ELLE A CONTINUÉ A ÊTRE TOUJOURS ASSISTÉE PAR SES VOIX
A cela se rapportent les prédictions que prisonnière, en plein tribunal, en fixant l'époque, elle faisait avec la plus grande assurance ; plus admirable encore par sa constance et son courage que par la vérité de ses prophéties, Il en a été déjà parlé. Que tant de courage, d'intrépidité, soit pour Jeanne comme pour Jérémie un signe de la divinité de ses révélations, j'en apporterai pour preuve jusqu'à Quintilien, qui au huitième livre de ses Institutions oratoires écrit ces mots : on a beau vouloir dissimuler, la feinte se trahit. Il n'est pas possible de parler longuement sans se troubler, sans hésiter, quand il y a désaccord entre le cœur et les lèvres.
Il serait facile, dit Bréhal, de montrer que le mot sicut^ comme ^ employé par Jeanne n'emporte pas égalité. Après en avoir cité plusieurs exemples, entre autres celui que les mémoires précédents ont tiré d'une phrase du symbole de saint Athanase, il conclut : Il existe une grande différence entre la similitude et l'identité; de là le proverbe : il n'est pas de comparaison qui ne cloche.
Les paroles de Jeanne fournissent encore une autre réponse. Elle a dit souvent être certaine de la bonté de ses voix, à cause des saints enseignements, du bon réconfort, qu'elles lui départaient. C'est un motif suffisant de
certitude; car, observe la glose sur ces paroles de saint Paul : Satan se transforme en ange de lumière (Il Cor., XI) : le diable a toujours pour but de faire aboutir à ses perverses intentions. Mais déjà ce point a été suffisamment exposé.
Une autre parole dont on s'est prévalu contre Jeanne est celle par laquelle elle affirmait être aussi certaine de son salut, que si elle était déjà en Paradis (p. 156).
Cette affirmation était fondée sur les paroles de ses apparitions qui lui disaient : Reçois tout de bon gré^ ne t'inquiète pas de ton martyre, tu viendras enfin dans le royaume du Paradis; et elles lui disaient cela simplement^ absolument sans faillir. C'est tout au long dans le procès (p. 155 .
La certitude se proportionne, à la puissance du motif qui la produit. Jeanne devait croire absolument aux esprits, ainsi que l'enseigne saint Augustin, sur ces paroles de la Genèse : Jacob craignit beaucoup (c. XXU. Toutes les fois que Dieu affirme une chose, dit saint Chrysostome, sa parole doit être reçue avec une pleine foi; discuter c'est de l'opiniâtreté. Bède dit à son tour : Quand un ange promet, il n'est pas permis de douter.
Cette fermeté de foi n'était dans Jeanne que la certitude de lespérance. Or, dit saint Thomas (III in sent., dist. XXVI, q. 2, a. 4), cette vertu, autant qu'il est en elle, incline infailliblement et conduit à soutenue : la vie étemelle. Car de même que la foi s'appuie sur la vérité première qui ne peut pas tromper; de même l'espérance provenant de la grâce et des mérites se fonde sur l'infinie libéralité qui ne peut pas être trouvée en défaut. Aussi, pour ce qui est de l'inclination produite par la vertu, la certitude e^t grande dans une âme, dont l'espérance est informée par la charité. Elle est quasi comme la certitude de nature, qui ne se trouve en défaut que par accident. Sur cette parole : Vou^ m'avez singulièrement établi dans fespérance^ la glose fait ce commentaire : Le prophète n'a qu'une espérance, par laquelle, à la place de la multiplicité des biens de ce siècle, il attend singulièrement le seul et vrai bien ; et certainement son espérance ne sera pas frustrée. Saint Paul ne dit-il pas aux Romains : Nous avons été sauvés par t espérance de la gloire^ c'est-à-dire par une espérance certaine ? A cela se rapportent bien les paroles souvent répétées par Jeanne, qu'elle n'avait jamais demandé à ses voix que le salut de son âme.
Une réponse plus péremptoire est fournie par Jeanne elle-même. Elle expliqua qu'il fallait entendre cette certitude, à condition qu'elle garderait la promesse faite à Dieu, à savoir celle de la virginité de corps et d*âme.
BRÉHAL. — JUSTIFICATION DES PAROLES DE JEANNE. o03
Or cette virginité comprend non seulement la fuite de tout acte honteux,
mais encore de toute pensée gravement désordonnée
La parole de Jeanne est donc à l'abri de tout blâme.
Elle a dit une fois connaître un Bourguignon dont elle aurait voulu savoir la tête coupée : parole qui sent la cruauté, et est contraire à la charité.
Jeanne a fait disparaître elle-même toute signification défavorable, puisquelle ajoutait : Si telle eut été la volonté de Dieu. Judith disait aussi d'flolopherne : Faites ^ Seigneur^ que sa superbe soit abattue par son propre glaive. Sur quoi voici la glose : Elle ne parlait pas ainsi, par le plaisir qu'elle prenait au châtiment ; mais par amour de la justice.
Tels les prophètes qui, voyant en esprit ce qu'opérera un jour un jugement de justice, prédisent par le même esprit ce qui doit se faire; ou mieux encore, celui qui prédit est celui qui le fait et l'annonce par leur bouche. Tel est cet oracle : Que la table dressée devant eux soit pour eux un piège, etc., et cette parole de Paul au prince des prêtres : Dieu te frappera, mur blanchi (Act.,XXlII).
Un autre point sur lequel elle a été singulièrement tourmentée est celui-ci : Pendant que le roi était à Chinon, disait Jeanne, un ange était venu d'en haut, et était entré par la porte de la chambre du roi, Jeanne étant avec lui. Il marcha sur le sol depuis la porte jusqu'à l'endroit où se trouvait le roi. Arrivé en sa présence, ce même ange lui fit la révérence et s'inclina; il rappela au prince la grande patience dont il avait fait preuve dans ses tribulations ; il lui donna un signe très riche ; et tout cela en la présence et sous les yeux de plusieurs princes et prélats du royaume, qui virent en ce moment le dit ange. Il était accompagné de beaucoup d'autres anges, dont les uns avaient des ailes et des couronnes, tandis que les autres n'en avaient pas. Sainte Catherine et sainte Marguerite se trouvaient dans le cortège.
Telles sont en résumé les assertions de Jeanne, qui ont paru à plusieurs grandement absurdes, et déroger entièrement à la nature et à la dignité des anges.
Attentivement examinées, rapprochées, comme cela doit être, de ce qui les explique, elles ne renferment certainement rien d'absurde, et même rien de faux.
Il est notoire qu'il y avait là un grand mystère, qui regardait directement le roi et même le salut du royaume tout entier. Aussi Jeanne prisonnière, traitée en ennemie, pressée sur ce point, usa d'un prudent artifice.
Parfois elle fit des réponses propres à Jeter la terreur parmi ses ennemis. Telle est celle par laquelle elle disait que le signe donné par l'ange porteur de la couronne, c'est que le céleste messager certifia au roi qu'il posséderait le royaume de France dans son entier, à l'aide de Dieu, et moyennant le labeur d'elle Jeanne. C'est ce qui se lit à la page 139 du procès. On y voit plusieurs choses semblables.
D'autres fois elle dissimule avec finesse; ou ce qu'elle dit, elle ledit en figures et en paraboles.
En prêtant serment, Jeanne a toujours protesté que pour ce qui r^ardait son roi, l'on pourrait lui demander bien des choses sur lesquelles elle ne dirait pas la vérité.
Pareille conduite était fort licite, et cela pour trois raisons. 1' Le secret demandé, à raison même de sa grande importance, n'était pas de nature à être ouvertement révélé. Il est bon de cacher le secret du roi, ainsi qu'il est dit au xn'' chapitre de Tobie. La deuxième pour que Jeanne ne se parjurât pas, puisque, ainsi qu'elle l'a souvent répété, elle avait promis de ne jamais manifester ce qui regardait le roi. 3** S'il n'est jamais permis de mentir ou de se parjurer, on peut cependant par de prudents détours taire la vérité et user de fictions, ainsi que le fit Abraham en présence de Pharaon (Gen., xn). L'exemple est allégué au chapitre qtuerUur, § ecce (caus. XXn, q. II . Il n'est pas rare de voir les prophètes, les saints, les hommes de Dieu en user ainsi, sans que pour cela l'on puisse les accuser de mensonge. Saint Augustin dans ses questions sur l'Évangile dit à ce sujet : toute fiction n'est pas un mensonge. Lorsque la fiction n'a pas de signification, elle est mensonge. Elle ne l'est pas, lorsqu'elle exprime une vérité sous le voile d'une figure. S'il en était autrement, il faudrait regarder conune des mensonges ce que les sages, les saints, le Seigneur lui-même, ont dit dans un sens figuré, puisque les mots pris dans leur acception ordinaire ne recouvriraient pas une réalité. Telle la parabole de l'Enfant prodigue... Saint Thomas (n in sent. dist. VIII, a. 3) enseigne quïl n'y a pas de fausseté dans les expressions métaphoriques ; parce que les mots ne sont pas employés pour signifier les choses dont ils sont l'expression; mais bien les objets dont ces choses sont la similitude
Dans la question posée à Jeanne, il s'agissait de choses très graves. Les