Latin Cangé 6199 et coll. Dupuy
graphe rationaliste, ennemi des considérations théologiques. Gclu en a qui sont hors de sujet. Dégagé de ses inutilités, le traité n'est pas sans intérêt. Il nous montre les questions que Théroïne soulevait dans le monde savant du temps.
Gelu écrivait en même temps que Gerson, en mai 1429, avant la campagne du sacre et même avant celle de la Loire. Il ne se propose pas seulement de réfuter ceux qui contestaient le caractère divin de la libératrice ; il pense, et justement, qu'il faut conserver le fait dans sa pleine lumière pour l'opposer aux incroyants de l'avenir. Les juges de la réhabilitation n'ont pas fait entrer l'œuvre de Gelu dans l'instrument du second
procès, ainsi qu'ils lont fait pour celle de Gerson. Outre les longueurs,
les digressions inutiles, le style en est embarrassé, surchargé d'incidentes.
A en juger par les extraits donnés par Fournier, l'archevêque d'Embrun
écrivait bien mieux en français qu'en latin.
Fond latin, Cangé, n» CI 99, 36 folio.
Le traité de Gelu s ouvre par une lettre dédicatoire à Charles VII, reproduite ici presque en entier.
« Les merveilles qui viennent de s'opérer pour l'éternelle gloire de Votre Altesse et de la maison de France retentissent à toutes les oreilles; une toute jeune fille en est l'instrument; les doctes se partagent : les uns y voient l'effet d'une providence à part sur votre personne et sur votre race, providence qui se prolongera à travers les âges ; les autres regardent la Pucelle comme le jouet de l'esprit du mal, qui veut ainsi renverser la première des vertus, la justice, qu'ils se flattent de défendre.
« Chacun devant semer dans le champ du Seigneur selon la qualité du grain dont il est dépositaire, j'ai voulu, selon mon petit avoir, jeter quelque lumière sur ce sujet.
« J'offre mon œuvre à Votre Majesté comme un miroir transparent, où elle pourra contempler la fragilité de la puissance humaine, la faiblesse des potentats, alors même qu'ils commandent à un peuple fort; les immenses bienfaits que vous a gratuitement et bien libéralement départis la bénie toute-puissance, bienfaits que vous ne reconnaîtrez jamais assez.
« A cette vue, que tout votre esprit, toutes vos forces, que toute votre âme se fonde en amour, en révérence, en glorification d'un Dieu, qui est si magnifique père ; croissez de vertu en vertu, pour que dans le face à /ace de la vision béatifique, vous lui rendiez grâce dans la patrie. C'est ce
que je sollicite du plus intime de mon cœur, du miséricordieux auteur de tout bien, moi, votre indigne serviteur, naguère sur le siège de Tours, maintenant sur celui d'Embrun. »
Gelu commence par dire que les premières nouvelles de l'arrivée de la Pucelle avaient produit en lui le doute, Tétonnement, et qu'il en était venu ensuite à méditer devant Dieu sur les raisons de pareil événement. Il y a vu une confirmation de la foi, une réfutation de ceux qui nient la Providence, un triomphe pour les catholiques, un titre de gloire pour la très haute maison de France, le perpétuel honneur du royaume et de ses très chrétiens habitants. C'est pour cela qu'il écrit, lui Jacques, indigne archevêque de la métropole d'Embrun, en l'année 1429, sous le pontificat de Martin V, Sigismond empereur romain, heureusement régnant.
Quelque manifeste que soit l'existence de Dieu, continue-t-il, plusieurs cependant se forment du souverain être une idée perverse et impie. Ils rapportent au destin ou au hasard les effets de sa Providence; ils nient que Dieu ait un soin particulier de l'homme, et s'autorisent de cette négation pour se livrer à leurs caprices, s'abandonner à leurs passions, fouler aux pieds toute justice, toute humanité, et lâcher le frein à leurs convoitises. Le vice devient pour eux une sorte de nature : pour s'y livrer plus aisément, ils en viennent à nier le Ciel, l'Enfer, la spiritualité et la survivance des âmes, et jusqu'à Dieu lui-même.
Tel est le dernier effet des vices dans une âme qui s'en nourrit. Pour y échapper, il est nécessaire non seulement de savoir les vérités qui leur sont contraires, mais de les toucher pour ainsi dire de la main.
Or, ces vérités deviennent palpables par le fait qui se passe maintenant : fait unique, merveilleux, celui de cette Pucelle divinement envoyée au roi. Gelu veut le mettre en lumière pour que les âges à venir ne puissent pas en douter.
Gelu donne en quelques lignes la cause des calamités de la France, Il indique les quatre tiges sorties du roi Jean : quatre fils de Charles VI ont porté successivement le titre de Dauphin; la mort l'a fait passer au dernier, le roi actuellement régnant, Charles VIL Le malheureux père fut un prince pieux et doux, mais que la maladie rendait incapable de tenir d'une main sûre les rênes du gouvernement; son frère, Louis d'Orléans, se vit disputer le droit de le suppléer, d'abord par son oncle de Bourgogne, et ensuite par le fils de ce dernier, son cousin, Jean sans Peur.
Jean sans Peur le fait assassiner. Source intarissable de calamités, les princes du sang se partagent entre les deux maisons : ce sont de sanglantes séditions, d'affreux massacres, où la fleur du parti d'Orléans périt égorgée par une vile multitude à la solde du duc de Bourgogne ; ce sont les Anglais qui, à la faveur de ces divisions intestines, envahissent villes et
lerriloire. Le Bourguignon devient leur allié, leur livre la France jusqu'à la Loire, et, attentat plus grand encore, sous la pression de ces deux conjurés, le dauphin (Charles est exclu par son père et par sa mère de la succession au trône; son ennemi mortel, le roi d'Angleterre, est proclamé héritier de la couronne.
A la suite de cette indication sommaire, où le meurtre de Jean sans Peur au pont de Montereau est passé sous silence, Gelu fait de Textrémité à laquelle Charles VII fut réduit le tableau suivant, qui n est pas exagéré :
« La terreur s'était emparée de ses partisans, nobles et princes du sang. Plusieurs de ces princes faisaient hommage aux Anglais ; d'autres, sous divers prétextes, lui extorquaient une partie des domaines qui lui restaient ; on en voyait qui le spoliaient de ses revenus et de ses finances; quelques-uns allaient semant dans le royaume entier d(îs calomnies propres à le rendre odieux. Ces fléaux montèrent à un tel degré qu'il n'y avait presque plus personne qui fît cas de ses ordres. Princes et seigneurs, perdant toute espérance, se retiraient de son autorité et se déclaraient indépendants dans leurs domaines. Il était passé comme en maxime que du pays de France chacun pouvait prendre tout ce qu'il pouvait conquérir et garder*.
« Le roi était réduit à une telle détresse qu'il manquait du nécessaire, non seulement pour sa maison, mais aussi pour sa personne et pour celle de la reine. Rien n'autorisait à penser qu'un bras d'homme pût le remettre en possession de ses Etats : le nombre de ses ennemis et de ceux qui se retiraient de son obéissance croissait tous les jours, et ceux qui se disaient de son parti ne lui donnaient qu'une assistance toujours plus faible.
« Le roi ne pouvait plus puiser de finances dans son propre trésor; celles que lui fournissaient ses sujets restaient l'objet de déprédations sans fin : abandonné, sans l'appareil convenable à sa dignité, il ne savait pas d'où pourrait lui arriver le secours.
« Le roi, dans ce dénument de tout appui humain, dépouillé par la cupidité des siens, montrait grande patience et très ferme espérance en Dieu. Nous avons appris qu'il avait spécialement compté sur les prières et les aumônes, allant dans sa générosité jusqu'à vendre ses joyaux et le reste de sa fortune d'autrefois. »
Tel est le tableau tracé par un homme que son passé et son présent initiaient parfaitement à l'état d'un prince et d'une cour qu'il avait vus de bien près, dont il avait été et restait le conseiller dévoué et écouté.
« Ces œuvres de piété, continue Gelu, ont déterminé, pense-t-on, la mi-
URumorque invalescebal quod cuilibet licitiim erat de rrgno sibi appi^opriare guœ occuparepoterat. Procès, t. III, p. 399.
séricorde divine à former sur le royaume des pensées de paix et de restauration. Le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs, est venu en aide au roi par une toute jeune fille, prise à la suite des troupeaux, que rien n'avait préparée à cette mission, ni l'habileté des maîtres, ni la conversation des honmies du métier, ni les enseignements des doctes. Revêtue d'un costume viril, elle s'est présentée au roi, se disant envoyée par le ciel pour conduire son année, dompter les rebelles, expulser les ennemis et le remettre en possession de ses États : œuvre merveilleuse en elle-même, rien dans celle qui l'accomplit ne la préparant à conduire pareil dessein; œuvre cependant qui n'a rien d'étonnant, si on la considère dans la puissance de Dieu, qui, s'il le veut, peut vaincre par une femme. Par là, nous apprenons que toute puissance vient de Dieu ; l'humaine présomption est confondue, l'orgueil de ceux qui mettent leur confiance en eux-mêmes est rabaissé. Dieu choisit ce qui est faible pour confondre ce qui est fort.
« Quoique le fait soit sous nos yeux, nous pouvons cependant entrevoir quelques-uns des motifs qui, il est permis de le croire, ont incliné la divine clémence à opérer ces merveilles :
« 1° La cause de la justice du côté du roi. Il est le seul fils survivant du roi Charles VI de bonne mémoire, né d'un mariage légitime, et ne s'est pas rendu coupable d'ingratitude envers ses parents; et cependant, ceux-ci trompés, séduits, effrayés l'ont exhérédé pour lui substituer son mortel ennemi, le roi d'Angleterre, et cela contre le droit naturel, divin et humain.
« 2° Les glorieux mérites de ses prédécesseurs. Devenus catholiques, on n'a jamais pu les accuser d'avoir erré dans la foi ; ils ont mérité qu'on ait pu dire que seule la France a été exempte des monstres de l'hérésie ; ils ont honoré Dieu, propagé et toujours révéré la foi chrétienne et l'Église.
« 3"" Les supplications des personnes de piété, les sanglots des opprimés, opposés à la déloyauté et à la cruauté des oppresseurs. Ces derniers donnaient parfois à leurs prisonniers de guerre du foin et de l'herbe, en guise de nourriture, comme à des brutes, leur refusant les aliments durant la vie, la sépulture après la mort. Rien ne trouvait grâce à leurs yeux, ni la condition, ni l'âge, ni le sexe; ils massacraient prélais, hommes d'église, nobles, conseillers royaux, vierges, vieillards, jeunes gens et même des femmes enceintes.
« 4* L'injustice de nos ennemis dénués de tout titre de quelque valeur. Comme s'ils avaient renié la foi qui défend non seulement de s'emparer du bien d'auirui, mais encore de le convoiter; ils osent bien se dire les propriétaires du sceptre et de la couronne. Cependant tout ce qui est contre la conscience est péché.
« 5"* L'insatiable cruauté de la nation anglaise, inaccessible à tout sentiment dMiumanité. Par elle la chrétienté entière est bouleversée, bien plus, l'univers lui-même. Les ennemis de la croix de Jésus-Christ s'applaudissent en apprenant que de telles guerres régnent parmi les chrétiens ; ils savent bien que rien ne peut amener plus sûrement notre rume.
« Cependant quelque grands que fussent ces bouleversements, nous n'avons jamais désespéré de la bonté, de la miséricorde, de la justice de Dieu. Nous répétions au roi : Tâme raisonnable serait plutôt absente du corps d'un hommeVivant, que la bonté, la miséricorde et la justice du sein de Dieu. Les péchés du roi, du peuple, de tous ensemble, attirent de semblables fléaux ; ils sont pour notre amendement et non pour l'anéantissement de la maison royale.
« Corrigeons-nous de nos péchés, réfugions-nous vers Dieu, il agira en notre faveur, quand nous serons convenablement disposés. Nous persuadions au roi de se jeter dans le sein de la divine bonté, de se mettre entre ses mains avec toute la dévotion de son âme; et d'espérer fermement en elle, puisqu'elle est assez puissante pour relever les affaires les plus désespérées.
« Mais étendons notre sujet. Des hommes doctes, assure-t-on, affirment que la Pucelle n est pas lenvoyée de Dieu, mais bien le jouet des illusions de Satan ; elle n agit pas en vertu de la puissance divine, elle est l'instrument du démon.
« La preuve, c'est que Dieu agit d'un seul coup, d*une manière instantanée; il n'a pas besoin de temps pour porter ses œuvres à la perfection, il a dit et tout a été fait^ il a commandé et tout a été créé, La Pucelle a commencé depuis longtemps son œuvTe, sans l'avoir encore conduite à son dernier terme, donc, elc.
« Si les œuvres que nous voyons étaient de Dieu, il les eût accomplies par un ange et non par une adolescente, simple, élevée à la suite des troupeaux, sujette à toutes les illusions, par la nature de son sexe, et à raison même du désœuvrement d'une vie solitaire. Ce sont ces personnes que le démon a coutume de tromper, surtout dans les contrées que nous habitons, conmie le prouve l'expérience. Le perfide a mille stratagèmes pour induire en erreur les hommes, dont après sa chute il est l'ennemi jaloux.
« Le sujet proposé nous fournit l'occasion d'examiner quelques questions dont la discussion éclairera la matière.
" 1** CoDvienl-iI à la divine Majesté de s entremettre particulièrement dans les œuvres d'un homme ou d*un peuple?
« 2^ Doit-elle agir par les anges plutôt que par les hommes?
« 3' Convient-il à la divine Sagesse de confier à une femme des œuvres naturellement réservées à Thomme?
« 4* Peut-on distinguer l'œuvre de Dieu des œuvres de Satan, et à quels signes?
« 5' Alors qu'une œuvre doit s'accomplir par disposition divine, fautil agir sans tenir compte des règles de la prudence humaine ? »
Les réponses à ces questions, Gelu les développe longuement et d'une manière parfois prolixe, a-t-il été dit; ce n'est que le fond qui va être reproduit ici, sans que j'y ajoute rien de moi-même.
Convient-il à la divine Majesté de s'entremettre particulièrement dans les œuvres d'un homme ou d'un peuple?
Dieu, créateur et consenateur de tous les êtres, prend, il est vrai, soin de chacun d'eux ; il en prend soin selon l'exigence de leur nature, mais la nature de l'homme demande une providence particulière: l'homme a plus de besoins, il est plus excellent; s'il le veut, il peut, par ses vertus et par ses dispositions, solliciter et mériter les attentions de cette Providence. Un roi, un peuple, un royaume qui serviront Dieu fidèlement, rendront à Dieu une plus grande gloire: Dieu, pour les récompenser, veillera avec un soin spécial sur leur sort et sur leur avenir.
A cette démonstration par la raison, Gelu ajoute de nombreux faits empruntés aux saintes écritures, et il continue :
Il n'est pas étonnant qu'après tant de châtiments infligés au roi et au peuple de France, et patiemment acceptés, nous espérions que punis, amendés, revenus à Dieu, peuple et roi vont être désormais l'objet des divines miséricordes. Dieu, en considération du mérite des parents, a pris un soin spécial du jeune Tobie, qui n'était qu'un simple particulier; pourquoi ne prendrait-il pas un soin pareil du roi qui est son ministre? Après avoir châtié le peuple d'Israël, il n'a pas cessé d'en faire son peuple; quoi d'étonnant qu'après une correction pareille, il daigne venir en aide au royaume de France, ce royaume toujours ferme dans la foi; pour lequel, ainsi qu'il a été exposé, de nombreux motifs semblent demander grâce et miséricorde?
lia envoyé son fils pour racheter le monde; il a voulu qu'il s'assujettît à toutes nos infirmités, le péché excepté. Qui oserait donc dire que son infinie Majesté déroge, en envoyant une de ses créatures arracher à la gueule de leurs ennemis un roi et son peuple? Nous pouvons, sauf correction, attendre semblable secours de sa clémence et de sa justice.
Il n'est pas vrai que Dieu accomplisse toujours ses œuvres d'un seul
coup et instantanément. Il le peut, mais ne le fait pas toujours. Il a employé six jours à la création; il n'a délivré son peuple de T Egypte que par dix plaies successives; les bienfaits conférés au jeune Tobie le furent dans un temps assez long pour que ses parents dans l'attente pussent s'écrier : Plût à Dieu que l'argent prêté n'eut jamais existé! Quelquefois il agit instantanément. Elisée aveugla instantanément les Syriens venus pour le prendre ; Notre Seigneur calma soudainement la tempête. Il ne nous appartient pas de chercher pourquoi Dieu agit ainsi d'une manière différente. L'œil de notre intelligence, quand il veut pénétrer dans l'intime de ses œuvres, ressemble à l'œil de la chauve-souris, qui voudrait fixer le soleil dans son midi.
Dieu doit-il accomplir ses œuvres par les anges plutôt que par les hommes? Gelu s'étend longuement pour montrer qu'ordinairement c'est par les anges que Dieu opère ses œuATCS. Cependant, ajoute-t-il, il n'est pas enchaîné par cet ordre, et tout est instrument entre ses mains : rhomme, les créatures animées et même inanimées. Par Moïse, par David, par Judas Machabée, il a détruit les ennemis de son peuple; il s'est aussi servi de Judith et d'Esther, et il a nourri Elie par un corbeau. Sa sagesse choisit les moyens convenables aux circonstances, et toujours avec nombre, poids et mesure.
Dans le cas présent, il a été plus convenable qu'il employât le sexe faible, une adolescente. Il confondait mieux l'orgueil des ennemis du roi. Ils se confiaient dans la multitude et la valeur de leurs armées; il n'est pas de maux dont ils n'accablassent des innocents, comme si en Dieu il n'existait ni justice, ni miséricorde, et qu'ils n'eussent rien à redouter de ses châtiments. Dieu montre bien mieux sa puissance en dissipant ces puissantes armées par une femme, qu'en leur opposant des armées plus nombreuses et plus aguerries.
Ils eussent été trop honorés si Dieu, pour les mettre en déroute, eut visiblement envoyé un de ses anges. Il abaisse bien mieux leur superbe en se servant d'une petite villageoise de busse condition, de parents obscurs même dans le lieu de sa naissance, livrée jusqu'alors à de vils travaux, sujette à l'illusion, ignorante, simple au delà de tout ce qui peut se dire. Heureuse confusion, elle les met sur la voie du salut.
Convient-il à Dieu de confier à des femmes des œuvres réser\'ées aux hommes ?
A première vue, il semble bien que non. C'est une condition de l'ordre du monde que chaque créature reste à son rang. La réserve et la pudeur interdisent aux femmes bien des choses autorisées chez les hommes. Bien plus, certaines choses excellentes ne sont permises qu'à quelques hommes ; elles sont interdites au plus grand nombre et à plus forte raison aux
femmes : ainsi prêcher, sacrifier. Nous savons par l'Écriture les terribleschàtiments de Saul, d'Osa, de Josias, pour avoir usurpé les fonctions lévitiques.
Nous voyons d'un autre côté les femmes favorisées du ciel de communications refusées aux hommes. Telles les sybilles, auxquelles Dieu adonné de grandes lumières sur Tavènement de son fils et le jugement final. Gehi cite ici une trentaine de vers sur le jugement empruntés à une sybille. Puis, venant à la solution, il répond : tout ce que Dieu fait est bien fait. Il a établi des lois générales, mais il ne s'y est pas astremt.
Qui donc refusera au législateur suprême un pouvoir dont ne sont pas dénués les législateurs humains? Ils peuvent, pour de justes motifs, déroger aux lois qu'ils ont portées. Le texte de la loi est quelque cliose de mort qui ne peut pas se prêter à toutes les conjonctures ; le législateur, qui est la loi animée, l'y accommode par des dérogations faites à propos.
Le prince mortel est subordonné au roi éternel, et doit être son ministre. Tel n'est pas Dieu qui est à lui-même sa règle. Sa volonté est la loi ; la sagesse le dirige alors qu'il la suspend, comme lorsqu'il a ordonné aux Hébreux d'emporter les richesses des Égyptiens, ou qu'il a voulu que son Fils naquît virginalement.
S'il a voulu qu une jeune fille commandât des hommes d'armes et dispersât des armées puissantes, c'est l'ordre, puisqu'il l'a voulu. Mais outre cette raison générale, on peut en assigner de spéciales.
Les ennemis du roi sont des chrétiens et comme tels tenus à Tobservalion du Décalogue. Fiers de leur force et de leur puissance, ils ont cru pouvoir, au mépris de la loi divine, dépouiller le roi de l'héritage de ses pères. C'est pour punir cette transgression, pour montrer qu'il y a auprès de lui un tribunal où les opprimés trouvent justice, que Dieu a envoyé une femme, une enfant, prise dans la plus infime condition.
Par là, tous doivent apprendre qu'il y a, en lui, compassion pour les victimes de l'iniquité, miséricorde envers les affligés ; que c'est lorsque tout est désespéré, lorsque la prudence humaine est sans ressources, que la bonté divine aime à intervenir.
Par là aussi ceux qui dans le gouvernement du monde mettent le destin à la place de la Providence sont avertis de se convertir, s'ils ne veulent pas que leur sottise les perde.
Dieu n'a pas envoyé un Chérubin ou un Séraphin; il a voulu faire entendre aux superbes que pour renverser ce qu'il y a de plus fort, il n'avait pas besoin d'employer les puissances ultra-célestes, mais qu'il lui suffisait du plus fragile et du moins apte des instruments.
La Pucelle, par sa mission même, est autorisée à porter des vêtements d*homme. C'est plus convenable. Obligée de vivre avec des guerriers, elle a dû s'accommoder aux lois de leur discipline.
La volonté de Dieu, dont nous ne sommes pas capables de sonder les mystères, est à elle seule sa raison; mais nous voyons ici tant de convenances, que Dieu fût-il un roi mortel, il serait facile de le justifier (l'avoir confié à une jeune fille ignorante une œuvre, qui par sa nature revient aux hommes.
Pouvons-nous connaître quand une œuvre vient de Dieu, ou bien est l'effet d'un art diabolique? et à quels signes?
L'auteur, comme il Ta fait pour les questions précédentes, commence par présenter les raisons opposées à la thèse qu'il va soutenir. Il semble qu'il est impossible de faire ce discernement : 1° Les connaissances de notre intelligence dépendent des sens ; les sens n'atteignent pas les esprits; mes yeux voient Thomme qui fait l'aumône, mais nullement l'intention qui meut la main. 2"* L'esprit souffle où il veut; d'où il vient, où il va, on l'ignore; voilà pourquoi ses œuvres sont merveilleuses; le ressort en est caché. 3* L'ange de Satan se transforme en ange de lumière. Témoin le prophète qu'un autre prophète invita par l'ordre de Dieu à se réconforter et qu'un lion dévora. 4** Pour mieux tromper, les démons persuadent les bonnes œuvres et prennent des figures qui cachent leur laideur. 5** Ils connaissent les inclinations de ceux qu'ils veulent tromper, et s'y conforment.
Les objections ainsi posées, Gelu dit que la question a un double sens : ou il s'agit de discerner les motions des esprits en soi-même, ou dans les autres. Il répond à la question dans le premier sens fort savamment ; mais comme cela ne me semble que fort indirectement rentrer dans le sujet, je n'en donne pas même l'analyse.
Voici comment il répond à la question dans le second sens, à savoir comment nous pouvons connaître la nature des esprits qui meuvent les autres.
Certes l'homme est grandement sujet à l'erreur; Dieu seul connaît le fond des cœurs. Cependant nous pouvons, nous aussi, y pénétrer d'une certaine manière, et cela par les œuvres extérieures.
Les œuvres extérieures sont le reflet de l'âme ; chacun se fait des mœurs conformément à ce qu'il est; ce sont ces fruits auxquels on reconnaît l'arbre; ce que vaut la vie, la parole le montre, dit un très ancien proverbe des Grecs. Voyons-nous quelqu'un bien vivre selon son état, tenir la conduite qu'il doit y tenir; de quel droit en porter mauvais jugement? ce serait déraisonnable. Sans quoi il serait impossible de connaître les bons, facile de connaître les méchants. Le bien est cependant plus
étendu que le mal, et la connaissance de Tun plus délectable que celle de l'autre.
Comment connaissons-nous Dieu? N'est-ce pas en contemplant se^ œu^Tes, que nous nous élevons à la connaissance de leur invisible auteur?
On dira peut-être : Les méchants feignent d'être bons ; il y a des h^-pocrites. Béni soit Dieu, qui nous dit: Vous les connaîtrez à leurs fruits. L'hypocrisie est un mal interne ; la nature l'emportera; il y aura éruption \îoiente ; et l'on verra ce qui était dissimulé à l'intérieur.
Appliquant cette règle à la Pucelle et à ses œu\Tes, nous pouvons dire autant que c'est permis à la fragilité humaine : la Pucelle et ses œu\Tes sont de Dieu.
« Fidèle chrétienne, elle remplit ses devoirs envers Dieu, est pleine de respect envers les sacrements, se confesse souvent et communie dévotement. L'honnêteté reluit dans ses paroles et dans sa conversation; elle parle peu, évitant par là bien des péchés; elle est sobre dans sa nourriture ; rien dans ses actes qui ne soit digne de la retenue d'une vierge. C'est ce qui nous a été rapporté.
« Ce ne sont pas là des observations d'un jour; elles durent depuis plusieurs mois ; ce qui aurait bien permis au mal de se montrer, s'il avait existé. Sa carrière est celle d'une guerrière et cependant rien de cruel ; elle est miséricordieuse envers tous ceux qui ont recours au roi, envers les ennemis qui veulent rentrer dans leur pays. Loin d'être altérée de sang humain, elle offre aux eimemis qui veulent quitter le sol français, do les laisser se retirer en paix; aux rebelles, de leur assurer le pardon du roi, s'ils veulent revenir à l'obéissance. »
Il est vrai que ceux qui refusent ses avances, elle s'efforce de les subjuguer par la force; mais c'est sa mission. C'est le droit commun, et il est entièrement d'accord avec la raison.
Il a été parlé de son costume masculin ; il est réclamé par sa mission ; elle vit au milieu des guerriers. Il est réclamé par les actes qu'elle doit accomplir ; mais c'est sans aucun détriment pour sa pudeur virginale, ainsi qu'on nous l'assure. Ce que, tout bien considéré, nous croyons pieusement. Il ne sied pas d'interpréter le bien en mal ; de montrer que nous ne saurions l'admettre, alors même qu'il se présente à nous avec toutes les apparences extérieures qui le caractérisent. Nous ne devons pas d'ailleurs être opiniâtres dans notre sens, de manière à tomber sous la censure des écritures, qui nous disent de ne pas être sages à nos propres yeux, ni nous mettre en opposition avec les sentiments des sages.
Il nous reste encore à considérer les œuvres : sont-elles de Dieu, sontelles de son ennemi? Il faut en examiner la nature et la fin. Sont-elles bonnes en elles-mêmes? il est à présumer qu'elles viennent
de Dieu, qui par nature fait le bien; tandis que par nature le démon tend à nuire et à ruiner. Si les œuvres sont de leur nature mauvaises, comme tuer, blesser, imprimer la terreur; il faut rechercher la cause qui les produit, la fin poursuivie.
La loi permet de donner quelquefois la mort, dans le cas de légitime défense et dans une guerre juste. C'est méritoire, lorsqu'il faut repousser un injuste envahisseur de la patrie. Si la guerre était toujours illicite, saint Jean Baptiste ne se fût pas borné à dire aux soldats de se contenter de leur solde. La fin de la guerre, c'est la paix, bien souverainement désirable.
Faisons Tapplication de ces principes. Notre roi était dénué de tout secours, et il a plu à Dieu de lui venir en aide par la Pucelle. Elle avertit les ennemis qu'ils sont sans titre en France, et qu'ils accablent des innocents. Elle leur propose de rentrer dans leur pays, leur promettant qu'ils ne seront pas inquiétés ; elle presse les révoltés qui se sont mis de leur côté, derevenir à leur souverain légitime, leur garantissant le pardon. Tous ces actes sont raisonnables. Ennemis et sujets révoltés ne se rendent pas à cette sommation ; il y a, là, cause d'une juste guerre. Ce qui est juste de la part du roi est méritoire de la part de ceux qui le secourent et le soutiennent. Tuer et faire tout ce que comporte la guerre sera donc juste ; parce que le droit à la fin emporte le droit de faire ce qui est indispensable pour l'obtenir.
Nous supposons cependant que ceux qui commettent ces actes sanglants ne sont pas sans compassion pour ceux qui en souffrent. C'est le juge qui condamne, non par férocité, mais par justice.
Les actes mentionnés, quoique étant par nature de ceux qui sont communément mauvais, ne le sont pas dans l'espèce; bien plus, ils sont bons, car ils sont ordonnés pour le bien ; l'on ne doit donc pas dire qu'ils sont opérés par l'intervention des esprits mauvais ; il faut les attribuer à Dieu auquel il appartient de faire justice, en punissant les méchants et en récompensant les bons ; d'exercer la miséricorde, en subvenant aux désolés et aux opprimés.
Lorsque c'est par l'ordre de Dieu qu'une œuvre est entreprise, faut-il consulter les règles de la prudence humaine?
!• Répondre que non, semble contraire à la défense qui nous est faite de tenter Dieu. L'homme ne doit pas abandonner à Dieu la conduite d'une affaire, sans s'y employer lui-même de tout son pouvoir ; c'est ce que nous
enseigne la Sainte Écriture et le monde physique lui-même, où la semence ne donne des fruits abondants, qu'à la suite de la culture qui en est faite.
2"" Sans cela Dieu semblerait avoir inutilement donné à Thomme ses facultés; la liberté de notre arbitre serait blessée; nous avons l'obligation de considérer le rapport des moyens avec la lin, et de nous livrer pour cela à de longues réflexions ; ce ne sont pas tant les gémissements et les supplications des femmes, que les combinaisons et les actes des hommes, qui attirent le secours de Dieu. Quand Dieu confie une affaire, il nous charge de chercher les moyens de la faire réussir ; aussi les Israélites ayant mission de conquérir la terre de Chanaan se firent précéder par des explorateurs.
3° C'est vrai principalement lorsque Tœuvre à accomplir demande un laps de temps, et doit se réaliser successivement. C'est le cas. La Pucelle ne peut pas occuper simultanément et au même instant toutes les parties du royaume. Il faut donc considérer les occurrences, choisir le point où Tattaque doit être portée, où il faut appliquer les machines, s'approvisionner de vivres, etc. Ce qui semble être remis à la diligence du mandataire.
4"" Les mesures bien prises viennent de Dieu, qui a confié la fin ; elles ne sauraient par suite être contraires à sa volonté. Le bien n'est pas plus contraire au bien, que le vrai ne l'est au vrai. Dieu donc en confiant une œuvre n'interdit pas d'y employer les moyens de la prudence humaine.
La question, dit G élu, est difficile à résoudre ; et sur ce, il aborde les points les plus épineux de la théologie sur la volonté divine ; volonté de bon plaisir^ de permission^ de signe. La traduction ou l'analyse demanderait pour être bien comprise des études théologiques approfondies, el n'avancerait pas beaucoup la solution que l'auteur, après cette digression, donne en ces termes :
« Lorsque Dieu remet à quelqu'un la conduite d'une affaire, d'un événement, il faut accueillir cette disposition avec grande piété, reconnaissance, et s'y conformer le plus possible, sans lui résister en aucune manière ; il veut mettre en mouvement sa bonté , sa tendresse, sa miséricorde, sa justice, plus que les moyens naturels.
« Il ne faut donc, à notre avis, nullement s'opposer à la volonté du commissaire divin, mais lui obéir entièrement, surtout en ce qui regarde les points essentiels de son mandat, ou du fait qu'il doit réaliser.
« Il est vrai qu'avant d'admettre quelqu'un comme envoyé du ciel, il faut d'abord bien éprouver quel esprit le conduit^ ainsi que fit Josué. Ce n'est pas à la légère, ni sans des motifs de grand poids et après mûre délibération, qu'il faut au commencement se mettre sous sa conduite; mais lorsque, après examen, il est prouvé, autant que c'est possible à
JACQUES GELU ET SES ÉCRITS SUR LA PUCELLE. 5i
l'humaine fragilité, que c'est sur Tordre de Dieu que Ton s'est engagé, il laut, selon nous, suivre la voie qui vient d'être indiquée. Saûl, pour navoir pas obéi à Tordre de Dieu transmis par Samuel, perdit son
royaume, quoique il ne crût pas mal agir Le roi, s'il n'obéit pas à la
Pucelle, pour s'appuyer sur la prudence humaine, doit craindre, même alors qu'il croirait bien faire, d'être abandonné par le Seigneur, de ne pas obtenir ce qu'il souhaite, et de voir ses désirs frustrés.
« 2" Quelque doute vient-il à surgir sur ce qui a été confié à celle que la piété nous porte à regarder comme Tange du Dieu des armées, pour la délivrance de son peuple, et le relèvement du royaume ; il faut s'en rapporter à la sagesse divine plus qu'à la sagesse humaine Il faut croire
que cette sagesse inspirera à son envoyée ce qui doit être fait, bien mieux et plus utilement que ne pourrait le découvrir la prudence humaine.
« 3"" Les passions des hommes sont diverses. Les uns par crainte de déplaire, les autres pour conserver leur état, ceux-ci par des intérêts de fortune, ceux-là pour monter plus haut, d'autres par d'autres considérations, peuvent être détournés du vrai. La divine volonté et la divine sagesse ne peut pas plus nous tromper qu'être trompée, le propre de sa nature étant de bien faire et de faire du bien.
w Voilà pourquoi nous conseillerions qu'en semblable matière, avant tout, Ton demandât l'avis de la Pucelle. Alors même qu'il nous paraîtrait peu vraisemblable, si elle était constante dans ses affirmations, nous voudrions que le roi s'y conformât, comme à un avertissemment inspiré par Dieu pour Texécution de la mission confiée.
w Pour ce qui est des préparatifs des expéditions : machines de guerre, ponts, échelles, et semblables attirails ; pour ce qui est des approvisionnements en rapport avec le nombre des soldats ; pour la manière de se procurer des finances ; pour l'extérieur de l'entreprise, et les autres choses sans lesquelles elle ne pourrait se prolonger que par le miracle ; nous serions assezd'avis qu'il fautypoun^oirpar voie de laprudence humaine, conformément aux raisons données au commencement de cette cinquième question.
« Mais lorsque la sagesse divine veut agir principalement par elle-même, la prudence humaine doit s'anéantir, s'humilier, ne rien entreprendre, ne rien vouloir, ne rien faire, qui puisse offenser l'infinie Majesté. Voilà pourquoi nous disons que c'est le conseil de la Pucelle qui doit être demandé, cherché principalement, et avant celui de tous les autres. Celui qui donne l'être donne tout ce qui en découle, et celui qui confie une mission à accomplir donne tout ce sans quoi elle ne pourrait aboutir.... Espérons donc que le Seigneur, faisant sienne la cause du roi, inspirera tout ce qui est nécessaire, pour que la Pucelle arrive au terme souhaité, ne laissant pas ses œuvres imparfaites.
« Nous serions encore d'avis que chaque jour le roi fît quelque œuvre particulièrement agréable à Dieu ; qu'il en conférât avec la Pucelle ; et qu'après avoir connu son sentiment, il le réduisît en pratique, en toute humilité et piété, pour que le Seigneur n'ait pas de motif de retirer sa main, mais bien de continuer sa grâce. Le propre de sa nature, c'est la miséricorde et la clémence, tant que nous ne nous rendons pas indignes de son pardon.
« Que devant la divine Majesté courbe son front et fléchisse les genoux la douce humilité du roi mortel ; et qu'il seconde les dispositions du bon vouloir divin. C'est son devoir; il apaisera ainsi celui par qui régnent les rois, à qui soit honneur et gloire dans les siècles éternels : Amen, Amen. »
Tel est le traité de l'archevêque d'Embrun. Il respire la foi, la piété, un inaltérable dévouement au roi et â la cause française. Si les conseils par lesquels il se termine avaient été suivis, il est permis de croire que la délivrance eut été avancée de vingt ans, et que bien d'autres événements heureux s'en seraient suivis ; mais l'homme a le terrible pouvoir d'empêcher les plus grands bienfaits dont la libéralité divine veut le combler.
L'archevêque d'Embrun ne vit jamais la Pucelle ; il n'en parle que sur les nombreuses relations qui lui ont été faites. Ces relations étaient vraies ; il n'y a d'inexact que l'assertion, d'après laquelle Jeanne aurait sommé les Anglais de vider la France, alors qu'elle était encore aux bords de la Meuse. La fière lettre a été envoyée plus tard.