THOMAS BASIN ET SON MÉMOIRE SUR LA PCCELLE
Son exil fut studieux. Le Brevi/oqtihim, V Apologie^ œuvres écrites pour sa justification, ne sont pas tous ses opuscules; il en a composé d'autres; mais son principal ouvrage, c'est Y Histoire de Charles VII et de Louis XL Il y raconte des événements dont il fut le contemporain ; quelques-uns auxquels il a pris part. Quoique il soit sincère dans ses récits et dans ses explications. Ton ne doit pas être étonné de plusieurs inexactitudes dans les détails, vu qu'il a commencé à écrire cinquante ans après le commencement des faits qu'il raconte. On trouve de ces menues inexactitudes dans les chapitres consacrés à la Pucelle. L'histoire de Charles VII n'est pas |K)ur cela sans mérites. Quant à celle de Louis XI, Thistorien avait -eu trop à souffrir de ce prince pour être impartial, et Ton s'explique la passion avec laquelle il en parle.
L'Eglise a un reproche plus sérieux à faire à Basin ; il a écrit un mémoire en faveur de la Pragmatique Sanction. Louis XI avait débuté par abolir cet acte néfaste, malgré l'opposition de l'Université et du Par lement ; il avait mérité par là de grands éloges de la part du Saint-Siège, en même temps qu'il s'était concilié le cœur des meilleurs catholiques de son royaume. Quelque temps avant qu'éclatât la ligue du bien public, le monarque consulta sur cet acte l'évêque de Lisieux. Celui-ci voulait-il par son zèle apparent pour l'agrandissement du pouvoir royal endormir le roi sur la conjuration formée ; voulait-il faire perdre à un prince qui n'avait pas ses sympathies les avantages que lui donnait cette satisfaction accordée au saint-siège et aux désirs des bons Français? Il conseilla de la rétablir et de la mettre en vigueur. Conduite peu en accord avec les plaintes fort vives que fait l'évêque historien sur les empiétements de la magistrature, dans le domaine du gouvernement ecclésiastique. Faire revivre la Pragmatique, c'était rendre les robins maîtres de la discipline Jans l'Eglise, faire passer sous leur joug l'épiscopat et le clergé, et pour tout dire en un mot, donner des fers à l'épouse du Christ. Les événements l'ont bien prouvé. De cette source empoisonnée sont sortis, durant quatre siècles, des maux sans nombre parmi nous: latyranuique ingérence du pouvoir séculier, des parlements, du conseil d'État, dans le gouvernement intérieur des choses ecclésiastiques, est devenue un droit, dès que l'on a reconnu la valeur légale de la Pragmatique.
Il semble que la punition ne s'est fait guère attendre pour le défenseur de cet acte schismatique. Les malheurs personnels, qui ont poursuivi jusqu'il la mort l'évêque de Lisieux, ont commencé presque aussitôt après qu'il eut donné ce funeste conseil.
Malgré cette tache, l'on ne peut se défendre d'une réelle sympathie pour cette figure de prélat, un des beaux types de l'épispocat des temps féodaux. Docte, appliqué à ses devoirs d'évêque, et pourtant intervenant à propos
dans Tordre politique, Basin n'a pas été seulement l'apologiste de la J^ucelle, il a continué son œuvre par la part qu'il a prise au recou\Temeut de la Normandie; aimant son roi, mais sans bassesse, il est attaché plus encore aux légitimes franchises locales et individuelles; frappé par le malheur, et forcé de s'exiler, il utilise ses loisirs par la composition d'écrits, dont la paternité lui a été longtemps refusée.
Les écrits de Basin ont été en effet, jusqu'à ces derniers temps, attribues à un certain Amelgard, qui embarrassait fort les historiens. On ignorait, et pour de justes causes, quel était cet Amelgard. Ici encore Quicheral a été bien servi par sa sagacité de paléographe; il a démontré que le prétendu Amelgard n'était autre que Thomas Basin, évéque de Lisieux. Après l'édition du double procès de Jeanne, un des beaux titres de célébrité du directeur de l'école des chartes, c'est l'édition des œu\Tes de Basin, en quatre volumes. En tête se trouve une introduction qui est une histoire du prélat et une appréciation de son caractère et de ses œuvres. La partie paléographique mérite tout éloge ; il y aurait bien des restrictions à faire sur les appréciations. Le régime de 1830 est l'idéal de Quicherat; l'on s'en aperçoit en le lisant. Jamais la reine des sciences, la théologie, ne fut plus dédaignée. N'est-ce pas la raison pour laquelle le directeur de l'école des chartes n'a pas fait entrer dans l'édition des œu\Tes de Basin le mémoire en faveur de la Pucelle, dont il va être rendu compte*?
Dans son Histoire de Charles VII j Basin affirme avoir vu le procès de condamnation, aussitôt après l'expulsion des Anglais de la ville de Rouen. Nouvelle preuve qu'il fut un des premiers consultés. Il ne l'avait cependant pas entre les mains, lorsqu'il composait son mémoire; il nous dira lui-même qu'il écrit d'après le sommaire de Paul Pontanus que lui a transmis le doyen Bouille. Ne lui avait-il pas aussi transmis son propre mémoire? L'identité de quelques phrases semble le prouver; les deux œuvres cependant diffèrent grandement dans le plan et la conception.
Celle de Basin est peut-être, après celle de Bréhal, la plus complète et la plus parfaite de toutes ; le procès de condamnation y est jugé au point de vue de la forme et du fond, sous le rapport canonique et théologiqne. Le docteur dans l'un et l'autre droit, le professeur de décrets, possède les pandectes aussi bien que les décrétales, saint Thomas non moins ([ue
i. Sur Basin, voir Tintroduction citée, l'apolofçie de Tauteur, t. IH, p. 237 et seq.; l^ Breviloquinm, t. IV, p. 7, etc.