CHAPITRE VI
SoMMAiRB : I. — Le clerc de Spire. — Chaos de son double écrit sur Jeanne.
H. — Curiosité que Jeanne excite partout. — La prophétesse française rapprochée des anciennes sibylles. — L'Angleterre et la France comparées. — Pourquoi le royaume de France est relevé par une Pucelle. — Prophéties de prédestination et de commination. — Faux racontars sur Jeanne. — Pourquoi elle ne prophétise que sur la France.
III. — Jeanne est autorisée àporter des vêtements virils. — Elle n'estpas adonnée à la magie. — Diverses prophéties faussement attribuées à Jeanne. — Accord universel pour proclamer sa sainteté.
Quel est ce clerc de Spire dont parlent à Tenvi les histoires de Jeanne? Lon ignore jusqu'à son nom. Il a fait un double travail sur l'héroïne; le premier doit être du mois de juin ou de juillet, puisque la fin du second est datée du 17 septembre 1429.
Ce second rouleau, comme il l'appelle, rotuius^ est soumis au vénérable seigneur et protecteur, maître Pierre Grembach, custode de l'église extra muros de Saint-Germain de Spire, vicaire-général de vénérable père en Dieu et seigneur Raban, évêque de la même ville.
Sybilla Francica^ la prophétesse française est le titre du double mémoire ; c'est dire que l'auteur envisage surtout dans la Pucelle le don de prédire Tavenir et de pénétrer des secrets inconnus aux autres hommes. Il avoue que l'on ne trouvera pas dans son œuvre le parfum cicéronien et il n'a que trop raison. Le parfum n'existe ni dans le choix des mots, souvent impropres jusqu'à être inintelligibles, ni dans la construction de la phrase surchargée d'incises étrangères à l'idée principale, ni dans l'ensemble de la composition, vrai fatras où l'auteur accumule tout ce qu'il sait ou croit savoir, la Bible, l'astrologie, le droit canon, les lois civiles, rhistoire et les anecdotes personnelles.
C'est une composition informe, telle qu'on en trouve dans tous les genres de littérature, même dans la scolastique. De tous les/mémoires
composés sur la meneilleuse je^ine fille« c'est incontestablement le plus défectueux. Serait-ce pour cela qu'il est le plus souvent et parfois le seul cité?
Je n'entreprendrai pas l'analyse de ces incohérences accrues encore par les fautes des copistes, dit Quicherat. J'extrais du fouillis ce qui me parait offrir quelque intérêt*.
il n'est bruit, dit l'auteur, que de la prophétesse de France ; tous louent sa vie, le peuple la regarde conmie une sainte ; habile à la guerre, elle prédit l'avenir. On inteiTOge les prêtres, on est dans la stupeur. Le clerc, pour satisfaire aux obligations que lui impose son titre d'ecclésiastique, veut donner au public une réponse qu'il a récemment faite en particulier.
Oui certes, il y a en France une prophétesse, ou, comme il dit, une sibylle. Sibyllam esse in regno Francico non dubito.
Saint Jérôme compte dix sibylles, i'' La sibylle de Perse. Elle annon^ çait aux juifs captifs le rétablissement de leur royaume, la prophétesse de France fait la même prédiction pour la maison de France. 2* La sibylle de Libye. Elle a fait d'admirables prédictions sur la naissance du Verbe Incarné, et prophétisé que dès lors les hommes entreraient en participation de la nature des dieux. Ce qui a été vérifié dans les apôtres. Au noble royaume de France, notre prophétesse conduit les armées pour délivrer les Français des envahisseurs qui occupent leur pays. 3** La sibylle de Delphes. Elle prophétisait avant la destruction de Troie, dont la ruine devait être suivie de la fondation de Rome. Ainsi les Anglais expulsés, Paris sera recouvré et le royaume des Francs consolidé entre les mains du Dauphin, i"" La sibylle d'Erythrée, la plus fameuse de toutes. Elle a prophétisé en termes très clairs et le règne du Christ et la destruction de la nation juive; notre prophétesse a annoncé en termes très clairs bien des événements concernant le Dauphin, roi des Francs, événements les uns déjà vérifiés et accomplis, les autres réservés à l'avenir. 5** La sibylle de Samos a prédit qu'il n'y aurait qu'un roi sur la terre ; la nôtre, qu'il n'y en aura qu'un en France, sans intervention d'Anglais. 6* La sibylle de Cumes, si fameuse dans Virgile et dans Lucain. Elle offre à Tarquin neuf livres, dans lesquels se trouvait la législation des Romains. Celle de France, une fois le Dauphin couronné roi, lui donnera les conseils les
1. Quicherat a fait entrer ce traité dans sa collection, t. III, p. 422-468.
plus sages pour la conservation, le gouvernement et la prospérité du royaume. Sa mission terminée, elle sortira du royaume, servira Dieu dans l'humilité et son nom aura plus d'éclat encore dans la mort que dans la vie : prédiction du clerc allemand que l'événement devait vérifier, quoique bien autrement qu'il ne l'annonce. Il continue : 7* La sibylle d'Hellespont qui inspira Solon, législateur d'Athènes, et inventa ou compléta les vingt-quatre lettres de l'alphabet. Notre sibylle fera siéger le parlement à Paris. Là, justice sera rendue à chacun; les lois seront plus fidèlement observées ; de vénérables docteurs y enseigneront les lettres divines et humaines.
Pour abréger, dit-il, l'auteur ne parlera pas des autres sibylles. Chacun voit combien le nom de prophétesse {sibyllx nomen) convient à notre petite vierge (virguncula, viergette).
Dieu, qui opère diversement dans le monde, aime à choisir le sexe faible pour lui faire ses révélations, afin que les puissants comprennent qu'un bras plus puissant est étendu au-dessus de leur tète.
Le clerc allemand est pour la France contre l'Angleterre. Il est indigné de la morgue des Anglais, de l'injustice de leur domination sur la France dont, dit-il, le droit les constitue les vassaux.
« La nation française est pieuse, elle a donné le jour à de nombreux docteurs très profonds; la nation anglaise est barbare; elle a massacré beaucoup d'hommes saints, même de ceux qui lui appartenaient. Quoi d'étonnant qu'elle meurtrisse des étrangers, quand elle n'épargne pas ses propres enfants'. »
L'auteur cite encore comme exemple du don de prophétie concédé aux femmes sainte Hildegarde, sainte Brigitte.
Ayant ainsi établi que la présence d'une prophétesse en France n'offre rien d'inouï, il en vient à l'objet des prophéties de la Pucelle. Dans l'Ancien Testament, les prophètes étaient surtout des hommes ; le plus souvent ils étaient suscités pour faire entendre des menaces. Dans le nouveau, ce sont principalement des femmes; c'est que les prophéties sont principalement pour consoler, et les femmes, sexe naturellement compatissant, sont plus propres à en être l'organe.
Le noble royaume de France en est venu à la ruine par la surabondance des choses nécessaires à la vie, par les querelles qu'y a suscitées la beauté d'une femme [Isabeau de Bavière). Pour qu'il y ait correspondance entre l'ordre de la chute et celui de la restauration, c'est une vierge, mais d'une vie humble, toute dévouée à Dieu, qui le relève. La France enorgueillie de sa force, de sa richesse, de sa sagesse, a été jetée si bas, qu elle ne
i. Profiés, t. lU, p. 428.
peut pas se relever d'elle-même. Dieu la relève visiblement pour qu*elle soit plus sage à l'avenir, et qu'elle révère celui qui veut que la paix règne parmi ses créatures raisonnables.
Oui, la petite vierge française est prophétesse. Elle en a tous les caractères. Ici notre auteur rappelle une distinetion familière aux théologiens, mais beaucoup moins aux lecteurs ordinaires, distinction qui reviendra dans les autres mémoires et qu'il faut brièvement expliquer.
Les théologiens distinguent la prophétie qu'ils nomment de prédestinatio7iy et celle qu'ils nomment de commination. La première est absolue, et se réalisera certainement; la seconde est conditionnelle; elle signifie que si les causes actuellement en action ne changent pas, tel événement arrivera certainement. Quand le prophète Michée annonçait que le Messie naîtrait à Bethléem, quand Isaïe prédisait qu'il naîtrait d'une vierge, ils faisaient des prophéties àe prédestination ; lorsque Jonas annonçait à Ninive que dans quarante jours elle serait détruite, c'était une prophétie de commination; il voulait dire que les iniquités dont elle était chargée étaient telles que, si la pénitence ne les détruisait pas, Ninive serait renversée dans quarante jours. La pénitence détourna le fléau. Isaïe fit une prédiction semblable à Ezéchias, quand il lui dit qu'il allait mourir de la maladie qui le clouait sur son lit; il faisait une prophétie de commination. Le saint roi pria d'une manière si touchante, que le même prophète lui annonça de la part de Dieu que sa vie était prolongée de quinze ans.
Au lieu d'une menace, on peut, enseignent les théologiens, supposer une promesse que Dieu fait, en exigeant certaines conditions à remplir de la part de ceux qui doivent en bénéficier. Si la condition n'est pas remplie, le bien prophétisé ne sera pas accordé.
D'après le clerc de Spire, Jeanne faisait des prophéties de prédestination et de commination. Gerson, on l'a vu, supposait la même chose, sans employer ces termes scientifiques. Tant qu'elle ne fait que des prophéties de prédestination, enseigne le clerc allemand, les Français l'écoutent et la suivent; mais, continue-t-il, j'ai une violente présomption que lorsque ce sera le temps des prophéties de commination^ la prophétesse, quoique divinement envoyée, ainsi que l'atteste sa vie, la prophétesse perdra de son autorité. Elle ne sera plus écoutée, elle sera, je crains fort, bannie et exilée, et la France comme la nation juive amassera contre elle un trésor de colère.
Tout n'est pas faux dans cette conjecture du théologien d'outre-Rhin, et la véritable histoire de la libératrice atteste qu'elle s'est moralement réalisée.
Par quelle voie la prophétesse française obtient-elle ces révélations? Ici l'extravagant écrivain nous rapporte une anecdote, dont on ne trouve de
trace que dans son factiim ; mais que plusieurs libres-penseurs donnent sur son autorité, comme chose avérée. La Pucelle, dit-il, lit ses prophéties dans les astres, non pas, — c'est lui qui parle, — qu'il faille la ranger parmi les astrologues condamnés par l'Eglise ; mais en observant les constellations durant le calme des nfits, un instinct divin, ou même une voix extérieure, lui fait voir dans les phénomènes célestes l'expression des mystères qu'elle doit révéler.
Il prétend qu'il y a plus d'un an, un religieux Prémontré, français, qu'il a rencontré dans un lieu qu'il nomme Loudaya (Laon ou Lauda dans le grand-duché de Bade), lui a raconté qu'elle aimait la nuit à contempler le ciel. Récit qui porte sa réfutation avec lui-même. La Pucelle, en 1429, n'était sur la scène que depuis cinq mois ; elle était inconnue au mois de juillet 1428; les religieux ne s'occupaient pas d'elle, moins encore que Baudricourt qui l'avait traitée de folle, alors qu'elle se présenta à lui pour la première fois, vers le 13 mai de la même année. Si elle avait eu pareille habitude, les bourreaux de Rouen n'eussent pas manqué de le relever; il n'y a pas dans le procès un mot qui y fasse allusion.
On se demande, dit notre allemand, pourquoi la prophétesse ne parle que de la France. C'est, répond-il justement, que pour les prophètes, Dieu n'ouvre pas tout le livre de lavenir ; ils n'ont chacun qu'un nombre déterminé d'événements à prédire, ainsi qu'on le voit par les prophètes de l'Ancien Testament. La petite vierge n'est envoyée que pour la France,
Tels sont les points qui m'ont paru devoir être extraits dans le premier mémoire, des hors-d'œuvre où ils sont noyés.
Le second est encore plus incohérent. L'auteur y répond à deux objections que l'on faisait contre la Pucelle : elle porte des vêtements d^homme, ce qui est défendu aux femmes par le Deutéronome; elle use de moyens magiques.
Il réfute la première objection, en répondant que la loi était portée dans le Deutéronome, pour détourner les Juifs de prendre part aux fêtes païennes où se faisaient pareils travestissements, notamment dans les fêtes de Mars et de Vénus. La convenance, il est vrai, prescrit aux femmes un vêtement qui leur soit propre; cependant, dit saint Thomas, une cause raisonnable, la nécessité, le besoin de se dissimuler, autorisent à s'en écarter. Saint Jérôme nous raconte l'histoire de saint Marin ; c'était une petite fille que son père avait introduite, sous des vêtements de garçon, dans le monas-
1ère où il voulait être gardé comme moine. L'enfant y grandit, y vécut, réputée par tous appartenir au sexe masculin. La mort seule fit connaître la vérité; l'Église Thonore sous le nom de saint Marin.
C'est dans la réfutation de la seconde objection que le clerc de Spire donne libre cours à son talent de divagation. Il disserte longuement sur les diverses espèces de magie, sur leurs procédés, mêlant des histoires burlesques, se donnant comme ayant été témoin de plusieurs ; le tout en style impossible. Tout cela échappe à la traduction et à l'analyse.
Je recueille quelques-uns des traits par lesquels il prouve que la Pucelle n'est pas adonnée à la magie. Tout le monde est d'accord en France pour louer l'esprit de foi de la petite vierge. Il éclate dans les offices divins; elle est pleine de respect pour les sacrements ; toute sa conduite est digiu* d'éloge; c'est au nom de la religion qu'elle a tout accompli et qu'elle compte tout mener à terme ; elle commence ses œuvres les plus grandes, elle les achève, au nom de la très sainte Trinité; elle veut une paix ferme: elle est amie de la justice, des pauvres dont elle soulage l'indigence ; on ne voit en elle aucun amour des richesses, des vanités du monde, ou des pompes du siècle. Si elle était adonnée aux superstitions, on en verrait percer quelque chose dans sa conduite; on surprendrait chez elle des images, des représentations, des figures suspectes; elle offrirait au diable des sacrifices et des prières.
Peut-être que l'on pourrait lui reprocher de se faire enfant avec les enfants qu'elle aime, dit-on, beaucoup... Je pense cependant, sauf plus ample information, que tout ce qu'elle accomplit se fait par disposition divine.
D'après le clerc de Spire, Jeanne aurait prédit que Charles, une fois sacré, régnerait 20 ans; que son fils, alors âgé de six ans, depuis Louis XI, serait le monarque le plus glorieux, le plus honoré et le plus puissant, qui, depuis Charlemagne, eut régné en France. Il est le seul à mentionner ces prophéties que l'événement ne devait pas justifier. Charles YII, après avoir été sacré à Reims, a régné plus de trente ans; et si, depuis Charlemagne, aucun roi de France n'a possédé en effet autant de puissance que le restaurateur de notre unité nationale, Louis XI; il n'est pas vrai de dire qu'il l'emporte en gloire sur saint Louis et Philippe-Auguste.
Rien d'étonnant que la renommée mêlât quelques faussetés aux merveilles inouïes qu'elle racontait à l'Europe ébahie. Il y avait loin alors de la Loire au Rhin. Au 17 septembre, Charles YII était sacré depuis deux mois. Le clerc de Spire l'a ouï dire; il ne se croit pas cependant assez sûrement informé, pour regarder le fait comme indubitable. Aussi pour lui comme pour Jeanne, comme pour ^Eneas-Sylvius, Charles n'est encore que le Dauphin, ou le fils du dernier roi.
Un point sur lequel la renommée ne varie pas, c'est la sainteté de la j.eune fille. Aucun des auteurs dont je viens d'analyser les mémoires n'a vu la Pucelle ; tous en parlent sur les récits qui leur ont été faits ; leurs sources d'informations sont différentes; ils habitent des contrées éloignées les unes des autres: Rome, Cologne, Embrun, Spire, Lyon. Tous nous font un même portrait des vertus de l'héroïne; ils parlent comme les docteurs de Poitiers qui l'ont vue, entendue, observée, interrogée. « En elle on ne trouve point de mal; on n'y trouve que bien, humilité, virginité, dévotion, honnêteté, simplesse. »