‹ La vraie Jeanne d'Arc (volume 3)Chapitre 59 sur 327 · CONSACRE A LA PUCELLE · texte numérisé non relu

CONSACRE A LA PUCELLE

Jean Chartier est rhistoriographe officiel de Charles VII. Ce titre lui était conféré le 18 novembre 1437 par Charles VU, six jours après que ce prince venait de rentrer dans sa capitale, où il n'avait pas mis les pieds depuis les derniers jours de mai 1418. Jean Chartier était chargé de continuer l'œuvre du Religieux inconnu de Saint-Denis auquel nous sommes redevables de Y Histoire si justement appréciée de Chai*les VI.

Le nouvel historien écrivit d'abord en latin, comme son prédécesseur, rhistoire du nouveau règne. Vallet de Viriville, dans ses Historiens de Charles VII^ avait signalé les débuts en cette langue qu'il avait trouvés dans le n"" 5959 du Fonds latin de la Bibliothèque nationale à la suite de l'histoire de Charles VI dont nous venons de parler. L'éminent paléographe avait pensé que, après ces premières pages en latin, Jean Chartier s'était arrêté pour nous donner en français la Chronique bien connue qui a trait au règne de Charles VII. Tout le monde pensait comme lui.

C'est une erreur. M. Kervyn de Lettenhove, dans un article sous ce titre : Notes sur quelques-uns des manuscrits des bibliothèques d'Angleterre, écn\a,\t en 1866 dans le Bulletin de r Académie t^oy aie de Belgique : <( Entre tous les manuscrits de Sir Thomas Philips concernant le XV" siècle, il n'en est aucun qui offre plus d intérêt qu'un volume, renfermant le seul texte latin de Jean Chartier composé avant la Chronique franqaise... Il y aura lieu d'y puiser désormais pour F histoire de Jeanne d'Arc. »

Les manuscrits de Sir Thomas Philips ne sont pas à Londres, mais entre les mains de ses héritiers, à Cheltenham. L'indication nous attirait puissamment; un voyage à travers l'Angleterre nous souriait peu, pour plusieurs raisons qu'il serait inutile d'indiquer. La Providence est venue à notre aide.

Nos travaux sur Jeanne d'Arc nous ont valu des relations dont nous sommes heureux avec un publiciste bien connu au delà de la Manche, M. Andrew Lang. Gomme la plupart de ses compatriotes, lui aussi est admirateur passionné de la Libératrice, et révolté qu'il puisse se trouver de

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soi-disant Français qui lui refusent Thonneur d'une fête nationale. Celui qui écrit ces lignes ne saurait assez reconnaître le zèle et le désintéressement avec lequel M. Lang s'est employé pour lui faire arriver la copie des pages du manuscrit latin consacrées par Jean Chartier à la Vierge lorraine.

L'historiographe se fait connaître au début de sa Chronique, soit latine, soit française. Voici la traduction du prologue de la Chronique latine, cité par Vallet de Viriville :

« Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et de laglorieuse Vierge Marie, de Monseigneur saint Denis, patron de la France, et des Bienheureux du Ciel.

« Le roi Très-Chrétien ayant naguère ordonné que la suite des faits et gestes de l'histoire serait, comme par le passé, couchée par écrit, j'ai été chargé de ce travail, après avoir prêté serment à Sa Royale Majesté, en présence de plusieurs témoins, le 18 novembre, en Tan 1437 de l'Incarnation, de son règne le seizième. Après avoir reçu les lettres du roi qui assurent au titulaire de pareil office la somme accoutumée de deux cents livres par an, quelque défiant que je sois de mes forces, je n'ai point osé pousser la hardiesse jusqu'à me refuser aux ordres du souverain. La difficulté s'accroît de la nécessité de combler une lacune de quinze ans, la Chronique de France n'ayant pas été continuée, ou fort peu, et étant restée sans titulaire, depuis le 2V jour d'octobre 1422, jour où Charles, sixième du nom, rendit son âme au Dieu Très-Haut. Il a donc fallu recueillir année par année, et pièce par pièce, les matériaux de cette période. »

Ces lignes prouvent que ce n'est pas, ainsi que l'avait pensé M. de Lettenhove, avant d'être officiellement nommé historiographe que Jean Chartier a écrit sa Chronique latine.

Dans le prologue de la Chronique française, l'auteur dit se nommer F7'ère Jean Chartier^ religieux et chantre de Céglise Monseigneur saint Denis, Il est universellement donné comme le frère d'Alain Chartier secrétaire du roi, et de Guillaume Chartier, plus tard évèque de Paris. 11 ne semble pas qu'il faille s'écarter de ce sentiment, parce que, tandis que ses frères ont suivi le roi chassé de sa capitale, le religieux serait resté dans son abbaye. Tous les Français, encore moins tous les moines attachés à la cause nationale, n'ont pas quitté le territoire envahi par l'étranger. 11 leur suffisait de garder dans la manifestation de leurs sentiments intimes une modération que tout leur imposait. Jérémie commandait à Israël captif de courber la tête sous le joug de son vainqueur, et de lui obéir. C'était le châtiment de ses longues prévarications. Dieu, toujours juste, semble l'infliger particulièrement aux catholiques du xix* siècle.

Les pièces découvertes jusqu'ici ne nous font connaître Jean Chartier qu'à partir de 1430. Il est donné àcette époque comme prévôt de la Garenne; en 1433 il est prévôt de Mareuil-en-Brie ; en 143S, il est commandeur de Tabbaye, charge qui lui conférait Tadministration de la justice dans Tenclos du monastère, avec la gestion de plusieurs revenus de Tabbé et des religieux*. On vient de voir qu'en 1437 il était grand chantre du couvent; dignité qui était une des premières de la communauté. Il devait être assez jeime, puisque, sans qu'on puisse assigner la date de sa mort, on trouve qu'il vivait encore en 1474.

Il a donc vu la plus longue partie du règne de Louis XI. Il n'a pas cependant entrepris de le raconter; sa Chronique finit à la mort de Charles VII. Bien inférieure à celle que son prédécesseur nous a laissée de Charles VI, elle est sévèrement jugée par les modernes. Elle ne doit être appréciée ici que pour la partie consacrée à Jeanne d'Arc. Quicherat, peu favorable à l'ensemble de l'œuvre, donne le récit sur la Pucelle, comme un des plus circonstanciés que nous ayons. Il ajoute : tt Comme on n'y découvre aucune réminiscence du procès de réhabilitation, c'est une raison de croire que le chroniqueur en recueillit les éléments à l'époque où il entra en fonctions, entre 1440 et 1430. » L'on peut présumer que se mettant à l'œuvre, aussitôt après sa nomination, il \ aura terminé cette partie avant 1443. Il avait dû voir la Pucelle à Saint- Denis, durant les quinze jours qu'elle passa autour de Paris. Quicherat dit encore : « On verra par la suite que c'est ce récit qui a engendré presque tous les autres, du moins ceux conçus dans l'esprit français ». L'étude très attentive des documents ne nous a rien révélé de semblable. Jean Chartier a puisé dans la Chronique des Cousinot, et à part le Journal du siège qui reproduit la même source, rien, à nos yeux, ne révèle dans les autres Chroniques une parenté avec celle de Jean Chartier. Son récit n'est pas des plus circonstanciés.

Jean Chartier écrit fort mal en français. Il répète les mômes mots à satiété. Ses phrases ternes, monotones, se terminent en queues superflues. Son latin ne vaut pas mieux que son français.

On possède de nombreux manuscrits de Jean Chartier. Vallet de Viriville en a fait la recension dans ses Historiens de Charles VIL Quicherat, comme l'insinue son collègue en paléographie, n'a pas été heureux dans le choix. Il a reproduit le numéro 2691, qui provient de la collection du seigneur de la Gruthuise. Ce vélin in-quarto est, il est vrai, un chef-d'œuvre de calligraphie ; lettres d'or, vignettes, belles miniatures, c'est séduisant pour l'œil ; mais le texte est considérablement altéré. Non seulement le

i. Feubie.5, Histoire de Vabbaye de Saint-DeniSy p. 364.

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