bien le défendre. Mais, malgré leur défense, il fut pris de plein assaut sans guère arrêter l'armée.
De là, conservant bien leur ordonnance, ils partirent le lendemain bien matin, et firent tant qu'ils arrivèrent devant Baugency, et y entrèrent. Les Anglais l'avaient abandonné pour se retirer au château et sur le pont qu'ils avaient fortifié ; cependant les Français ne se logèrent nullement à l'aise. Quelques Anglais s'étaient embusqués secrètement dans des maisons et des masures ; ils en saillirent soudainement pour tomber sur les Français pendant qu'ils prenaient leur logis ; il s'ensuivit une très forte escarmouche, durant laquelle il y eut de part et d'autre des tués et des blessés. Les Anglais furent enfin contraints de se retirer sur le pont ou au château, que les Français se mirent à assiéger du côté de la Beauce, disposant à cet effet leurs bombardes et leurs canons.
A ce siège arriva Arthur, comte de Richement, connétable de France et frère {beau-frère) du duc de Bourgogne, et avec lui se trouvait Jacques de Dinan, seigneur de Beaumanoir, frère du seigneur de Chateaubriand. A son arrivée le Connétable pria la Pucelle, et par amour pour lui les autres seigneurs la prièrent avec lui, qu'elle voulût bien faire sa paix avec le roi; elle le lui octroya, à la condition qu'il jurerait devant
elle et les seigneurs de servir loyalement le roi. La Pucelle voulut plus encore ; elle exigea que le duc d'Alençon et les autres seigneurs se portassent garants de sa fidélité, et en donnassent leurs lettres scellées; ce qu'ils firent. Par ce moyen le Connétable demeura au siège avec les autres seigneurs.
Tous ensemble conclurent qu'ils mettraient une partie de leurs gens du côté de la Sologne, pour que les Anglais fussent assiégés de toutes parts; mais le chef des assiégés fit demander à la Pucelle de parlementer afin de traiter; ce qu'on lui accorda. A la fin du pourparler, qui eut lieu sur le milieu de la nuit de cette journée {vendredi /7), il fut octroyé que les Anglais, après avoir rendu le château et le pont, pourraient s'en aller le lendemain, emmener leurs chevaux et leurs harnais, et emporter chacun quelque chose de leurs biens meubles ; mais pas au delà de la valeur d'un marc d'argent ; et de plus ils jurèrent de ne s'armer qu'après dix jours passés. A ces conditions, ils s'en allèrent le lendemain, dix-huitième jour de juin, et se retirèrent dans Meung. Les Français entrèrent dans le château et y mirent des gens pour le garder.
D'une autre part, la nuit môme qu'avait lieu la composition pour rendre le château et le pont de Baugency, arrivèrent les seigneurs de Talbot et de Scales, et messire Jean Fastolf. Ayant su la prise de la ville de Jargeau, ils avaient laissé à Étampes les vivres et Tartillerie qu'ils amenaient de Paris pour la secourir ; et ils s'étaient en grande hâte portés au secours de Baugency, espérant faire lever le siège; mais ils ne purent pas y entrer, encore qu'ils fussent quatre mille combattants ; ils trouvèrent les Français en telle ordonnance qu'ils délaissèrent leur entreprise. Ils retournèrent au pont de Meung et l'assaillirent très âprement; mais nécessité leur fut de tout laisser et d'entrer dans la ville. L'avant-garde des Français était arrivée le matin de ce jour, partie qu'elle était très hâtivement après la prise de Baugency, et se disposait à fondre sur eux. Aussi, ce même jour, ils quittèrent Meung entièrement, et ils se mirent aux champs en belle ordonnance, avec le dessein d'aller à Janville.
Lorsque le duc d'Alençon et les autres seigneurs français, qui venaient après leur avant-garde, surent la retraite des Anglais, ils se hâtèrent le plus qu'ils purent, tout en gardant belle ordonnance, si bien que les Anglais n'eurent pas le loisir d'aller jusqu'à Janville, mais seulement jusqu'à un village de la Beauce, du nom de Patay.
Parce que la Pucelle et plusieurs seigneurs ne voulurent pas que le
gros deTarmée changeât son pas, Ton fit choix de La Hire, de Poton, de Jamet du Tilloy, de messire Ambroise de Loré, de Thibaud de Thermes, et d'autres vaillants hommes d'armes à cheval, pris soit parmi les gens du seigneur de Beaumanoir, soit parmi d'autres qui se mirent en leur compagnie, et on leur donna la charge d'aller courir et escarmoucher autour des Anglais pour les retenir et les empêcher de s'établir en forte position. C'est ce qu'ils firent, et plus encore ; car ils fondirent sur les rangs ennemis avec une telle impétuosité, qu'encore qu'ils ne fussent que de quatorze à quinze cents, ils les mirent en désarroi et en déconfiture, quoique ces ennemis fussent au nombre de plus de quatre mille hommes de combat. Environ deux mille deux cents Anglais ou faux Français restèrent morts sur place ; les autres se mirent à fuir, espérant se sauver à Janville : les habitants leur fermèrent les porte de la ville ; par suite ils durent fuir ailleurs, à Taventure. Plusieurs furent encore tués et pris, surtout par le gros de l'armée, qui, au moment de la déroute, avait rejoint les premiers coureurs.
Les Français firent à cette journée un gain considérable, car le seigneur de Talbot, le seigneur de Scales, messire Thomas Rameston, un autre capitaine appelé Hungerfort, y furent pris avec plusieurs autres seigneurs et vaillants hommes d'Angleterre. Les habitants de Janville n'y perdirent pas non plus, nombre d'Anglais ayant donné en garde à plusieurs d'entre eux la plus grande partie de leur argent, lorsqu'ils étaient passés pour aller, pensaient-ils, secourir Baugency.
Les habitants de Janville se rendirent ce jour-là même au roi et à ses gens ; ainsi fit encore un gentilhomme, lieutenant du capitaine ; il mit les Français dans la grosse tour, et leur fit serment d'être dorénavant bon et loyal envers le roi.
Le bruit de cette déconfiture, d'où plusieurs s'échappèrent par la fuite, entre autres messire Jean Fastolf qui se sauva dans Corbeil, jeta une si grande épouvante parmi les gens des garnisons anglaises de la Beauce, telles que les garnisons de Mont-Pipeau, Saint-Sigismond, et autres places fortes et fortifiées, que les Anglais y mirent le feu et s'enfuirent en toute hâte.
Au contraire le cœur crût aux Français. De toutes parts ils s'assemblèrent à Orléans dans la pensée que le roi y viendrait pour ordonner le voyage de son sacre, ce qu'il ne fit pas ; et ce dont les habitants qui avaient fait tendre les rues et parer la ville furent mal contents, ne considérant pas les affaires du roi, qui pour disposer de son état se tenait à Sully-sur-Loire.
C est donc là qu'allèrent le rejoindre le duc d'Alençon et tous les seigneurs et gens de guerre qui de la journée de Patay s'étaient retirés
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à Orléans ; plus spécialement la Pucelle qui lui parla du Connétable. Elle lui remontra le bon vouloir qu'il professait avoir pour sa personne, les nobles seigneurs et vaillants gens de guerre, bien quinze cents combattants, qu'il lui amenait^ et le pria de vouloir bien lui pardonner son mal talent. Le roi le fit à sa requête, mais par amour pour La Trémoille, qui avait la plus grande autorité autour de lui, il ne voulut pas soufifrir qu'il se trouvât avec lui au voyage de son sacre. La Pucelle en fut très déplaisante; et aussi le furent plusieurs grands seigneurs, capitaines et autres gens du conseil, qui voyaient que par là il renvoyait beaucoup de gens de bien et de vaillants hommes. Toutetois ils n'en osaient parler, parce qu'ils voyaient que le roi faisait du tout en tout ce qu'il plaisait à ce seigneur de La Trémoille. Ce fut pour lui plaire qu'il ne voulut pas souffrir que le Connétable vint devers lui...
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