ART. H
« La dite femme confesse avoir fait souvent des actes de révérence vis-à-vis des esprits dont il est question, qu'elle appelle Michel, Gabriel, Catherine et Marguerite ; elle se découvrait, se mettait à genoux, baisait la terre par où ils avaient passé, leur a fait vœu de virginité ; elle a embrassé, baisé Catherine et Marguerite, les a touchées corporellement et sensiblement; elle leur a demandé conseil et secours; parfois elle les a appelées, quoique elles la visitent souvent sans être appelées ; elle acquiesce et obéit à leurs conseils et à leurs ordres ; elle Ta fait dès le commencement, sans demander conseil à qui que ce soit, ni à son père, ni à sa mère, ni à son curé ou autre supérieur, ni à ecclésiastique quel qu'il soit.
« Et cependant elle croit fermement que les voix et les révélations, qui lui sont arrivées par les saints et les saintes de cette sorte, viennent de Dieu et par disposition divine ; elle le croit aussi fermement que les articles de la foi chrétienne, qu'elle croit que Notre Seigneur Jésus-Christ a souffert la mort pour nous ; elle ajoute que si le malin esprit lui apparaissait en feignant d'être saint Michel, elle saurait bien discerner ce qui en serait.
« Elle dit encore que d'elle-même, sans y être engagée par personne, elle a juré aux saintes Catherine et Marguerite qui lui apparaissent, qu'elle ne révélerait jamais le signe de la couronne qu'elle avait donné au prince vers qui elle était envoyée. Elle a fini par ajouter : à moins du voir la permission de faire cette révélation. »
La faculté est exaspérée, car voici sa décision dogmatique :
« Sur le H™* article, supposé que la dite femme ait eu les révélations et apparitions dont elle se vante, dans les circonstances énumérées par le premier article^ elle est idolâtre^ elle invoque les démonSy elle erre dans la foij elle a fait un serment illicite. »
« La dite femme affirme que si l'Église ordonnait qu'elle tît quelque chose de contraire au commandement qu'elle prétend lui avoir été intimé
UK) LA PUJELLE DEVANT L'ÉGLISE DE SOX TEMPS.
par Dieu, elle ne le ferait pour rien au monde : elle sait bien, diMlf. que ce qui est couché au procès \nent de Dieu ; il lui serait impossible de faire le contraire.
« Elle ne veut sur tout cela s'en rapporter ni à la décision de rÉglise, ni au jugement de qui que ce soit au monde ; elle ne veut s'en rapporter qu'à Dieu Notre Seigneur ; elle fera toujours ses ordres, surtout en ce qui regîirde ses révélations, et sur ce qu'elle a fait en conséquence.
« Elle prétend avoir fait cette réponse et d'autres semblables, non pas en s'appuyant sur son propre sens, mais sur Tordre des voix et de> révélations entendues. Les juges cependant et d'autres assistants lui ont plusieurs fois expliqué l'article du symbole : unam sanctam Ecclesiam catholicam; ils lui ont développé que tout fidèle, tant qu'il est sur terre, est tenu d'obéir à l'Eglise militante, de lui soumettre ses paroles et ses actes, principalement en matière de foi, lorsqu'il s'agit de doctrine révélée, ou des prescriptions ecclésiastiques. »
La faculté rend cette décision : « Par le IS"*"" article la dite femnie pst schismatique ; elle professe sur l'unité et l'autorité de l'Église des sentiment^ peu orthodoxes; elle est apostate : Jusqu'ici elle erre opiniâtrement dam la Foi. »
Tel est le jugement de la maîtresse faculté de l'Université. Quelque perfidement rédigés que soient les XII articles, la haine éclate à travers les qualifications dont elle les fait suivre *.
La faculté des décrets rendit aussi sa décision ; elle est moins violente que celle de la faculté de théologie. Les canonistes ne s'attachent pas à chacun des XII articles ; mais en se basant sur leur ensemble ils formulent une condamnation en six points motivés. Voici ce jugement :
« Si la dite femme, étant en possession d'elle-même, a affirmé opiniâtrement les propositions énoncées dans les douze articles ; si elle a réellement accompli les actes qui y sont relatés, il semble, après niùr examen, à la faculté des décrets, qui d'ailleurs n'entend répondre qu'à une consultation, donner un avis doctrinal et de charité, qu'on doit la qualifier de la manière suivante :
« V La dite femme est schismatiqtte. Le schisme en effet est une coupable séparation de l'unité de l'Église, à la suite d'une désobéissance ; or elle se sépare de l'obéissance due à l'Eglise,
« 2** Cette même femme erre dans la foi; elle se met en opposition am. l'article du symbole : Unam sanctam Ecclesiam catholicam. Or, dit saint
lé Procès^ 1. 1, p. 417.
Jérôme, quiconque nie cet article ne se montre pas seulement dénué de savoir, mal disposé, en dehors de l'Église catholique ; il se montrera hérétique.
3** Ladite femme est apostate, tant parce que, da?is un dessein mauvais, elle s'est fait couper la chevelure que Dieu lui avait donnée en guise de voile, que parce que, rejetant les vêtements de son sexe, elle a pris des vêtements (Thomme.
4® Cette femme est encore menteuse et devineresse, lorsqu'elle affirm^^ kre envoyée par Dieu et jouir de C entretien des anges et des saints; elle ne le prouve cependant ni par l'opération des miracleSyjii par un témoignage de l'écriture [ainsi que cela devrait être). Moïse envoyé par Dieu ver^ les fils d'Israël en Egypte reçut comme preuve de sa mission divine le pouvoir de changer sa verge en serpent, et le serpent en verge. Jean envoyé pour prêcher la pénitence aux Juifs apporta comme preuve spéciale de sa mission ce passage d'Isaîe : Je suis la voix de celui qui crie dans le désert ; préparez la voie au Seigneur.
^"^ Il y a une présomption de droit, fondée sur le droit même, que cette femme erre dans la foi. Elle est sous le poids de F excommunication [pour le vêtement virii), elle est restée dans cet état durant un long temps; et elle dit préférer ne pas communier, ne pas se confesser dam le temps prescrit par r Eglise, que quitter les vêtements d'homme pour revêtir ceux de son sexe. Elle est en outre grandement suspecte d'hérésie, et doit être examinée avec soin sur les articles de la foi.
a 6* Cette femme est dans Ferreur lorsqu'elle prétend être aussi certaine d^ aller en paradis que si elle en avait déjà la possession. Dans le pèlerinage de cette vie personne ne sait s'il est digne de récompense ou de châtiment; cp n'est connu que du souverain juge.
« // faut que le juge compétent avertisse charitablement la dite femme, k presse de rentrer dans l'unité de la foi catholique, d'abjurer publiquement son erreur selon la forme déterminée par ce même juge. Si elle refuse de faire la satisfaction convenable, elle doit être abandonnée au juge sécu-ter, pour être punie ainsi que le mérite son iniquité.
Il y a loin de la rigueur de la faculté de droit ecclésiastique à la rigueur de la faculté de théologie. La première, comme si elle soupçonnait la perfidie, insiste pour dire qu elle ne parle que dans Thypothèse où les XII articles sont conformes à la vérité, et que Taccusée jouit de la plénitude de sa raison ; elle ne fait d'ailleurs qu'expgser sa manière de voir, et n'entend nullement prononcer [la sentence.
* il
L'Université ne se contenta pas d'envoyer à Rouen comme son propre jugement la décision des deux facultés ; elle y joignit deux lettres, Tune pour le roi, l'autre pour Pierre Cauchon.
Le roi est félicité d'avoir commencé moult bon œuvre,., à savoir le procès judiciaire contre cette femme qu'on nomme la Pucelle, Les docteurs, selon l'ordre de Sa Majesté, ont pris connaissance de ce qui a ét*^ fait, l'ont examiné attentivement, et ils déclarent dignes de grandes louanges ceux qui se sont employés à pareille œuvre. Ils recommandent Midi, Beaupère, Jacques de Touraine, comme ayant bien mérité de la foi et ayant acquis des droits à la faveur royale. Par leurs explications, ces trois députés compléteront ce qui dans la sentence de l'Université demanderait des développements. L'Université offre encore ses services, sïl en est besoin ; elle termine en pressant le monarque de hâter la conclusion de cette affaire : la longueur et dilation est très périlleuse ; notable et grande réparation est très nécessaire pour que le peuple qui a été moult scandalisé par icelle femme soit réduit à bonne et saiîie doctrine \
La lettre à Cauchon est une hymne de louanges à l'honneur du prélat, de son œuvre, des trois fameux docteurs Beaupère, Midi, Texier, dont l'Université est fière : Famosissimi doctores et alumm nostri. Elle sera à jamais célèbre la lutte, celeberrimum certamen^ dans laquelle l'ardeur du zèle a précipité l'évêque do Beauvais pour mettre entre les mains de la justice cette femme qu'on ose bien appeler la Plxelle, midier illa qutv. puella vociferatur ; femme empestée : combien son venin s'est répandu au loin! Presque tout le monde occidental, ce bercail très chrétien, en e>t manifestement empesté : Per cujus latissimè dispersum virus, ovile chris-
IIANISSIMUM TOTIUS FERÈ OCCIDENTALIS 0RBI8 INFECTUM MAKIFESTATUR. LcS trois
fameux docteurs ont exposé éloquemment, eleganter^ le procès entrepris et déduit contre les iniquités de la perfide femme ainsi que les XII articles qui en sont extraits. Leurs explications entendues, notre premier sentiment, disent, les malheureux docteurs parisiens, a été d'exprimer à votre Seigneurie la reconnaissance la plus étendue. Dans une si grande œuvre, de si grande importance pour le nom divin, la foi, et Tédification des peuples, elle ne sait pas se donner le moindre repos : nescit qitomodolibet pigritare. La forme du procès est remarquable, conforme au droit, œuvre de toute prudence. Le désir de plaire au roi, de témoigner
l. ?rocè$y t. I,p. 407.
L'UNIVERSITÉ DE PARIS ET LE BRIGAiNDAGE DE ROUEN. 163
à votre Seigneurie un dévouement déjà ancien, vetustiim favoretriy de plaire en tout, in singulis^ à votre Paternité, nous ont fait accéder avec bonheur à toutes les requêtes présentées par écrit ou oralement par les trois docteurs susdits. Ou a délibéré sur le sujet principal, longuement, mûrement; d'un consentement unanime, Ton s'est rangé aux qualifications écrites qu'apporteront les docteurs susnommés. Ils les expliqueront verbalement, ainsi qu'ils y sont autorisés par les lettres au roi dont la copie est incluse avec les présentes ; docteurs exceptionnellement méritants ; leurs travaux dans cette affaire leur méritent particulière recommandation auprès de votre révérence. Que sa Paternité poursuive sans se lasser l'ouvrage commencé, jusqu'à ce que, ainsi qu'il est de droit, tant d'offenses soient dignement vengées, que cesse parmi les peuples une édification qui est une iniquité et un scandale ; cesset iniqua scanda-
LOSAQUE JSDIFICATIO POPULORUM*.
L'iniquité s'égorge toujours par ses propres mains, a dit quelque part Joseph de Maistre. C'est le cas de le répéter. L'Université avoue que la Pucelle a pour elle le monde occidental presque tout entier; elle avoue que c est là que se trouve le bercail très chrétien, ovile christianissimum, c'està-dire l'Église ; et elle n'hésite pas à prononcer que l'Église presque entière est empoisonnée, infectum manifestatur ! L'œuvre de Jésus ne subsiste que dans l'Université de Paris. S'il est quelque chose d'avéré, c'est l'intégrale virginité de la Pucelle, de nouveau constatée à Rouen par la duchesse de Bedfort; pour l'Université de Paris, comme pour Cauchon, Jeanne est la femme que l'on ose appeler la Pucelle, mulier illa quœ pue lia vociferainr. Le Maître a dit que l'on reconnaissait l'arbre à ses fruits ; le fruit de l'apparition de Jeanne, c'est l'édification des peuples, les docteurs le constatent ; mais à leurs yeux, c'est une iniquité, c'est un scandale ; ce$set iniqua scandalosaque œdificatio populonim. Comment l'iniquité pourrait-elle mieux s'égorger de ses propres mains? Et les termes semblent leur manquer pour s'identifier avec le grand coupable qui va consommer le forfait ! ils le poussent dans sa voie ; ils lui tressent des couronnes pour tout ce qu'il a fait et pour tout ce qu'il va faire ! Durant ce temps la victime s'avançait sur le chemin de son Calvaire. Quand on pense au pressoir de tortures physiques et morales auquel elle était soumise, quand on la voit privée du réconfort des sacrements et du culte public, le premier besoin de son âme sainte; l'on n'est pas étonné de la maladie qui mit sa vie en péril dans les premiers jours d'avril ; l'on est surpris qu'elle ait pu survivre. Les Anglais voulaient la jeter toute vive dans le bûcher; elle fut soignée, et du 5 avril au