PROPOSITIONS EN FAVEUR DE LA PUCELLE
« I. — Il faut affirmer que le personnage est une vraie jeune fille, appartenant réellement à l'espèce humaine.
« Cette proposition est évidente. Ce n'est pas seulement la philosophie qui répète que par les opérations on connaît l'être; c'est le Sauveur qui nous enseigne que c'est par les œuvres que nous devons en juger. Cette jeune fille se montre constamment conforme aux autres dans les actes qui constituent la vie humaine : parler, avoir faim, manger, boire, veiller, dormir, et semblables nécessites. Qui par suite oserait dire qu'elle n ap-
partient pas à la nature humaine, tout comme les autres personnes, qu'à ces signes nous disons être de notre espèce? Donc, etc.
« IL — La prophétie et les miracles ont été disposés pour les temps qui ont précédé la venue de Jésus-Christ, et pour les premiers temps de TÉglise naissante.
« C'est l'exposition des saints docteurs, qui en donnent pour raison que tout l'Ancien Testament était destiné à figurer par avance la venue du Christ et l'état à venir de son corps mystique, l'Église. On voit aussi plusieurs prophètes dans la primitive Église. Les mystères de notre religion, prêches alors pour la première fois, dépassant toute intelligence humaine, devaient pour être crus recevoir la confirmation d'œuvres miraculeuses. Sans cela Dieu n'eût pas suffisamment pourvu au salut du genre humain ; ce qui a fait dire à saint Grégoire qu'un arbre récemment planté a besoin de plus fréquentes irrigations, pour prendre force en jetant de profondes racines.
(c IIL — Il est assez généralement admis que, dans la suite des âges, Dieu suscite parfois des personnes douées de l'esprit de prophétie et du don des miracles.
« C'est le sentiment de saint Augustin dans son livre De la cité de Dieu^ et on peut le conclure de la doctrine de saint Grégoire. Il s'appuie sur la parole du Sauveur, qui nous a promis d'être avec nous jusqu'à la consommation des siècles, dirigeant le genre humain par la main de sa Providence, et lui ménageant pour le sauver des moyens opportuns. S'il n'a pas circonscrit sa puissance dans la sphère des Sacrements, il ne l'a pas non plus circonscrite dans un lieu, un temps, ou un ordre de personnes. Loin de là; nombreuses sont ses miséricordes, et sa Providence ménage au genre humain les secours et les remèdes adaptés aux divers besoins.
« iVo;i, s'écrie Isaïe, le bras de Dieu n'est pas tellement raccourci qu'il ne puisse tirer du malheur. Alors donc que la manifestation des secrets et i opération des miracles sont nécessaires pour ranimer le genre humain, dans tel peuple ou dans tel autre, il faut pieusement croire que Dieu ne s'y refuse pas.
« IV. — Les écritures nous montrent que le sexe faible et l'innocence de l'âge ont été entre les mains de Dieu des instruments de salut pour les peuples et les royaumes.
« Cette proposition se prouve par la parole de l'Apôtre : Dieu a choisi l'infirmité pour confondre toute force. Les exemples abondent : Débora, Esther et Judith amènent le salut du peuple de Dieu ; Daniel enfant est choisi pour délivrer Suzanne; David adolescent terrasse Goliath : juste dispensation ; on connaît mieux ainsi les largesses de l'infinie miséricorde ;
l'homme est moins tenté de s'attribuer le bienfait reçu, plus porté à en remercier le dispensateur. C'est ainsi qu'une humble Vierge a procuré la Rédemption de tout le genre humain.
« V. — La sainte Écriture ne nous montre pas des hommes de méchante vie investis d'une mission, sous la forme et la manière que, d'après la renommée, revêt la mission de la Pucelle.
« L'évidence de cette proposition ressort de ce que dit TApôtre : il tiy a pas d'accord entre le Christ et Déliai; il n'y a jamais alliance et commerce du Sauveur avec les démons, leurs ministres et leurs membres. Nous voyons, il est vrai, que parfois les méchants ont fait, en passant, quelques prophéties : Balaam a annoncé qu'une étoile sortirait de Jacob ; Saûl et Caïphe ont prophétisé; mais ce n'était pas à la manière de la Pucelle. Celle-ci, toutes les fois que le demande sa mission, use des dons surnaturels, révèle des secrets et manifeste l'avenir; elle prohibe, comme il a été déjà dit, les meurtres et tous les vices; elle exhorte à la pratique des vertus et de tout ce qui peut glorifier Dieu.
« De môme donc que l'esprit de Dieu envoya Joseph en Egypte, pour préparer les voies à son père et à ses frères; Moïse pour délivrer Israël, Gédéon et les femmes déjà rappelées; ainsi, il semble raisonnable de compter cette jeune lille parmi les saints personnages spécialement suscités par Dieu, surtout si l'on considère qu'elle est personnellement désintéressée, et qu'elle cherche de tout son pouvoir le bien de la paix. Ce n'est pas là l'œuvre du mauvais esprit, qui est semeur des dissensions et non de l'accord des volontés.
« VL — Le corollaire qui découle presque nécessairement des propositions précédentes, c'est que cette fille est un personnage appartenant réellement à notre humanité, suscité pour accomplir des œuvres plus divines qu'humaines, et qui mérite qu'on adhère à sa parole.
« La preuve de cette conclusion se trouve dans les propositions établies. Que ce soit un être de notre espèce, la première proposition le démontre. Dieu ne cessant pas, môme de notre temps, de nous aider extraordinairement par des miracles, il n'est pas indigne de sa sagesse de prendre pour instrument une jeune fille innocente, comme cela ressort surtout de la quatrième proposition. Les dons surnaturels résidant d'une manière permanente dans la Pucelle en vue de sa mission surnaturelle ; les moyens qu'elle emploie étant tous avoués par la vertu et l'honnêteté, ainsi qu'il est prouvé par la cinquième proposition; il semble qu'il faut concéder la proposition sixième qui est celle que nous traitons maintenant.
« Rien d'étonnant qu'à cheval elle ait des inspirations qu'elle n'a pas dans son état ordinaire de femme. David aussi pour consulter le Seigneur prenait l'Ëphod et la' lyre ; Moïse faisait ses prodiges la verge en mains,
parce que, dit saint Grégoire, le Saint-Esprit conforme souvent ses opérations intérieures aux signes extérieurs qui sV rapportent.
« Ces considérations fourniront aux partisans de cette opinion des arguments qu'il leur sera facile d amplifier et d'étendre.
« Cependant, comme il en est qui inclinent à un sentiment contraire, il nous reste à chercher dans la Sainte Écriture des passages propres à étayer leur opinion ; c'est l'objet des propositions suivantes.