Cette répétition se trouve dans le procès-verbal
3. Crédit ipsam Johannam esse missain à Deo, et actus ejus in bello esse potiùs à divino adspiramine quàm spiritu humano.
DÉPOSITION DE DUNOIS
vulgairement appelée la PuccIIe, qui affirmait aller vers le noble Dauphin pour faire lever le siège d’Orléans, et le conduire lui-même à Reims y recevoir l’onction royale. J’étais chargé de la défense de la ville en qualité de lieutenant général du roi sur le fait de la guerre; je voulus avoir de plus amples intormations sur cette Pucelle, et j’envoyai vers le roi le sire de Villars, sénéchal de Beaucaire, et Jamet du Tillay, dans la suite bailli du Vermandois. A leur retour ils me dirent, et ils racontèrent publiquement, en présence de tout le peuple d’Orléans très désireux de savoir ce qu’il en était de cette Pucelle, qu’ils l’avaient vue présente auprès du roi à Chinon. Le roi, disaient-ils, ne voulut pas d’abord la voir ; elle dut attendre deux jours avant qu’on lui permît d'être admise en sa présence. Elle ne cessait cependant de dire qu’elle venait pour faire lever le siège d’Orléans, et conduire le Dauphin à Reims pour qu’il y fût sacré; elle demandait instamment une compagnie de guerriers, des chevaux et des armes.
11 se passa trois semaines, ou un mois, durant lequel, sur l’ordre du roi, des clercs, des prélats, des docteurs en théologie, examinèrent la Pucelle sur ses paroles et sur ses actes, afin de savoir si le roi pouvait sûrement l’accepter. Après cela, le roi fit réunir de nombreux guerriers pour conduire des vivres à Orléans, et sur l’avis des susdits docteurs et prélats qu’il n’y avait rien de mal dans la Pucelle, il l’envoya à Blois en compagnie du chancelier de France, le seigneur archevêque de Reims, du seigneur de Gaucourt, maintenant grand maître de la maison du roi. Là, à Blois, vinrent ceux qui étaient chargés de la conduite du convoi, les seigneurs de Rais et de Boussac, maréchaux de France, avec lesquels se trouvaient le seigneur de Culan, amiral de France, La flire, et le sire Ambroise de Loré, dans la suite prévôt de Paris.
Tous ensemble, avec les hommes d’armes chargés de conduire les vivres et avec Jeanne la Pucelle, ils vinrent par la Sologne, en ordre de bataille, jusqu’à la rive de la Loire, droit et en face de l’église de Saint-Loup, où les Anglais se trouvaient nombreux et bien fortifiés. L’armée du roi, je veux dire les hommes qui conduisaient le convoi, ne me paraissaient, ni à moi ni aux autres seigneurs capitaines, en état de tenir tête aux Anglais, et d’introduire les vivres dans la ville; ce qui était une difficulté plus grande encore, il fallait, pour y charger les vivres, des bateaux ou des chalands, qu’on ne pouvait se procurer qu’à grand’peine; car ils devaient remonter le courant, et le vent était totalement contraire. Jeanne me tint alors ce langage: « Est-ce vous qui êtes le bâtard d'Orléans? — Oui, lui répondis-je, et je me réjouis de votre venue. — Est-ce vousy reprit-elle, qui avez donné le conseil de me conduire par ce côté de ia rive^ au lieu de me faire aller droit là où sont Talbot et ses Anglais? »
m LA VIERGE-GÜERRIÈRE D’APRÈS LES TÉMOINS DE SA VIE.
— Je répondis que moi et d’autres plus sages que moi avaient donné ce conseil, pensant que c’était meilleur et plus sûr. — Elle répliqua en ces termes : « En nom Dieu, le conseil de Dieu Notre Seigneur est plus sùr et plus sage que le vôtre. Vous avez cru me décevoir, et vous vous êtes déçus vous-mêmes; car je vous amène le meilleur secours qui jamais vint à chevalier quelconque ou à cité, puisque c'est le secours du roi du Ciel, h né procède pas de mes mérites, mais de Dieu même qui^ à la requête de saint Louis et de saint Charlemagne, a eu pitié de la ville d'Orléans et n'a pas voulu que les ennemis, avec le corps du duc d! Orléans, possédassent encore sa ville »
Et aussitôt, et comme instantanément, le vent, qui était contraire et un très grand obstacle à la montée des bateaux destinés aux vivres, changea de direction et devint favorable*. Aussitôt les voiles furent tendues, j’entrai dans les bateaux et avec moi frère Nicolas de Giresme, maintenant Grand-Prieur de France. Les bateaux passèrent au delà de l’église Saint-Loup, malgré les Anglais. Dès lors je conçus bon espoir de Jeanne plus que je n’en avais eu jusqu’alors.
Je la suppliai de vouloir bien passer la Loire et de venir à Orléans où elle était fort désirée. Elle en fit difficulté, disant qu’elle ne voulait pas abandonner sa gent, sa troupe, dont les hommes étaient bien confessés, repentants, animés de bons sentiments, et pour cela elle refusait de s’en séparer. Je m’adressai à des capitaines de cette troupe; je les priai, je les requis de vouloir bien souffrir que Jeanne entrât dans Orléans, et qu’eux-mêmes avec leurs hommes reviendraient à Blois, où ils passeraient la Loire pour revenir à Orléans; car c’était à Blois que se trouvait le passage (le pont) le plus rapproché *. Les capitaines accédèrent à ma requête et consentirent à passer à Blois : Jeanne vint alors à moi, son étendard en mains. Cet étendard était blanc ; il y avait une
1. Et ventus erat lotaliter contrarius. Tune ipsa Johanna dixit verbaqua* sequunlur; «< Estis vos Bastardus Aurelianensis ? » Qui respondil : « Ità sum, et lætor de adventu vestro. » Tune ipsa dixit eidem domino deponenti : « Estis vos qui dedistis eonsilium quod venerirn hue, de isto latere ripariæ, et quod non iverim de directe ubi erat Tallebot et Anglici? » Qui deponens respondit quod ipse et alii sapientiores eo dederant illud eonsilium, credentes melius facere et securius. Tune ipsa Johanna dixit in isto modo : « En nom Diexiy eonsilium Dei Domini nostri est seeurius et sapientius quàm vestrum. Vos credidistis me decipere, et vosmetipsum plus decipitis, quia ego adduco vobis meliorem succursum quàm venerit unquam cuieumque militi aut civitali, quia est succursus à regecœlorum. Non tamen procedit amore raei, sed ab ipso Deo, qui, ad requestam sancti Ludovici et sancti KaroJi Magni, habuit pietatem de villà Aurel ianensi, nec voluit pâli quod inimici haberent corpus domini Aurelianensis et villam ejus. »
2. Statim et quasi in momento ventus, qui erat contrarius et valdè impediens ne ascenderent naves... mutatus est et factus est propitius.
3. Les autres ponts, comme celui de Beaugency, étaient au pouvoir des ennemis.
DÉPOSITION DE DUNOIS
représentation de Notre-Seigneur tenant en mains une fleur de lis
L’exposé que je viens de faire me semble prouver que Jeanne venait de Dieu, et que ses exploits guerriers étaient œuvre de Dieu plus qu’œuvre humaine. Je suis frappé du changement dans la direction du vent, aussitôt qu’elle nous eut donné espérance de secours ; de l’introduction des vivres malgré les Anglais beaucoup plus forts que l’armée du roi. Que l’on considère surtout que cette jeune fille affirmait avoir connu par vision que saint Louis et saint Charlemagne priaient pour le salut du roi et de la cité.
IL — Je crois pouvoir induire l’origine divine des exploits de Jeanne d’une autre considération. Lorsque je voulus aller à Blois chercher les hommes destinés à renforcer ceux qui étaient dans la place, Jeanne avait peine à attendre, et à consentir que je vinsse vers eux. Elle voulait faire sommation aux Anglais d’avoir à se retirer, avant de leur faire lever le siège ou en venir à les attaquer. C’est ce qu’elle fit en effet. Elle leur fit celte sommation par une lettre écrite dans l’idiome maternel, en termes bien simples, dans laquelle elle leur signifiait en substance qu’ils eussent à laisser le siège et à se retirer en Angleterre, sans quoi elle leur livrerait un tel assaut qu’ils seraient contraints de s’en aller. La lettre fut remise à Talbot. Je puis affirmer que dès cette heure, tandis que précédemment deux cents Anglais mettaient en fuite huit cents et mille combattants français, dès celle heure et dans la suite, il a suffi de quatre ou cinq cents combattants français pour tenir tête quasi à toute la puissance anglaise. Ils en imposaient si fort aux Anglais du siège, qu’ils n’osaient pas sortir de leurs lieux de refuge et de leurs bastilles*.
III. — Un autre signe me fait croire que les faits de la Pucelle venaient de Dieu. C’était le 27 (le 7) mai. De très bon matin l’on commença l’attaque. Jeanne fut blessée d’une flèche qui pénétra d’un demipied dans la chair entre le cou et les épaules. Néanmoins elle ne cessa pas de combattre et ne prit aucun remède^. L’attaque dura depuis la
1. Nolre-Seigneurtenait un globe et bénissait deux lis présentés par les Anges : faute des greffiers, probablement. Il serait aussi injuste d’incriminer le procès en luiméme que de faire porter à l’auteur de VÈnéide la responsabilité des fautes des typographes,
2. Fuerunt missæ dictæ litteræ domino Tallebot; et ab illà horâ ille dominus qui deponit asserit quod Anglici qui in prius in numéro ducenti fugabant octo centum aut mille de exercitu regis, à post et tune quatuor centum aut quinque armatorum seu pugnantium pugnabant in conflictu quasi contrà totam polestatem Anglicorum, et sic cogebanl Anglicos existentes in obsidione aliquotiens quod non audebant exire de suis refugiis et bastillis.
3. Est-ce au témoin, est-ce au greffier qu’il faut attribuer trois ou quatre inexactitudes renfermées dans six ou sept lignes? Ce fut le 7 mai et non pas le 27 qu’eut lieu
première heure du malin jusqu^à huit heures du soir, en sorte qu’on ne concevait plus espérance de victoire pour ce jour. Aussi j’étais résolu et je me mettais en devoir de faire rentrer l’armée dans la ville, lorsque Jeanne vint me demander d’attendre un moment. Elle monta aussitôt à cheval, et se retira seule dans une vigne, à une assez bonne distance de la foule. File y fut en prières l’espace d’un demi-quart d’heure. De retour, elle prit son étendard en mains, et se posta sur le bord du fossé. A l’instant, pendant qu’elle était dans cette attitude, les Anglais frissonnèrent et furent saisis de frayeur; les gens du roi reprirent courage; ils se mirent à escalader et à assaillir le boulevard, sans trouver aucune résistance. Dès ce moment le boulevard était pris, les Anglais mis en fuite; tous périrent. Entre autres détails *, Glacidas et les autres principaux capitaines défenseurs de la bastille, croyant pouvoir se retirer dans la tour du pont, tombèrent dans le fleuve et s’y noyèrent. Personne n’avait insulté la Pucelle en termes si outrageants et si pleins de mépris que Glacidas. La bastille prise, la Pucelle, moi qui raconte le fait, et les autres Français, nous rentrâmes dans la ville, où nous fûmes reçus au milieu des transports de joie et de piété.
Jeanne fut conduite à son hôtel pour le pansement de sa blessure. Le pansement fait, elle prit une réfection, quatre ou cinq tranches de pain dans du vin mêlé de beaucoup d’eau ; ce fut tout son manger et tout son boire pour la journée entière.
Le lendemain, dès l’aube du jour, les Anglais sortirent de leurs tentes, et se mirent en ordre comme pour engager la bataille. A cette nouvelle la Pucelle se leva du lit, et vint, n’ayant pour armure qu’un jaseran. Elle défendit qu’on attaquât les Anglais, et qu’on leur demandât quoi que ce soit ; elle voulut qu’on les laissât se retirer, ainsi qu’ils se retirèrent en effet, sans être aucunement poursuivis. Dès ce moment la ville fut délivrée de ses ennemis.
IV. — Encore une autre preuve {item). Le siège d’Orléans levé, la Pucelle, moi qui dépose et les autres capitaines, nous nous rendîmes auprès du roi à Loches, pour le presser de réunir des hommes d’armes, afin de récupérer les forteresses et les villes des bords de laLoire, Meung, Beaugency et Jargeau. Par là, la Pucelle voulait rendre plus libre et plus sûre la marche du roi vers la ville du sacre. La Pucelle pressait très
Tattaque; Jeanne fut blessée dans raprès-midi et non pas le malin; elle ne se relira pas du lieu du combat, mais son aumônier nous dira qu’elle cessa quelque temps do combattre, et qu’on lui fit l’application d’un remède facile.
1. Intel* cetera dicit dominus deponenSf cette manière de s’exprimer prouve que le greffier abrège; ce qui explique les inexactitudes. Dunois devait èlre embarrassé par la richesse du sujet, et le greffier écrit mal en latin.
DÉPOSITION DE DÜNOIS.
instamment et fréquemment le roi de se hâter, et de ne pas apporter de plus longs délais. Le roi usa de toute la diligence possible ; et avec la Pucelle il envoya le duc d’Alençon, moi qui parle, et d’autres capitaines recouvrer les susdites villes et forteresses. De fait elles furent remises en l’obéissance du roi, en peu de jours. — Croyez-vous, seigneur, que ce fut par le moyen de la Pucelle ? — C’est ma persuasion que ce fut par le moyen de la Pucelle*.
V. — Encore Monseigneur voudrait- il nous dire ce que firent les Anglais chassés d’Orléans ? — Ils réunirent une grande armée pour défendre les villes et les places susdites dont ils étaient les maîtres. Pendant le siège de la citadelle et du pont .de Beaugency, l’armée anglaise vint à la place de Meung-sur-Loire, qui était encore en leur obéissance. Ils ne purent secourir ceux des leurs assiégés dans la citadelle de Beaugency, et dès qu^il vint à leur connaissance que cette dernière place était prise et remise en l’obéissance du roi, tous les Anglais se réunirent pour former une seule armée. Nous pensions que c’était pour venir nous présenter la bataille ; aussi nous nous mîmes en ordre de combat, et l’armée française prit ses dispositions pour les attendre. Mgr le duc d’Alençon, en présence du connétable, en ma présence, et devant plusieurs autres, demanda à Jeanne ce qu’il y avait à faire. Elle lui répondit d’un Ion de voix élevé : « Axjez tous de bons éperons. » Les assistants à ces paroles se récrièrent en disant : « Que dites-vous, Jeanne? C’est donc nous qui tournerons le dos? » et Jeanne de répondre : « Non; ce seront les Anglais qui ne se défendront pas et se débanderont; les éperons vous seront nécessaires pour les poursuivre. » C’est ce qui arriva, ils prirent la fuite; le nombre de leurs morts et de leurs prisonniers dépassa quatre mille.
VI. — Encore un fait dont j’ai bien souvenance et qui est fort vrai. Le roi était à Loches, où la Pucelle et moi nous étions venus après la délivrance d’Orléans. Le roi était un jour dans sa chambre de retrait* avec le seigneur Christophe de Harcourt, l’évèque de Castres, son confesseur, et le seigneur de Trêves*, qui avait été dans le passé chancelier de France. La Pucelle frappa à la porte, et, entrée, se jeta à deux genoux devant le roi, et, lui tenant les jambes embrassées, lui adressa les paroles suivantes ou semblables : « Noble Dauphin^ ne tenez plus tant et de si longs conseils; mais venez au plus tôt à Reims, y recevoir votre digne couronne. » Christophe de Harcourt, s’adressant à elle, lui demanda si c’était de la part de
Fuerunt reducUe... infra paucos dies per medium ipsius Puellæ.
*2. Cabinet, sorte de boudoir à côté d’un vaste apjiartement, tet que celui de Dunois lui-nième que l’on voit encore à Beaugency.
3. Le confesseur, Gérard Machet, n’était pas, en 1429, évêque de Castres; il le devint en 1433; le seigneur de Trêves est Robert le Maçon.
son conseil qu’elle tenait ce langage. Elle répondit que oui, et qu’elle élail fort aiguillonnée à ce sujet. « Jeanne, reprit le comte d’Harcourt, voudriez-vous dire ici en présence du roi la manière dont vous parle votre conseil? — Je conçois fort bien^ répartit-elle, ce que vous voulez savoir, et je vous le dirai volontiers. » Le roi intervint alors : « Jeanne, dit-il, ne vous déplairait-il pas de déclarer ce qui vous est demandé, en présence de tous ceux qui sont ici présents? » Elle répondit que non, et elle dit à peu près ceci, que lorsqu’elle avait déplaisir parce que l’on faisait difficulté d’ajouter foi à ce qu’elle disait de la part de Dieu, elle se retirait à l’écart, priait, et se plaignait à Dieu de la peine qu’elle avait à se faire croire de ceux auxquels elle s’adressait. La prière finie, elle entendait la voix qui lui disait : « Fille Dé {de Dieu), va, va, va, je serai à ton aide, va. » Et quand elle entendait cette voix, elle était inondée de joie, et elle désirait être toujours en pareil état; ce qui est plus fort, en répétant ces paroles, elle éprouvait un merveilleux transport, et tenait ses yeux élevés vers le ciel*.
VII. — Monseigneur, auriez-vous encore quelque autre signe? — Voici encore ce que je puis dire pour en avoir gardé bon souvenir. Après les victoires dont j’ai parlé, les princes du sang et les capitaines voulaient qu’au lieu de Reims, le roi se portât du côté de la Normandie. La Pucelle fut inflexible, et soutint qu’il fallait aller à Reims faire sacrer le roi. Elle donna la raison de son sentiment; c’est que, le roi une fois couronné et sacré, la puissance des ennemis irait toujours en baissant, et que finalement ils seraient impuissants à nuire au roi et au royaume. Tous finirent par .se ranger à son avis.
. Le premier lieu où le roi s’arrêta et campa avec son armée, ce fut devant la ville de Troyes. Il était devant les murs de cette ville et avait réuni en conseil les seigneurs de son sang et les autres chefs de l’armée pour délibérer s’il fallait prolonger cet arrêt et réduire la ville par un siège, ou s’il était plus expédient d’aller de l'avant droit à Reims, en laissant derrière soi la ville de Troyes*. Les sentiments du conseil étaient partagés,
1. Dixit lalia verba aiit similia, quod quando erat displicens aliquo modo, quia faciliter non credebaturei de liis qua* dicebat ex parteDei,retrahebatsead parleniet rogabat Deum, conquerendo sibi quia faciliter ei non credebant illi quibus loquebatur; et oratione factâad Deum, tune audiebat unarn vocem dicentem sibi : Fille Dé, va, va, va, je serai à ton aide, va. Et quando audiebat islam vocem, multùm gaudebat, imu desiderabat semper esse in illo statu ; et, quod fortius est, recitando hujusmodi verba suarum vocum, ipsa miro modo exsiiltabat, levando suos oculos ad cœlum. Le 12 mars, l'accusée de Rouen avouait que les Saintes l’appelaient Jeanne la Pucelle, Fille de Dieu.
2. (^ousinot nous a dit qu’il était surtout question de revenir en arrière. 11 y a de telles dilTérences entre le récit de Cousinot et celui de Dunois que l’on ne s’explique pas que Quiclierat ait pu dire que le premier ne faisait que reproduire la déposition du second.
DÉPOSITION DE DÜNOIS.
et l’on était indécis sur ce qui serait plus utile. La Pucelle se présenta et entra au conseil. Elle tint à peu près ce langage : « Noble Dauphin, ordonnez à vos gens de se disposer à assiéger la ville de Troyes, et ne pro~ longez pas plus longtemps ces trop longs conseils. Au nom de Dieu, avant trois jours je vous ferai entrer dans la ville de Troyes par amour ^ ou par puissance et par force, et la fausse Bourgogne n'en serapas peu stupéfaite, » Et aussitôt la Pucelle se mit dans les rangs de l’armée; elle fit établir les tentes près des fossés, et fit de si merveilleuses diligences que deux et trois hommes d’armes des plus expérimentés et des plus fameux nnuraient pas pu les égaler. Elle avança tellement la besogne celte nuit que, dès le lendemain, Tévôque et les bourgeois de la ville frissonnants et tremblants vinrent rendre obéissance au roi. On constata dans la suite que dès le moment où la Pucelle donna au roi le conseil de ne pas s’éloigner de Troyes, les habitants avaient perdu tout courage, et n’avaient plus songé qu’à chercher un refuge et un asile dans les églises*. Cette ville ramenée à Tobéissance, le roi alla à Reims où pleine soumission lui fut faite, et où il fut sacré et couronné.
VIII. — Encore, Monseigneur voudrait-il bien nous dire quelque chose de la vie et de la manière d’agir de la Pucelle? — Son habitude de tous les jours était, à l’heure de vêpres ou à la tombée de la nuit, de se retirer à Téglise. Elle faisait sonner les cloches quasi pendant une demi-heure, et réunissait les religieux mendiants qui suivaient l’armée du roi ; elle se mettait alors en prières et faisait chanter par ces frères mendiants une antienne à la Bienheureuse Vierge mère de Dieu-.
IX. — Monseigneur aurait-il quelque chose à nous dire sur les jours qui suivirent le sacre? — Le roi allait à La Ferlé et à Crépy-en-Valois. Les populations accouraient à sa rencontre, faisant éclater des transports de joie et criant : Noël. La Pucelle chevauchait entre l’archevêque de Reims et celui qui vous parle. Elle dit alors ces paroles : « Que voilà un
1. «< In nomine Dei, antè très dies, ego vos introducam infra (inlrà) civitatem Trecensem amore, veJ potentià seu fortitudine, et erit falsa Burgundia multùin stupefacta. » El lune dicta Puella statim cuni exercitu regis transivit, et fixit tentoria sua juxlà fossata. fecitque mirabiles diligentias, quas etiam non fecissent duo vel très usitati et magis famati homincs armorum ; et laliter laboravit in nocte illà quod, in crastino, episcopus et cives illius civitatis dederunt obedientiam régi, frem entes et Ireinentes, ilà quod posteà repertum est quod, à tempore illo quo dédit consiliuni régi de non recedendo, ipsi cives perdiderunt animum, nec qua'rebant nisi refugium et fugere ad ecclesias.
2. Habebat ilium morem, in hora vesperarum, seu crepusculi noctis, omnibus diebus quod se relrahebat ad ecclesiam, et faciebat pulsari campanas per dimidiam boram, congregabatque religiosos mendicantes qui sequebantur exercitum regis, et illà horà se ponebat in oratione, faciebatque decantari per illos fratres mendicantes unaro antiphonam de Beatà Virgine maire Dei.
bon peuple^ je tien ai pas vu un pareil à témoigner tant de joie pour la venue d'un si noble roi. Plût à Dieu^ quand je finirai mes jours, que j'eusse le bonheur d'être inhumée dans cette terre. — O Jeanne, lui dit alors l'Archevêque, en quel lieu avez-vous espérance de mourir? — Ou il plaira à Dieu y répondit-elle ; car pour ce qui est du temps et du lieu, je n'en sais pas plus que vous n'en savez vous-même. Combien je désirerais que ce fût le bon plaisir de Dieu mon créateur de me permettre de me retirer et de quitter les armes. J'irais servir mon père et ma mère en gardant leurs brebis, avec ma sœur et mes frères, qui auraient grande joie de me voir^, »
X. — Monseigneur voudrait-il bien nous parler de la vie, des vertus, de la conversation de la Pucelle parmi les hommes d’armes? — J'affirme qu’homme vivant ne la surpassait en sobriété. Le chevalier Jean d’Olon, maintenant sénéchal de Beaucaire, avait été constitué par le roi, comme le plus sage et le plus courtois des preux, à la suite de la Pucelle, en quelque sorte à sa garde. C'est souvent que je l’ai entendu affirmer que, d’après lui, il n’existait pas une femme plus chaste que ne le fut la Pucelle. J’affirme de mon côté qu’en sa compagnie, ni moi , ni aucun autre, n’avions ni volonté ni désir d'avoir des rapports avec une femme; ce qui, à mon avis, est chose en quelque sorte divine*.
XI. — Il y avait quinze jours que le comte Chuiïort [Suffolk] avait été fait prisonnier lors de la conquête de Jargeau. 11 lui fut remis un papier, un billet, sur lequel étaient écrits quatre vers annonçant qu’une vierge viendrait du Bois-Chenu, qu’elle chevaucherait sur le dos des guerriers armés de l’arc et leur ferait la guerre.
XII. — Pourriez-vous, Monseigneur, compléter tant d’intéressants détails en nous disant si la Pucelle a accompli tout ce qu’elle promettait de faire? — Il est vrai que parlant par jeu du fait des armes, dans le but d’animer les guerriers, Jeanne a dit à propos d’exploits militaires plusieurs choses qui ne se sont peut-être pas accomplies; cependant, quand elle parlait sérieusement de guerre, de son fait, de sa mission, elle affirmait seulement ceci : qu’elle était envoyée pour faire lever le siège d’Orléans, secourir le malheureux peuple de cette ville et des lieux circonvoisins,
1. Utinam placerel Deo, Creatori meo, quod nunc recedereni, dimittendo arma, et irem adserviendum palri et matri in custodiendo oves ipsorum, cum sorore et fatribus meis, qui muUum gauderent videre me.
2. Dicit et deponit quod de sobrietate a nullo vivente superabatur; et mulloliens audivit dictus deponens à domino Johanne d’Olon, milite, nunc senescallod^ Beaucaire, quem rex posuerat et constituerai quasi pro custodià ipsius, sicut sapientiorem et probitate commendatum militem, in societate dictæ Puellæ, quod non crédit aliquam mulierem plus esse castam quàm ipsa Puella erat. Affirmât prætereti dictus deponens quod similiter ipse et alii, duin erant in societate ipsius Puellæ, nullam habebant voluntatem seudesiderium communicandi seu habendi societatem mulieri^ etxidelur ipsi deponenti quod erat res quasi divina.
DÉPOSITION DE DUNOIS
et conduire le roi à Reims pour quïl fût sacré. (Texte latin : « Denique itUer cætera dicit dictus deponens, super hoc inlerrogatus, quod licet dicta Jobanna, aliquotiens jocose loqueretur de facto armorum, pro animando armatoSy de multis spectantibus ad guerram quæ fortè non fuerunt ad effectinn deducta, tamen quando loquebatur seriosè de giierrâ, de facto suo et sufl vocatione, minquam affirmative asserebat, nisi quod erat missa ad lemndum obsidionem Aurelianemem ac succurrendum populo oppresso in Ipsd civitate, locis circumjacentibuSy et ad conducendum regem Remis pro consecrando eumdem regem, »)
Remarques. — Voilà des lignes qui depuis des siècles jettent, sur Thistoire de la Vénérable et sur sa figure elle-même, une obscurité qui a pesé sur tous tes admirateurs de ta Vierge inspirée. Ce sont les seules qui d’une manière expresse disent que la mission finissait à Reims. Elles sont en opposition avec ce que la Libératrice n’a cessé de dire, avec sa conduite constante, avec tout ce qu’ont pensé les contemporains. Cela a été surabondamment établi dans le dernier chapitre du livre précédent. Dunois, quelque atténuation qu'il y apporte, est bien forcé d’avouer que Jeanne prophétisait bien des exploits qui ne se sont pas réalisés; de multis spectantibus ad guefram quæ fortè non fuerunt ad e/fectum deducta ; mais, dit-il, c’était par jeu, jocosè. Elle était donc hâbleuse? encore qu'elle fût vive, alerte, personne ne lui a reconnu ce caractère. C’était pour animer le soldat qu’elle faisait ces rodomontades? c’est de tout point inadmissible. Sans parler de ce qu’elle avait dit à Chinon de l’étendue de sa mission, de ses lettres aux Anglais, aux Troyens, aux Rémois, au duc de Bourgogne, de ses conversations privées, où elle se donnait une carrière bien au delà de Reims, ce n’était pas pour animer le soldat qu’à Rouen elle protestait de tant de manières contre l’interprétation de Dunois, et s’obstinait à vouloir garder le vêtement viril jusqu’à ce que fût accompli ce pourquoi Dieu l’avait envoyée.
Quel motif a dicté à Dunois pareille interprétation, en opposition complète avec ce qu’ont dit de la Vénérable ceux qui ont parlé de sa mission avant le témoignage que l’on vient de lire? Voulait-il par là couvrir de bien tristes intrigues? c’est le secret de sa conscience et de Dieu. Ce qui est indubitable, c’est que semblable assertion doit disparaître totalement de rtiistoire de la sainte fille, encore que bien des livres et bien des discours doivent en être diminués.
11 est regrettable que le vainqueur de Caslillon ait terminé par une erreur si grosse de conséquences, une déposition par ailleurs si remarquable, et où tant d’historiens ont puisé et puiseront encore de si précieux détails.