PROPOSITIONS CONTRE LA PUCKLLE
« I. — Il se lèvera beaucoup de faux prophètes, qui se donneront comme envoyés par Dieu.
« Cette proposition est du Sauveur. Il nous dit : Dam les derniers tempSy c'est-à-dire vers la fin de la loi évangélique, plusieurs diront venir en mon 7iom, et beaucoup seront séduits. Voilà pourquoi TApôtre nous avertit que ïange de Satan se transforme en ange de lumière^
« Rien d'étonnant. Dans sa malice le roi de tous les fils de superbe aspire toujours à usurper les honneurs divins. Dans ce but il envoie ses faux prophètes, parés du nom de la divinité, pour mieux tromper. Donc, etc.
o IL — Fréquemment les faux prophètes révèlent les secrets des cœurs, et les événements d'un avenir contingent.
« C'est une proposition généralement concédée par les docteurs. En voici la raison : plus une faculté est élevée, plus sont nombreux les objets qu elle embrasse. L'intelligence des démons est certainement plus élevée que celle des hommes. Par suite bien des choses qui nous sont cachées, ou que l'avenir nous dérobe, peuvent être connues par les esprits mauvais. Instruits par de tels maîtres, les prophètes des démons peuvent les révéler à leur tour. Donc, etc.
« III. — Il est difficile, en s'en tenant aux signes extérieurs, de discerner le vrai du faux prophète.
« Cette assertion ressort de ce que le don de prophétie ne suppose pas la bonté de la vie et la possession de la grâce ; et de ce que les prophètes du démon peuvent manifester des choses qui nous sont cachées et qui sont dans l'avenir; il y a ainsi plusieurs points d'identité entre les vrais et les faux prophètes. Si quelquefois les faux prophètes prédisent le faux, ils savent pallier leur dire, en détournant le sens de leurs paroles, en alléguant les vrais prophètes qui ont parfois annoncé des choses qui ne sont pas
arrivées. Tels, les prophètes Isaïe et Joiias. Voilà pourquoi TApôtre nous avertit de ne pas croire à tout esprit^ de les éprouver pour savoir s'il.^ viennent de Dieu; nous insinuant par là qu'il est difficile de faire le discernement entre les bons et les mauvais. Donc, etc.
« IV. — II n'est pas vraisemblable que maintenant, sous la loi de grâce, Dieu suscite des envoyés extraordinaires, dans un but de prospérité temporelle.
« Cette proposition peut se déduire d^une doctrine familière à saint Augustin : les biens de la vie présente, surtout en ce temps de la loi de grâce, sont départis indifféremment aux bons et aux méchants, aux justes et aux pécheurs. Dieu ne veut pas que les bons attachent leur cœur à ces biens éphémères, dont les méchants aiment à se parer; il veut leur faire considérer quels biens il réserve à ses amis dans la vie future, lui qui dans la vie présente donne si largement à ses ennemis les biens du temps. Une mission extraordinaire ayant pour objet de procurer et de prophétiser une félicité temporelle, qu'il nous est ordonné de mépriser, semble peu vraisemblable. C'était différent dans T Ancien Testament, où le peuple servait Dieu pour ces biens temporels: on y voit parfois de semblables missions.
« V. — Cette Pucelle viole deux défenses de la Sainte Écriture.
« Cette proposition est évidente : au chapitre XXII du Deutéronome, la loi interdit aux femmes de porter le vêtement des hommes, et TApôtre leur défend de se raser la tète à la manière de l'homme. On dit que la Pucelle fait tout le contraire.
« A première vue, il semble contraire à la décence imposée aux jeunes filles, de voir une adolescente chevaucher avec un costume viril ; Dieu aimant la modestie, il y a une sorte de dérogation à la sainteté d'une mission divine, de dépouiller le sexe féminin, pour se donner l'extérieur du premier sexe.
« Une telle conduite semble peu en harmonie avec une mission prolongée. Une mission prolongée suppose la présence familière du Saint- Esprit sanctifiant l'âme, selon cette parole du Sage (vi) : La sagesse de Dieu se répand dans les âmes saintes; elle constitue les amis de Dieu et les prophètes.
« Si donc cette jeune fille a reçu une mission prophétique, elle doit posséder une certaine excellence en sainteté et en esprit divin; il parait peu décent que semblable personne affecte les dehors d'un homme d'armes du siècle.
« L'on ne voit rien de semblable dans l'histoire de Judith et d'Esther. Il est vrai que, pour plaire à ceux avec lesquels elles devaient traiter, elles relevèrent leur parure, mais toujours dans Tordre de leur sexe.
« VI. — On ne peut donc pas démontrer suffisamment que la dite Pucelle
a reçu une mission particulière de Dieu, que Dieu opère par elle, et qu'on doit croire à ses paroles.
« C'est comme un corollaire des propositions précédentes. S'il doit y avoir de nombreux faux-prophètes qui ressembleront aux vrais ; si sous la loi de grâce il n'y a pas de mission extraordinaire ayant pour objet une félicité temporelle ; si dans ses manifestations la jeune fille viole les commandements divins; comment oser affirmer qu'elle est spécialement suscitée de Dieu, pour opérer les merveilles qu'en publie la renommée?
« L'on voit de quelles couleurs les partisans de cette opinion peuvent revêtir leur manière de voir, combattre leurs adversaires; et trouver dans ce qui a été dit de quoi creuser plus profondément.
« J'ai voulu rapprocher les raisons des sentiments opposés, pour les présenter à ceux qui seront appelés à examiner le cas présent^ ou d'autres cas semblables ; pour les mettre en état de répondre à ceux qui agitent ces questions ; et cela toujours pour la gloire de Dieu, qui règne et est béni dans tous les siècles. Amen. »
Tel est le traité d'Henri de Gorkum, court et plein. Il présente les raisons contre la Pucelle, avec une force à laquelle les bourreaux de Rouen n'ajouteront que des allégations pleines d'imposture.
Cependant le professeur de Cologne était loin, à ce qu'il semble, de l'état de doute supposé par son écrit. La conclusion défavorable à la Pucelle est exprimée en termes qui nous montrent ce qu'il pensait de ses objections ; ce ne sont que des raisons apparentes, elles manquent de solidité, partent suam colorare possint. Le discernement des esprits est difficile, il est vrai, mais l'Apôtre ne nous commanderait sisd de le faire, s'il était impossible. C'est inutilement que Dieu enverrait des thaumaturges et des prophètes, si l'on ne pouvait pas les distinguer des iu^ptrelaçons sataniques. Le théologien de Cologne le savait parfaitement. ^
Gerson avait déjà répondu à l'objection que Dieu n'envoie pas des messages de miracle pour une prospérité temporelle. Cette prospérité n'étant que la sécurité de chaque jour est moralement nécessaire au grand nombre, pour mener une vie chrétienne, et saint Paul veut que les fidèles sollicitent de Dieu ce bienfait. Gelu, le clerc de Martin V sont encore montés plus haut, quand ils ont vu dans le relèvement de la France le relèvement de la foi, et dans ses abaissements l'abaissement de la chrétienté entière. A quatre siècles de distance, ils pensaient comme Joseph de Maistre, qui, ruiné par la révolution française, écrivait au lendemain de la con-
fiscation de ses biens, le 23 octobre 1794 : Je vois dans la deslnicHon de la France le germe de deux siècles de massacres^ F abrutissement irrépoi^able de l'espèce humaine, et, ce qui vous étonnera beaucoup, une plaie mortelle pour la religion.
Henri de Gorkum voyait certainement les raisons qui autorisaient Jeanne à porter des vêtements virils ; non moins que les théologiens entendus à la réhabilitation, il les eût exposées pour réfuter ceux qui couvrirent de ce prétexte une inique sentence. Contraste frappant; il rappelle que pour donner le vertige à des regards qu'elles voulaient maîtriser, Judith et Esther relevèrent par des atours Téclat de leur ^^sage ; c'est un motif tout contraire qui a inspiré la Judith française, quand elle a pris des vêtements d'homme ; elle ne voulait pas attirer les regards. Sans vouloir déprimer les héroïnes juives, qui ne voit qu'en ce point c'est l'héroïne française et chrétienne qui l'emporte en pudeur et en chasteté?
Le docteur de Cologne suppose que Jeanne ne portait le costume masculin que dans les batailles. C'est une erreur. Elle le revêtit à son dépari de Vaucouleurs, et elle le porta jusqu'à la semaine qui précéda son martyre. Il se trompe encore lorsqu'il pense que l'inspiration ne venait à la Pucelle que lorsqu'elle était à cheval; elle en était favorisée toutes les fois que sa mission le demandait. Il ne semble pas néanmoins qu'elle connût longtemps à l'avance la spécification des détails, que l'esprit de Dieu devait lui révéler au moment où la nécessité s'en ferait sentir. Dans son interrogatoire, elle parle du signe qu'elle donna au roi, de la révélation des secrets, comme si ces secrets lui avaient été seulement révélés lorsqu'elle priait dans la chapelle du château, en attendant d'être introduite. Les voix lui avaient promis un signe: Lequel? elle devait s en remettre à leur conduite et multiplier ses actes de foi et d'abandon pour accroître ses mérites.
Un autre clerc allemand écrivait sur Jeanne en même temps qu'Henri de Gorkum. Celui-là n'hésitait pas, même en apparence, sur la divinité de la mission de la Pucelle. Il est connu sous le nom de clerc de Spire.