‹ La vraie Jeanne d'ArcChapitre 114 sur 296 · Par si grant asprese · texte numérisé non relu

Par si grant asprese

4. Le bon d’Aulon raconte la part qu’il a prise à la conquête des Tourelles plus que celle de l’hérotné.

Après que la Pucelle et ses gens eurent tenu le siège devant la ville pendant quelque temps, on résolut de donner Tassant à la ville, et ainsi il fut fait. Ceux qui étaient là firent leur devoir de la prendre, mais, vu le grand nombre de gens qui étaient en la ville, sa grande force, et aussi la grande résistance opposée par les défenseurs, les Français, pour toutes ces causes, furent contraints et forcés de se retirer. En ce moment, j’étais blessé d'un trait au talon, tellement que je ne pouvais ni me soutenir, ni marcher sans béquilles. Je vis cependant que la Pucelle était demeurée très petitement accompagnée de ses gens sans autres. Craignant qu’un inconvénient ne s’en suivit, je montai sur un cheval, et incontinent tirai vers elle. Je lui demandai ce qu’elle faisait là ainéi seule, et pourquoi elle ne se retirait pas comme les autres ; elle me répondit, après avoir ôté sa salade * de dessus la tète, qu’elle n’était pas seule, et qu’encore avait-elle en sa compagnie cinquante mille de ses gens, et qu’elle ne partirait pas de là qu’elle n’eût pris la ville. Or, à cette heure, quelque chose qu’elle dît, elle n’avait pas avec elle plus de quatre ou cinq hommes. Je le sais certainement, et plusieurs autres qui pareillement la virent. Ce qui fut cause que je lui dis derechef de se retirer de là, et de s’en aller comme faisaient les autres. Elle me dit alors de faire apporter des fagots et des claies pour faire un pont sur les fossés, afin de pouvoir mieux approcher de la ville. Et en me disant ces paroles, elle s’écria à haute voix et dit : « Aux fagots et aux ctaics tout le monde^ afin de faire le pont, » Il fut incontinent après fait et dressé. Ce dont je fus tout émerveillé, car incontinent la ville fut prise d’assaut, sans y trouver pour lors trop grande résistance.

VI. — Tous les faits de la Pucelle me semblaient plus divins et plus miraculeux qu’autrement, et il était impossible à une si jeune Pucelle de faire telles œuvres, sans le vouloir et la conduite de Notre-Seigneur.

Par l’espace d’un an entier, sur le commandement du roi notre seigneur, je suis demeuré en la compagnie de la Pucelle. Pendant ce temps, je n’ai vu ni connu en elle chose qui ne doive être en une bonne chrétienne; je l’ai toujours vue et connue de très bonne vie et honnête conversation, en tous et chacun de ses faits.

J’ai connu icelle Pucelle être très dévote créature ; elle se maintenait très dévoiement en oyant le divin service de Notre-Seigneur, lequel continuellement elle voulait ouïr, c’est à savoir aux jours solennels la grand'messe du lieu où elle était, avec les heures subséquentes, et les autres jours une messe basse ; elle était accoutumée d’ouir messe tous les jours, s’il lui était possible.

i. Casque pointu avec un couvre-nuque et une visière mobile, dite garde-vue. (Lacurne.)

JEAN D’AULON

Par plusieurs fois j’ai vu et su qu’elle se confessait et recevait Notre-Seigneur, et elle faisait tout ce qu’il appartient à bon chrétien et à bonne chrétienne de faire, et jamais, pendant que j’ai conversé avec elle, je ne Tai ouïe jurer, blasphémer ou parjurer le nom de Notre-Seigneur, ni de ses saints, pour quelque cause ou occasion que ce fût.

Encore qu’elle fût jeune fille, belle et bien formée, et que par plusieurs fois, soit en l’aidant à s’armer, soit autrement, je lui aie vu l’extrémité des seins, et quelquefois, en la faisant appareiller de ses plaies, les jambes toutes nues ; encore que souvent je l’aie approchée, et que je fusse fort jeune, et dans l’ardeur de l’âge, toutefois jamais ni sa vue, ni le service de sa personne, n’ont provoqué en moi ni la moindre émotion, ni le moindre désir sensuel à son endroit. Il n’en était pas autrement de qui que ce fût de ses gens et écuyers, ainsi que je le leur ai ouï dire et affirmer par plusieurs fois. A mon avis, elle était très bonne chrétienne et devait être inspirée ; car elle aimait tout ce que bon chrétien doit aimer ; et par spécial elle aimait fort un bon prud’homme qu’elle savait être de vie chaste.

J’ai ouï dire à plusieurs femmes qui par plusieurs fois avaient vu la Pucelle déshabillée, et su de ses secrets, que jamais elle n'avait eu la secrète maladie des femmes, et que jamais nul n’en put rien connaître ou apercevoir par ses vêtements, ni autrement.

Quand la Pucelle avait quelque chose à faire pour le fait de sa guerre, elle m’a dit à moi qui vous parle que son conseil lui avait dit ce qu’il y avait à faire. Je lui demandai quel était son conseil ; elle me répondit que ses conseillers étaient trois, parmi lesquels Tun résidait toujours avec elle, l'autre allait, et venait souventes fois vers elle et la visitait; et le troisième, celui avec lequel les deux autres délibéraient. Une fois entre les autres je la priai et lui fis requête qu’elle voulût bien une fois me montrer icelui conseil. Elle me répondit que je n’étais pas assez digne, ni vertueux pour le voir; et sur ce je me désistai de lui en parler plus avant, et de m’en enquérir.

Ainsi que je l’ai dit précédemment, je crois fermement, vu ses faits, ses gestes et sa grande conduite, que la Pucelle était remplie de tous les biens qui peuvent et doivent être en une bonne chrétienne.

(Et ainsi l’a dit et déposé, comme dessus est écrit, sans amour, faveur, haine ou subornation quelconque; mais seulement pour la seule vérité du fait, cl ainsi comme il a vu et connu être en ladite Pucelle.)

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