‹ La vraie Jeanne d'ArcChapitre 113 sur 296 · Que les cheveux ne luy levassent ensur · texte numérisé non relu

Que les cheveux ne luy levassent ensur

2. 11 est bien manifeste qu’il fallait passer la rivière pour aller à Saint-Jean-le-Blanc, silué sur la rive gauche. D'AuIon veut probablement indiquer qu’il aurait été imprudent de débarquer immédiatement sur cette rive, près du fort des Augustins, et faire voir le parti que l’on tira de ITle-aux-Toiles. Un premier débarquement y était facile, et le pont de bateaux dont il va parler permettait de traverser le second bras de la rivière.

JEAN D’AULON

Les Français, voyant qu’ils n’étaient pas assez puissants pour prendre cette dernière, il fut conclu qu’ils s’en retourneraient sans rien faire. Pour retourner et pour passer plus sûrement, il fui ordonné que quelquesuns des plus notables et des plus vaillants guerriers du parti français garderaient que les ennemis ne les pussent grever au retour. Pour ce faire, furent ordonnés Mgrs de Gaucourt, de Villars, alors sénéchal de Beaucaire, et moi.

Comme les Français s’en retournaient de la bastille Saint-Jean-le-Blanc pour entrer en l’Ile susdite, la Pucelle et La Hire passèrent, chacun un cheval, en un bateau de l’autre part de l’île; sur lesquels chevaux ils montèrent incontinent qu’ils furent passés, tenant chacun sa lance en mains*, et alors qu’ils aperçurent que les ennemis sortaient de leur bastille (des Augustins), pour courir sur leurs gens, incontinent la Pucelle et La Hire, qui toujours étaient devant eux pour les garder, couchèrent leurs lances, et commencèrent tout les premiers à frapper sur lesdits ennemis; et alors chacun les suivit et commença à frapper sur iceux ennemis, en telle manière qu’ils les contraignirent de force à se retirer, et à entrer dans ladite bastille des Augustins.

En ce faisant, j’étais, moi qui vous parle, à la garde d'un passage avec quelques autres, établis et ordonnés pour cela. Parmi eux était un bien vaillant homme d’armes du pays d’Espagne, nommé Alphonse de Partada. Nous vîmes passer devant nous un autre homme d’armes de notre compagnie, bel homme, grand et bien armé, auquel, parce qu'il passait outre, je dis de s’arrêter là un peu avec les autres, pour faire résistance aux ennemis, au cas que besoin en serait. Il répondit incontinent qu'il n'en ferait rien. Ledit Alphonse lui dit alors qu’il pouvait s’arrêter aussi bien que les autres, et qu’il y en avait d’aussi vaillants que lui qui s’arrêtaient bien. 11 répondit à icelui Alphonse que non faisait pas lui. Sur quoi ils eurent entre eux certaines paroles arrogantes, si bien qu’ils conclurent d’aller tous les deux ensemble sur les ennemis, et l’on verrait alors qui serait le plus vaillant et qui des deux ferait mieux son devoir. Et se tenant par les mains, de la plus grande course qu’ils purent, ils allèrent vers la bastille des ennemis, et furent jusqu’aux pieds de la palissade {palis).

Quand ils furent aux pieds de la palissade, moi qui vous parle, je vis à l'intérieur du retranchement un Anglais grand, fort et puissant, bien en point et armé, qui leur résistait tellement qu’ils ne pouvaient entrer dans la palissade, et alors celui qui vous parle montra ledit Anglais à

LaPucelle et La Hire prirent chacun un cheval dans l’ile, les passèrent en bateau, les montèrent et se mirent sur la rive gauche, la lance en arrêt. C est le sens, encore que le texte soit obscur.

un nommé maître Jean-le-Canonnier, en lui disant de tirer à icelui Anglais, car il faisait trop grand grief, et portait beaucoup de dommage à ceux qui voulaient approcher de ladite bastille. C’est ce que fit maître Jean; car incontinent qu’il l’aperçut, il adressa son trait contre lui, tellement qu’il le jeta mort par terre. Alors lesdits hommes d’armes gagnèrent le passage, par lequel tous les autres de leur compagnie passèrent et entrèrent en la bastille ; ils l’assaillirent très àprement et à grande diligence de toute part, en tel ordre {par tel party) que dans peu de temps, ils la gagnèrent et prirent d’assaut, et là furent tués et pris la plupart des ennemis; et ceux qui se purent sauver se retirèrent en la bastille des Tournelles, qui était aux pieds du susdit pont. Ainsi la Pucelle et ceux qui étaient avec elle obtinrent ce jour-là la victoire sur les ennemis, et fut ladite grosse bastille gagnée, et demeurèrent devant elle lesdits seigneurs, leurs gens, avec la Pucelle*, toute icelle nuit.

IV. — Le lendemain au matin, la Pucelle envoya quérir tous les seigneurs et capitaines qui étaient devant la bastille prise®, pour aviser ce qui restait à faire. On conclut après délibération qu’il fallait assaillir ce jour-là un gros boulevard que les Anglais avaient fait devant la bastille des Tournelles, et qu’il était expédient de l’avoir et de le gagner avant que de faire autre chose. Pour mettre ce dessein à exécution, allèrent de part et d’autre la Pucelle, les capitaines et leurs gens, ce jour-là, bien matin, devant ledit boulevard. Ils donnèrent l’assaut de toutes parts, et firent tout leur effort de le prendre, tellement qu’ils furent devant icelui boulevard depuis le matin jusqu’au soleil couchant, sans parvenir à le prendre ni le gagner. Les seigneurs et capitaines étant avec eux voyant que bonnement ils ne pouvaient le gagner ce jour-là, considéré l’heure qui était fort avancée {fort tarde\ et aussi que tous étaient fort las et travaillés, conclurent entre eux de faire sonner la retraite ; ce qui fut fait.

ET A SON DE TROMPETTE IL FUT SONNÉ (publié) QUE CHACUN SE RETIRAT POUR

ICELUI JOUR. En faisant ladite retraite, celui qui portait l’étendard de la Pucelle et le tenait encore debout devant le boulevard, étant las et travaillé, le bailla à un nommé le Basque, qui était au seigneur de Villars. Je connaissais Basque pour un vaillant homme, je craignais que mal ne s’en suivit de la retraite, et que la bastille et le boulevard ne demeurassent ès mains des ennemis. J’eus imagination que si l’étendard était bouté en avant, à cause de la grande affection {^aleurT) que je connaissais être aux

1. Défaillance de la mémoire. La Pucelle, blessée aux pieds par une chausse-trappe, rentra dans la ville.

2. Il faut entendre ceux qui étaient restés sur la rive gauche ; car beaucoup de ceux qui étaient restés dans la ville étaient opposés à l'attaque qui eut lieu le samedi.

JEAN D'AULON

gens étant allés {là), ils pourraient par ce moyen gagner icelui boulevard. Je demandai à Basque, si, au cas où j'entrerais et irais aux pieds du boulevard, il me suivrait; il me dit et promit d'ainsi le faire. J'entrai alors dans le fossé et j'allai jusqu'au pied du revêtement ' du boulevard, en me couvrant de ma targette * par crainte des pierres, et je laissai mon compagnon de l'autre côté, croyant qu'il dût me suivi’e pied à pied ; mais quand la Pucelle vit son étendard ës mains dudit Basque, et qu’elle I le cuidait avoir perdu (sic?), alors que celui qui le portait était entré au fossé, elle vint, prit l'étendard par le bout, de manière qu’elle ne pouvait l’avoir, en criant : « Ah! mon étendard, mon étendard! » et elle le branlait. Je m'imaginais qu’en ce faisant les autres penseraient que la Pucelle leur faisait quelque signe, et je m’écriai : « Ah ! Basque, est-ce ce que tu m'as promis? » et alors Basque tira tellement l’étendard qu'il l’arracha des mains de la Pucelle, et, ce fait, il vint vers moi, et porta ledit étendard. k cette occasion tous ceux de l’armée de la Pucelle s’assemblèrent, et de rechef se rallièrent, et avec si grande âpreté* assaillirent ledit boulevard que, peu de temps après, le boulevard et la bastille furent pris par eux, et abandonnés par les ennemis.

Les Français se retirèrent à Orléans en passant sur le pont. Ce jour-là même j’avais ouï dire à la Pucelle : « En nom Dieu, on entrera de nuit en la ville par le pont. » Cela fait, la Pucelle et ses gens entrèrent dans Orléans ; je la fis panser, car elle avait été blessée d'un trait dans l'attaque *.

Le lendemain les Anglais qui étaient demeurés devant la ville, sur la rive opposée à celle des Tournelles, levèrent le siège, et s’en allèrent tout confus de leur déconfiture. Et par ainsi, moyennant l’aide de Notre-Seigneur et de la Pucelle, la cité fut délivrée des mains des ennemis.

V. — Certain temps après le retour du sacre, le conseil du roi, qui alors était à Mehun-sur-Yèvre , fut d’avis qu’il était très nécessaire de recouvrer la ville de La Charité que tenaient les ennemis ; mais qu’avant il fallait prendre la ville de Saint-Pierre-le-Moustier que tenaient pareillement les mêmes ennemis.

Pour ce faire, et assembler des gens, la Pucelle alla en la ville do Bourges, où elle fit son assemblée, et de là avec une certaine quantité de gens d’armes, dont le chef était Mgr d’Albret, elle alla assiéger la ville de Saint-Pierre-le-Moustier.

1. De la dove dudit boulevard, c’est, je crois, le revêtement extérieur, soit d’un boulevard, soit d’un fossé. Voy. Ducange, au mot Dova, doa.

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