LA VIERGE-GUERRIËRK D'APRÈS SON AUMONIER ET CONFESSEUR
Sommaire : Frère Jean Paquerel. — La mère et les guides de la Vénérable, au jubilé du Puy ,où ils parlent de la Pucelle à frère Pâquerel.— Pâquerel présenté à Jeanne à Tours.
— Choisi par elle pour son confesseur. — Observations. — Constatation de l’intégrité virginale de la Pucelle. — L'examen de Poitiers. — Punition d’un blasphémateur libertin prédite et accomplie* — Remarques. — Premier entretien avec le roi. — Jésus-Christ, roi de France, le roi son lieutenant. — Remarques sur la grandeur de la scène. — L’étendard confectionné sur l’ordre de Notre-Seigneur. — Fonctions de Pâquerel. — Jeanne se confessait presque tous les jours, souvent avec larmes ; communiait souvent, de préférence avec les enfants donnés aux ordres mendiants.
— Remarques. — .Séjour à Blois ; seconde bannière, convocation quotidienne des prêtres tout autour. — Condition d’admission pour les hommes d’armes. — Marche vers Orléans au chant des hymnes de l’Église. — Difficulté de transvasement des vivres. — Critique du texte. — Pâquerel revient de Blois avec les troupes. — Entrée au chant des hymnes sous les yeux des Anglais. — Course de Jeanne vers Saint- Loup. — Sentiments de Jeanne à la vue des blessés français. — Sa compassion s’étend aux Anglais morts. — Ordre réitéré de se confesser, d’expulser les femmq^ de mauvaise vie. — Sanctification de la fête de l’Ascension. — Prophétie. — Défense aux non confessés de venir au combat. — Le péché fait perdre les batailles. — Lettre de sommation aux Anglais. — Insultes de ceux-ci. — Douleur et consolation de Jeanne. — Remarques. — Prise des Augustins. — Jeanne avertie parles capitaines de ne pas attaquer les Tourelles. — Sa réponse. — Son invitation à Pâquerel. — Blessure. — Refuse de la laisser charmer. — Remèdes. — Touchante adjuration à Glacidas. — Larmes. — Procession à Orléans.. — La Vénérable regardait son fait comme un ministère. — Ses réponses sur ce que son fait est inouï. — Pleine de toutes les vertus. — Sa commisération même pour les ennemis. — Son éloignement de tout péché. — Injustice de sa condamnation. — Appel au roi et au duc d’Alençon sur les secrets. — La Pucelle demandait des fondations pieuses pour les soldats morts au service de la cause nationale.
JEAN PAQUEREL (F®* A LXXX'®, B 118"®, U 185’^®).
Voici, je crois, la déposition incontestablement la plus intéressante de toutes celles qui ont été entendues à la réhabilitation. On n’en regrette que davantage de ne savoir sur le religieux augustin que ce que sa déposition nous en fait connaître. Fixé au couvent de Bayeux, quand il rendait à Paris ce beau témoignage à sa pénitente, il était professeur [lecteur) au couvent de son ordre à Tours, lorsque la Providence l’attacha aux pas de
JEAN PAQÜEREL.
la Vierge. Il nous dira lui-mème par quel concours de circonstances, et elles sont loin d’être sans intérêt. La mise à l’œuvre de la Pucelle était décidée lorsque le religieux augustin la rencontra à Tours où elle faisait confectionner sa bannière. Il ne connaît les examens de Chinon et de Poitiers que par les confidences de la céleste envoyée ; la source ne pouvait être meilleure. Le narrateur fait cependant une confusion de dates; il place au retour de Poitiers la première entrevue de la Pucelle et du roi cl la révélation des secrets sur lesquels il nous donne des détails si significatifs.
A raison de son auteur, du soin avec lequel elle a été faite, des détails qu’elle nous fait connaître, cette déposition demande à être particulièrement étudiée. Le texte latin va être mis au bas des pages, et quelques réflexions suivront les divisions que nous introduisons dans la traduction.
Vénérable et religieuse personne, frère Jean Pâquerel, de Tordre des Hermites de Saint-Augustin, du couvent de Bayeux. Il fut produit hier, admis et prêta serment devant messeigneurs les commissaires. Aujourd'hui 4 mai, sur Tordre des messeigneurs les commissaires, il a été examiné par les greffiers. Après avoir ouï la lecture des quatre premiers articles, il a fait sa déposition dans les termes suivants sous la foi de son serment.
1. — La première fois que j’entendis parler de Jeanne, et de la manière dont elle était venue vers le roi, j’étais dans la ville du Puy-en-Velay L Là se trouvaient la mère de Jeanne, et quelques-uns de ceux qui avaient con-
I. Venerabilis et religiosus vir, frater Johannes Pasquerel, ordinis fratrum Heremitanim sancti Augustini, de convenlu Bajocensi, die hesternà productus, receptus et juralusper dominos commissarios, et hodiè die IV mensis Maii per notariés, de mandato dominorum commissariorum examinatus.
Et primo interrogatus de contentis in I, 11, 111 et IV articulis eidem lectis, dicit et deponit, ejus mediante juramento quod, dum ipse primo habuit nova de ipsà Johannâ et qualiter venerat versus regem erat in villà Âniciensi, in quâ villA erat mater ipsius Johannæ, et quidam de eis qui eamdem Johannam adduxerant versùs regem ; et quia habebant aliquam notiliam cum loquente dixerunt eidem loquenti quod conveniens erat quod veniret cum eisdem ad dictam Johannam, et quod eumdem loquentem nunquam dimilterenl quoiisque eum ad ipsam Johannam perduxissent.
Et cum eisdem venit usque ad villam de Chinon, et dehinc usque ad villam Turonensem, in cujus conventu villæ Turonensis ipse loqiiens erat lector. Et in eàdem villà Turonensi ipsaJohannapro tune erat hospitataindomo Johannis Dupuy, burgensis Turonensis, et eamdem Johannam invenerunt in eàdem domo, et eamdem Johannam allocuti fuerunt illi qui eumdem loquentem adduxerant, dicendo : « Johanna, nos adduximus vobis istum bonum patrem ; si eum benè cognosceretis, vos eum multum diligerelis. » Quibus ipsa respondit quod benè contentabatur de loquente, et quod jam de eo audiverat loqui, quodque in crastino volebat eidem loquenti conüteri. Et iii crastino audivit eam in confessione, et coram eâ cantavit missam, et ex illà horà ipse lo4(uens semper secutus est eam et moram cum eà traxit usque ad villam Compendii dum ibidem capta fuit.
Juit la jeune fille vers le roi. Ces derniers me connaissaient un peu ; ils me dirent que je devais venir avec eux vers Jeanne et qu’ils ne me laisseraient pas qu’ils ne m'eussent mené jusqu’à elle. Je fis voyage avec eux jusqu'à Chinon, et à la suite, de Chinon jusqu’à Tours où j’étais lecteur {professeur de philosophie ou de théologie)^ dans le couvent de mon ordre. Jeanne se trouvait alors à Tours, logée dans la maison de Jean Dupuy, bourgeois de la ville*. C’est là que nous l’abordâmes, et que ceux qui m’avaient amené lui dirent : << Jeanne^ nous vous avo?is amené ce bonpère^ des que vous le connaîtrez^ vous lui serez bien affectionnée , » Jeanne répondit qu’elle était bien contente de me voir, qu’elle avait déjà entendu parler de moi, et que dès le lendemain elle voulait se confesser à moi. Le lendemain je l’entendis en confession, je chantai la messe devant elle, et dès lors je fus toujours à sa suite jusqu'à la ville deCompiègne, où elle fut prise.
[Pàquerel, ayant préparé par écrit sa déposition, n’a eu qu’à la dicter. In cilla Aniciensi, c’est indubitablement Le Puy-en-Velay. Quicherat et beaucoup d’autres ont reculé devant cette traduction. Ils ne connaissaient pas l’incomparable histoire du sanctuaire qui fut au moyen âge ce que Lourdes, — une des dépendances féodales du Puy, — est de nos jours. Ses jubilés qui ont lieu toutes les fois que coïncident la fêle de l’Annonciation et le Vendredi Saint, c’est-à-dire quand le Vendredi Saint tombe le 25 mars, amenaient des pèlerins de lieux plus lointains que les bords de la Meuse; on en voyait de l’Allemagne, de l’Italie, de l'Espagne surtout, et même de la Grèce. Rien d’étonnant que la mère delà Vénérable s’y fût rendue. Il a été établi ailleurs (I, p. 16}, qu'il y avait particulière union de prières entre les chapitres du Puy et de Toul. La dévotion à Notre-Dame-du-Puy était populaire dans ces contrées. Jeanne tenait de sa mère la dévotion aux lieux de piété; les témoins de Domrémy l’ont constaté à l’envi. En 1429 il y avait jubilé au Puy. La fille ne pouvant s’y rendre y aura été représentée par sa mère et par ceux de ses guides dont Pàquerel vient de nous parler. Pàquerel continue :]
II. — J’ai ouï dire que lors de son arrivée à la cour, Jeanne, à deux reprises, fut visitée par des femmes, pour savoir si elle était du sexe masculin ou féminin, et si oui ou non elle était en possession de son intégrité virginale. II fut constaté qu’elle était vraiment femme, vierge, en possession de son intégrité. Cette inspection fut confiée à madame de üaucourl et à madame de Trêves.
Elle fut ensuite conduite à Poitiers pour y être soumise à l’examen des clercs de l’université, et savoir d’eux le parti à prendre. Les examinateurs
1. Jean Dupuy, conseiller du roi en sa cour des comptes, était de plus chargé à Tours des intérêts de la reine Yolande, à laquelle il était attaché depuis 1413. Il était marié à dame de Paul, ou de La Pau. (Cabinet Historique, 18o9, p. 111, Vallet de Viriville.)
JEAN PAQUEREL.
furent maître Jordan Morin, maître Pierre de Versailles, mort depuis évêque de Meaux, et beaucoup d’autres. Après examen, leur conclusion fui, qu’eu égard à l’extrême nécessité dans laquelle se trouvait alors le royaume tout entier, le roi pouvait s’en aider, et qu’ils n’avaient trouvé en elle rien de contraire à la foi catholique. Cela fait, elle fut ramenée à Chinon, où elle s’attendait à parler au roi; ce qui ne lui fut pas accordé de cette fois. Enfin, après délibération du conseil, il lui fut donné d’entretenir le roi.
Ce jour-là même, au moment où Jeanne entrait au château pour lui parler, un homme qui était à cheval laissa échapper ces paroles : « N’estce pas là la Pucelle ? » et en reniant Dieu, il dit que s’il en était le maître une nuit, elle ne sortirait pas pucelle d'auprès de lui. Jeanne repartit :
« Eti nom Dieu, tu le renies, et tu es si près de ta mort. » Une heure ne s’était pas écoulée que le misérable tombait dans l’eau et s’y noyait. Je liens le fait de Jeanne et de plusieurs autres qui en furent les témoins ^
[La Vénérable en avait fini avec les interrogations de Poitiers et de Chinon lorsqu’elle vit Pâquerel pour la première fois. C’est ce qui explique l’inexactitude que l’on vient de lire sur la première entrevue de la Pucelle et du roi. Cette entrevue et la révélation des secrets ont précédé le voyage de Poitiers. Môme après le favorable jugement des docteurs, y a-t-il eu quelque incident qui aurait retardé une audience sollicitée par la Pucelle? Est-ce la cause de l’erreur du témoin qui aura ainsi transposé l’ordre des faits? Cela n’est pas impossible.
Un poème latin du temps, dont il sera parlé au IV® livre, nous fait connaître le nom môme du cavalier qui reçut le châtiment si prompt de son langage insultant pour Dieu et pour son envoyée. Pancrace Justi-
1. Et audivil dici quod ipsa Jolianna, dum venit versùs regem fuit visitata bina vice per mulieres quid erat de eà, et si esset vir vel mulier, et an esset corrupta vel virgo, et inventa fuit mulier, virgo tamen et puella. Et eam visitaverunt, utaudivit, domina de Gaucourt, et domina de Trêves.
Et p(»stmodum ducta fuit Pictavis, ad examinandum per clericos ibidem in universitate existentes, et ad sciendum quid de eà erat agendum, et eam examinaverunt magister Jordanus Morin, et magister Petrus de Versailles, qui mortuus est episcopus Meidensis et plures alii, et, ipsâ per eos examinalâ, concluserunt quod, attentà necessilalcquæ tune toti regno imminebat, rex de eàdem se poterat juvare, et quod in eà nihil invencrunt fidei catholicæ contrarium. Et, hoc facto, fuit reducta ad villam de ( hinon, et credidit loqui cum rege, quod non potuit illà vice. Tandem ex deliberatione consilii cum rege locuta est ipsa Johanna.
Et illà die, dum ipsa Johanna intraret domum regis ad loquendum sibi, quidam homo existens super equum dixit ista verba : Esse pas là la Pucelle? negando Deum quod si haberet eam nocte, quod ipsam non redderet puellam. Ipsa autem Johanna lune eidem homini dixit : Ha ! en nom Dieu, tu le renyes, et tu es si près de ta mort, Postmodum ipse homo infrà horam cecidit in aquam et submersus est ; et hoc dicit ut audivit àJohannà etpiuribus aliis qui dicebant in hoc se fuisse præsentes.
gniani écrit de Bruges, dans la première quinzaine de mai, que Dieu frappe les contempteurs de son envoyée (III, p. 574). Reprenons la déposition.]
Mgr le comte de Vendôme amena Jeanne auprès du roi, et l’introduisit dans son appartement. Le roi en la voyant lui demanda son nom, elle répondit : « Gentil Dauphin, fai nom Jeanne la Pucelle, et vous mande le Roi des cictix par moi, que vous serez sacré et couronné dans la ville de Reims et vous serez lieutenant du Roi des Cieüx, qui est roi de France. » Le roi lui lit de nombreuses interrogations, et Jeanne lui dit de nouveau : « Moi je te dis de la part de Messire que tu es vrai héritier de France et fils du roi; il m'envoie pour te conduire à Reims afin, si tu le veux, que tu y reçoives ta couronne et ion sacre. » Ces paroles furent entendues des assistants, auxquels le roi dit que Jeanne lui avait révélé des choses secrètes qui n’étaient sues et ne pouvaient être sues que de Dieu; ce qui lui donnait grande confiance en elle ^
Tout ce que je viens de dire, je le tiens de Jeanne elle-même, n’ayant pas été présent lorsque cela se passait.
[L’histoire de France n’a pas de page qui approche de ces lignes. L on n’en trouvera de supérieures que dans les promesses faites aux Patriarches que de leur race sortirait le Messie. En dehors, les annales des autres peuples n’offrent rien de comparable. C’est une vierge, c’est-à-dire un ange terrestre, qu’envoie le Roi des Cieux pour confirmer par le miracle la constitution politique de la France. La confirmation, ce seront les miracles qui vont suivre sans doute, mais aussi le miracle qui est fait immédiatement, par la révélation des secrets. Par ce miracle Dieu lui-même fait connaître celui qui doit bénéficier de la loi salique ; il rassure le légitime héritier qui doute de son droit, parce qu’il doute de la légitimité de sa naissance. Pâquerel, instruit par sa pénitente, connaît si bien la portée de ce qu’il dit que, pour ne pas altérer les paroles plus importantes de l’entretien, il les intercale en français au milieu d un texte qu’il a écrit en latin. Gentil Dauphin a la signification d’héritier par la race, selon la signification étymologique et première du mot Gentil^ l’homme de race, et qui en conserve les hautes distinctions. Ce n’est pas tant la Pucelle qui
1. Ipsam autem Johannam duxit ergà regem dominus cornes de Vendosme et introduxit eam in camerà regis. Et dum eamdem vidit, petivit eidem Johanna* nomen suum ; quæ respondit : « Gentil Daulphin^ fay nom Jehanne la Pucelle, et vous mande le Roy des Cieulx, per me, quod vos eritis sacratus et coronatus in villA Remensi, et eritis locum tenens Regis cœlorum qui est rex Franciæ. >» El post multas inlerrogationes factas per regem, ipsa Johanna iterura dixit : « Ego dico tibi ex parte de Messire que tu es vray héritier de France et filz du roy; et me mittit ad te pro te ducendo Remis, ut ibi recipias coronationem et consecrationem luain, si volueris. » El bis audilis rex dixit adstantibus quod ipsa Johanna aliqua sécréta sibi dixerat quæ nullus sciebal aiil scire poterat nisi Deus; quarè multum confidebatde eâ. Et oinnia præmissa audivilab ipsà Johannâ, quia in præmissis non fuit præsens.
JEAN PAQUEKEL.
parle que Messire qui parle par sa bouche ; aussi la Céleste Envoyée se metelle à tutoyer le Gentil Dauphin : « Ego dico tibi ex parie de Messire que tu esvrag héritier de France et filz du roy, » C’est tout un d’être héritier de France et fils du roi. Ainsi le voulait Notre-Seigneur aux jours de la Puceire. 11 n’est certes pas impossible que ses volontés aient aujourd’hui changé. Après la captivité le sceptre royal ne rentra pas dans la famille de David, et les Machabées n’étaient pas des usurpateurs.
Quelle solennité! Ego dico tibi ex parte de Messire. On rapproche involontairement ces paroles de celles qui un jour furent dites à Simon, fils de Jean : Ego dico tibi quia tu es Petrus. Ex parte de Messire, c’est le même Seigneur qui parle.
C’est qu’en effet il se choisit un vicaire destiné à seconder celui contre lequel les portes de l’enfer ne prévaudront pas. Un vicaire, vices gerenSy et un lieutenant, locum tenem., ce sont deux mots synonymes. Or, le roi de France est, dans le dessein de Dieu : locum tenens Regis cœlorum qui est Kex Franciæ:. Si le lieutenant a droit au respect dû à celui dont il tient la place, il n’a de droit que pour faire observer la loi de celui qu’il remplace, et toute sa force est là. S’il l’oublie jusqu’à ne pas reconnaître le suzerain, il devient félon. Toute la mission de la Pucelle dans sa signilication la plus haute est renfermée dans ces paroles. Aussi ne cessel-elle de le proclamer de mille manières.
Elle dit au Dauphin qu’elle le conduira à Reims, si volueris^ si tu le veux. Par suite, cela dépendait de sa libre coopération. Le texte indique que ces paroles furent dites d’une voix haute, pour être entendues des assistants massés durant l’entretien à une extrémité de la salle. Il faut remarquer que rinlroducteur est le comte de Vendôme, la tige de la race qui devait hériter de la lieutenance, mais que, dans la personne du Béarnais hérétique, la France catholique repoussa fort légitimement tant qu’il fut félon, c’est-à-dire dans l’hérésie; et qu’elle n’admit que lorsqu’il fut absous par le Vicaire contre lequel les portes de l’enfer ne sauraient prévaloir ; elles auraient prévalu au royaume de France, lorsque l’héritier de la couronne était en révolte ouverte contre celui qui est le fondement de l’Église, si la nation l’avait accepté. Le sang ne donne droit à la lieutenance que lorsqu’il est vivifié par une âme qui en reconnaît le plus essentiel devoir, la dépendance du Roi des Cieux, l’obligation de régner en son nom et pour lui. Considérer le sang royal d’une manière purement matérielle, c’est ne pas connaître la signification du mot, lui enlever son sens élevé, pour le ravaler à une signification animale; car, matériellement considéré, il n’est que cela. Voilà pourquoi, entre la théorie ici exposée par la Vénérable, et la légitimité telle que l’enseignait fécole gallicane, il y a la distance de la terre au ciel, du Christianisme à
ridolâlrie. Le droit divin du sang matériellement considéré est une idol&trie réprouvée par la foi et la raison; il en est le renversement. Reprenons la déposition de Pâquerel.]
111. — Je sais de Jeanne qu’elle souffrait beaucoup de tant d’interrogatoires qui l’empêchaient d’accomplir Tœuvre pour laquelle ellfe était envoyée. 11 était nécessaire de se mettre à l’œuvre et le temps en était venu. Elle m'a dit s’être enquise auprès des messagers de son Seigneur, c’est-à-dire de Dieu, de ce qu’elle avait à faire. Ils lui dirent de prendre l’étendard de son Seigneur. C’est pour obéir qu’elle fit faire sa bannière. Notre Sauveur y était peint porté sur les nuées du ciel dans l'attitude de juge; un Ange lui présentait un lis qu’il bénissait. J'arrivai à Tours lorsqu’on travaillait à confectionner la peinture et l’étendard.
Peu de temps après, Jeanne se mit en roule avec les hommes d’armes, pour faire lever le siège d’Orléans. J’étais en sa compagnie; je ne la quittai plus jusqu’à ce qu’elle fût prise devant Compiègne; j’étais à son service en qualité de chapelain, je l’entendais en confession, je lui chantais la messe.
Fort grande était la dévotion de Jeanne envers Notre-Seigneur et la Bienheureuse Marie. Elle se confessait quasi tous les jours et communiait souvent. Se trouvait-elle dans un lieu où il y avait couvent des religieux Mendiants, elle m’avait chargé de lui rappeler les jours où les petits enfants de ces couvents recevaient le sacrement de l'Eucharistie, afin de pouvoir communier avec eux ; ce qu'elle faisait souvent, car c’était avec les enfants donnés aux religieux Mendiants qu’elle recevait le sacrement d’Eucharistie.
Quand elle se confessait, elle pleurait.
A son départ de Tours pour Orléans, elle me pria de ne pas la quitter, mais de rester toujours auprès d’elle comme son confesseur. Je le lui promis ^
i. Audi vit eliam ab ipsâ quod non contentabatur de tantis interrogationibus, et quod impediebant eam ad peragendum negolium ad quod missa erat, et quod opu!$ erat et lempus negoliandi ; dicens ulterius quod inquisiverit (à) nuntiis Domini sui, scilicet Dei, quid ipsa agere debebat, et eidem Johannæ dixerunt quod acciperet vexillum Domini sui; etpropterhoc ipsa Johannafecit üeri vexillum suum, in quo depingebatur imago Salvatoris noslri sedentis in judicio, in nubibus cœli, et erat quidam Angélus depictus tenens in suis manibus ilorem lilii quem benedicebat imago. Et applicuit ipse loquens Turonis illo tune quodepingebatur illud vexillum.
Et paulo post ipsa Johanna ivit cum aliis armatis ad levandum obsidionem Aurelianis existentem; et erat ipse loquens in societate ipsius Johannæ à quà non recessit donec ipsa fuit capta antè Compendium; etsibi serviebatut cappellanus audiendo eam in confessione et missam cantando.
Et dicit loquens quod ipsa Johanna erat multum devota ergà Deura et Beatam Mariam, et quasi quotidiè confîtebatur et communicabat fréquenter. Dicebat enim
JEAN PAQUEUEL.
[Jeanne ne refusait pas de donner des preuves de sa mission; mais il est une limite au delà de laquelle ne pas croire est défaut de foi. Ce défaut de foi devait s'accentuer bien davantage dans la suite. La bannière c’est toujours Notre-Seigneur roi de France. Pàquerel ne parle que d’un ànge, tandis que la Vénérable dit qu’il y en avait deux. Si Notre-Dame était peinte sur l’envers, il peut se faire qu’il y en eût un de chaque côté. La bannière a été confectionnée auprès du tombeau de saint Martin, dont la chappe était autrefois portée au-devant de l'armée. Tous les documents sont unanimes pour affirmer que Jeanne se confessait très souvent, plus qu’elle ne communiait. Aucun des quatre ordres mendiants n'est nommé, et il semble que, selon l’occurrence, Jeanne communiait avec les enfants tantôt d'un couvent, tantôt d'un autre. Pàquerel conlinue :]
Nous restâmes à Blois durant deux ou trois jours, pour donner le temps de charger les provisions de vivres sur les bateaux*.
C'est à Blois qu’elle me dit de faire confectionner pour réunir les prêtres une bannière sur laquelle serait représenté Notre-Seigneur en croix; je
loquenli , quando erat in aliquo ioco ubi erant conventus Mendicanlium, quod sibi darel memoriæ dies in quibus pueri Mendicanlium recipiebant sacramenlum Eucharisli;e, ut illà die reciperet cum eisdem pueris, sicut mullotiès faciebat ; nam cum parvis pueris Mendicanlium recipiebat sacramenlum Eucharistiæ.
Dicil etiam quod dum ipsa conülebalur, ipsa flebat.
Insuper dicil loquens quod, dum ipsa Johanna exivit villam Turonensem ad veniendum Aurelianis, ipsa rogavit loquentem quateniis eam non dimitterel, sed semper cum eà staret ut suus confesser; quod sibi promisil loquens.
l.EtfueruntinvillàBlesensicirciter per duos vel 1res dies, exspeclando victualiaqua* ibidem onerabantur in navibus; et ibidem dixit loquenli qualenus faceret fieri unum vexillum pro congregandis presbyteris, gallicè une bannière, et quod in eodem vexillo faceret depingi imaginem Domini nostri cruciflxi ; quod et fecit ipse loquens. Et hujusmodi vexillo facto, ipsa Johanna, omni die binâ vice, manè videlicet et sero, faciebal per ipsum loquentem congregari omnes presbyteros ; quibus congregalis, cantabanl antiphonas et hymnos de Beatâ Marià, et cum eis erat ipsa Johanna. Nec inter illos presbyteros permillere volebat aliquos armatos, nisi fuissent confessi illà die, monendo omnes armalos quatenùs confiterentur, ut venirent ad hujusmodi congregationem ; nam in ipsâ congregatione omnes presbyteri erant parati ad confitendum quoscumque qui eisdem conliteri volebant.
Et dum ipsa Johanna exivit villam Blesensem ad eundum Aurelianis, ipsa fecit congregari omnes presbyteros cum illo vexillo, et anlecedebant ipsi presbyteri armatos. Qui exiverunt per laïus de la Saulongne sic congregali cantando Veni Creator Spii itus et quàm plures antiphonas, etjacuerunt illà die in campis, et etiam die sequenle. Et teriià die applicuerunt propè villam Aureiianensem, ubi Anglici lenebant obsidionem juxtà ripam fluvii Ligeris; et armati regis applicuerunt salis propè Anglicos, iià quod oculatim poterant Anglici et Gallici se videre, ducebanlque armati regis viclualia.
Erat autem tune riparia ità modica quod naves ascendere non poterant nec venire usque ad ripam ubi erant Anglici (Franci) ; et quasi subito crevit aqua ità quod naves applicuerunt versùs armatos ; in quibus navibus ipsa Johanna cum aliquibus armatis introivit, et ivit intrà villam Aureiianensem.
le fis. La bannière une fois faite, Jeanne, deux fois par jour, le matin et le soir, me faisait réunir tous les prêtres. Quand nous étions réunis, nous chantions des antiennes et des hymnes à la Bienheureuse Marie ; Jeanne y assistait; elle ne permettait de se trouver parmi les prêtres qu'aux hommes d'armes confessés ce jour-là. Elle les avertissait de se confesser tous pour venir à ces réunions ; car tous les prêtres présents étaient toujours prêts à recevoir les confessions de ceux qui le désiraient.
Quand Jeanne sortit de Blois pour aller à Orléans, elle voulut que tous les prêtres fussent réunis autour de cette bannière ; et ils marchaient en tête des hommes d'armes. Nous marchâmes en cet ordre par le côté de la Sologne, chantant le Vent Creator Spiritus et de nombreuses antiennes. Nous couchâmes dans les champs la première nuit, et la nuit suivante. Le troisième jour nous nous arrêtâmes. Nous arrivâmes près d'Orléans, que les Anglais assiégeaient, et nous nous arrêtâmes auprès de la rive du fieuve de la Loire. Les soldats du roi s'arrêtèrent assez près des Anglais, eu sorte que Français et Anglais n'étaient pas hors de la portée de la vue lus uns des autres ; les soldats du roi amenaient le convoi de vivres ; mais les eaux de la rive étaient si basses que les vaisseaux ne pouvaient pas monter jusqu’au lieu où étaient les Anglais [lire Français). Or, Teau grossit comme subitement, en sorte que les vaisseaux arrivèrent jusqu'aux liommes d'armes. Jeanne monta lès bateaux avec quelques hommes d'armes et entra dans Orléans.
Remarque. — [H y manifestement une erreur de copiste, ou défaut de mémoire de la part du témoin, quand il dit que les vivres étaient ù Blois chargés sur les bateaux. Ce ne fut pas par eau qu’ils furent menés à Orléans. Les Anglais étaient maîtres du cours de la rivière depuis Beaugency. Peut-être veut-il dire que les vivres se trouvaient à Blois sur des bateaux d’où on les mettait sur des chars, ou sur les bêtes de somme. Mais dès lors l’expression est fautive. Ou étaient les Anglais est une faute de transcription, il faut lire : les Français. Une difficulté plus grande est de faire concorder la déposition de Pâquerel avec la Chro^ nique de rétablissement de la fête du 8 mai. D’après cette pièce, le fleuve coulait à pleins bords, et le vent était contraire; il soufflait de Tamont; or, les bateaux devaient remonter en amont, le convoi ayant abouti à l’île aux Bourdons, en face de Checy.
Dunois constate, lui aussi, que le vent était contraire et changea soudainement. D’après Pâquerel, l’eau était trop basse pour que les bateaux pussent approcher de la berge. La contradiction disparait si l’on considère que, d’après M. Boucher deMolandon, Vile aux Bourdons était un des nombreux attérissements qui existaient au xv® siècle en cet endroit de la Loire [Delivr . d* Orléans^ p. 56). Les eaux grossies devaient étendre encore
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JEAN PAQUEREL.
plus largement leurs flots sur la grève, et élargir Tespace non accessible aux bateaux. Le vent, en soufflant d’aval au lieu de souffler d’amont, poussait les chalands dans la direction désirée, ralentissait la force du courant, et même tendait à grossir les flots sur la grève. Ainsi se concilient les divers récits. Reprenons la déposition.]
Par ordre de Jeanne, je rentrai à Blois avec les prêtres et avec la bannière. Peu de jours après, je revins à Orléans avec de nombreux guerriers, celle fois par la Beauce. Nous avançâmes bannière déployée, les prêtres tout autour, sans nul obstacle. Dès que Jeanne sut que nous arrivions, elle vint à notre rencontre. Nous entrâmes tous ensemble à Orléans, sans opposition, et nous inlroduisimes les vivres sous les yeux des Anglais. Chose étonnante ! Les Anglais très nombreux, bien établis, armés, disposés pour le combat, voyaient la troupe du roi, relativement peu nombreuse ; ils voyaient, ils entendaient les prêtres qui chantaient, et dans les rangs desquels je portais la bannière ; et cependant aucun d’eux ne remua, et n'attaqua ni les hommes d’armes, ni les prêtres.
lY. — Entrés dans Orléans, les guerriers en sortirent de nouveau sur les instances de Jeanne, et allèrent attaquer et assaillir les Anglais qui étaient dans la bastide ou le fort de Saint-Loup. Après le dîner, je me dirigeai avec d’autres prêtres vers le logis de Jeanne. Au moment où nous arrivions, elle s’écriait : « Où sont ceux qui me doivent armer? Le sang de nos gens rougit la ternie. » Aussitôt qu’elle fut armée, elle s’élança hors de la ville, courant vers le fort Saint-Loup, où avait lieu l’attaque ou l’assaut. Sur le chemin elle rencontra plusieurs blessés; elle en ressentit la plus vive douleur. Elle s’élança avec les autres à l’assaut, si bien que le fort fut emporté de vive force, et les Anglais qui s’y trouvaient faits prisonniers*.
1. Et ipse loquens de jussu dictæ Johannæ, cum presbyteris et vexillo reversas est apud villam Blesensem ; et deindè paucis diebus iransactis, ipse loquens cum mullis armatis venit ad civilatem Aurelianensem per latus Belsiæ, cum dicto vexillo et presbyleris, sine quocumque impedimento; et dum ipsa Johanna scivit eorum adventum, ipsa eis ivit obviam et insimul intraverunt villam Aurelianensem sine impedimento, et introduxerunt victualia, videntibus Anglicis. Et mirum erat quià omnes Anglici cum niultitudine magnà et potentiâ, armati et parati ad bellum videbant armatos regis in comitivâ modicâ respeclu Anglicorum ; videbant eliam et audiebant presbyteros cantantes; inter quos erat loquens, portans vexillum, et tamen nullus Anglicorum commotus est, nec in eosdem armatos et presbyteros nullam fecerunl invasionem.
El ipsis sic in civitate Aurelianensis receptis, armati iterum exiverunt villam Aurelianensem, ipsà Johannà instante, et iverunt ad invadendum et insultum faciendum in Anglicos existentes in fortalitio seubastillà sancli Lupi. Ipse aulem loquens cum aliis presbyteris, post prandiam, accesserunt ad hospitium dicUe Johannæ, et dum ibidem venerunt, ipsa Johanna clamabat : « Ubi sunt illi qui me debentarmarc ? Sanguis nostranim gentium decurrit per terram. » Et ipsa armata exivitcivitatem, et ivit ad dictum locum fortalitii sancli Laudi, ubi erat invasio seu insultus; et in itinere invenit IV. 15
Je me rappelle bien que c'élail la vigile de TAscension. Beaucoup d'Anglais furent tués. Ce fut une grande douleur pour Jeanne, parce que, disait-elle, ils étaient morts sans confession; elle se lamentait beaucoup sur leur sort, et elle-même se confessa sur-le-champ V
Remarque. — [Si la Pucelle avait engagé les Orléanais à se tenir prêts, son intention n'était pas certainement qu'ils fussent attaquer Saint-Loup sans elle. Les Cousinot (III, p. 78) nous disent qu’à son insu l’on avait commencé une attaque qui ne tournait pas à l’avantage des assaillants. Que la Pucelle ait été miraculeusement avertie de ce qui se passait, c’est ce qui est attesté par d’Aulon, de Coûtes, les Cousinot, Colette, femme de Jean Milet, et par Pâquerel lui-même. Les divers récits se concilient en admettant qu’on avait décidé d’attaquer Saint-Loup, et même arrêté un plan, mais que l’on s’y porta sans avertir Jeanne qui s’était jetée sur son lit pour reposer avant d’aller à la bataille. Les témoins ne faisant pas une histoire, forcés de restreindre leur exposition, ne disaient sans doute et ne devaient dire que ce qui pouvait servir à montrer que Jeanne n’était pas suscitée par les mauvais esprits. — La déposition continue.]
V. — Elle me prescrivit d’avertir publiquement tous les hommes d’armes de se confesser de leurs péchés et de rendre grâce à Dieu de la victoire remportée; sans quoi elle n’irait pas avec eux, bien plus elle quitterait leur compagnie.
Cette même veille de l’Ascension, elle me dit qu’avant cinq jours le siège d’Orléans serait levé, et qu’il ne resterait pas un Anglais devant les murs de la ville. Il en fut ainsi, car, ainsi que je l’ai dit, ce fut le mercredi que fut pris le fort de Saint-Loup, là où est le couvent des religieuses. Il y avait dans ce fort plus de cent Anglais, tous hommes d’élite et bien armés. Pas un qui ne fût pris ou tué.
Ce même jour, le soir, à son logis, elle me dit que le lendemain, fête de l'Ascension du Seigneur, elle n’irait pas au combat et ne s’armerait pas, par respect pour la fête ; et qu’elle voulait ce jour-là se confesser et recevoir le sacrement d^Eucharistie. Ce qu’elle fit.
Ce même jour de l’Ascension elle fit publier que nul ne fût le lendemain assez hardi pour sortir de la ville et aller au combat et à l’assaut, sans s’être précédemment présenté à confesse; que l’on veillât à ce qu’il n’y
multos vulneratos, undè maximè condoluit, et applicuit cum aliis ad insultum, laliter quod vi et violentiâ ipsum fortalilium fuit captum, etÂnglici in eodem existentes capti.
i. Et recordatur ipse loquensquod fuit in vigiliâ Ascensionis Domini, fueruntque ibi multi Anglici interfecti ; undè multùm dolebat ipsa Johanna ex eo quod dicebat eos interfectos sine confessione, et eos multùm plangebat, et illicù ipsa eidem loquenti confessa est.
JEAN PAQÜEREL.
eût pas dans Tarmée des femmes de mauvais renom; parce que, à cause des péchés, Dieu permettrait la mauvaise issue de la guerre. Il fut fait comme Jeanne Tavalt ordonné
Remarque. — [D’après les Cousinot, Jeanne aurait voulut combattre le jour de l’Ascension, tandis que d’après Pàquerel et l’auteur de la Chronique de rétablissement de la féte^ elle se serait abstenue par respect pour la solennité. Les deux assertions ne sont peut-être pas inconciliables. Le désir de mettre Gn promptement aux maux d’un siège de près de sept mois, de proGter d’une première victoire, peuvent avoir fait concevoir à Jeanne la pensée de combattre le lendemain, après l’audition de la messe ; sur les représentations des capitaines, elle aura changé de sentiment et, par un respect qu’elle sentait plus vivement que tout autre, elle aura volontiers accédé aux représentations des chefs.
Confessée probablement le mercredi matin, elle se confesse le soir après la prise de Saint-Loup; se confesse le jeudi matin, se confesse le vendredi matin, probablement le samedi de bon matin, certainement ce même jour après sa blessure. Entendons le témoin.]
Ce même jour de l’Ascension du Seigneur, Jeanne écrivit dans les termes suivants aux Anglais cantonnés dans leurs forts ou bastilles :
« Vous hommes d Angleterre, qui navez nul droit dans ce royaume de France, le Roi des deux vous a ordonné et vous mande par moi Jeanne la Pucelle que vous quittiez vos forts et rentriez dans vos parages; faute de quoi je vous ferai un tel hahu quil en sera peipétuelle mémoire, Cest pour la troisième et dernière fois que je vous éans. Je ne vous écrirai plus. » Signé : « Jhesus Maria, Jeanne la Pucelle », et à la suite : « Je vous aurais envoyé ma lettre plus honnêtement ; mais vous retenez mes héraults; vous avez retenu mon hérault du nom de Guyenne. Veuillez me le
1. Eidem etiam loquenti præcepit quod publicù moneret omnes armatos quod con- Rterentur peccata sua et redderent gratias Deo de victorià oblenià ; alias ipsa cum eis noo interessetyimo ipsorum societatem relinqueret; dicendo ulterius, diclà die Vigilia* Ascensionis Domini, quodinfràquinque dies obsidio existens antè villam Âurelianenseni levaretur, nec remaneret aliquis Anglicus coram civitate ; quia, ut jain dixit, dictâ die Mercurii, fuit captum fortalitium seu bastilda sancti Laudi, ubi sunt moniales; et in quo fortalitio erant plusquàm centum homines electi et benè armati, de quibus nullus remansit quin fuerit captus aut mortuus.
Et illà die de serù, dum esset in suo hospitio, dixit eidem loquenti quod in craslinum quod erat dies festi Ascensionis Domini non facerel bellum, nec se armaret ob reverentiam dicli festi, et quod illâ die volebat confileri et recipere sacramentum EucbarisUæ ; quod et fecit.
Et illà die ordinavit quod nullus præsumerel in crastino exire villam et ire ad invasionem seu insultum nisi per prius ivissetad confessionem,et quodipsi ca verent (a/iàs cat^rat] ne mulieres dilTamatæeam sequerentur; qüiapropter peccata Deus permitteret perdebe bellum. Et ità factum fuit, sicut Johanna ordinaverat.
LA VlERGE-GUEaRlÉBE D'APRÈS LES TÉM015S DE SA VIE.
renvoyer^ et je vous renverrai quelques-uns de vos gens pris au fort Saint- Loup ; car tous ne sont pas morts. »
Elle prit ensuite une flèche, avec un fil elle attacha la lettre à Testrémité, et elle ordonna à un arbalétrier de la lancer aux Anglais, en criant : « Lisez, il y a des nouvelles. » Les Anglais reçurent la flèche, el la lettre qu'ils lurent. La lecture finie, ils se mirent à crier de toutes leurs forces : « Ah ! ce sont des nouvelles de la putain des Armagnacs! » (!es paroles firent pousser à Jeanne de grands soupirs, et lui firent répandre une grande abondance de larmes; elle invoquait le Roi des Cieux à son aide. Elle fut ensuite consolée, parce que, ainsi qu'elle le disait, elle avait eu des nouvelles de son Seigneur.
Le soir après le souper, elle m'ordonna de me lever le lendemain de meilleure heure que je ne Tavais fait le jour de r.Vscension ; je Tentendrais en confession de très bon matin. Je le fis ainsi*.
Remarqle. — [Il était ordonné à la Vénérable de faire trois sommations à l'envahisseur. Elle avait fait la première par la fameuse lettre envoyée de Blois; ou même peut-être avant l'arrivée à Blois. D’après le Journal du siège^ la Pucelle renouvela la sommation le 30 avril samedi, et le l^'mai dimanche, soit à la Belle-Croix, soit à la Croix-de-Morin, c’esl-à-dire aux assiégeants de la rive droite et de la rive gauche. La Chronique de la fête du 8 mai dit que durant ces jours, où elle attendait les renforts de Blois, la Pucelle renouvela deux ou trois fois ses sommations aux Anglais. D’après de Coûtes, elle aurait fait une sommation quelques instants avant de se jeter sur son lit, d’où les voix la firent se lever précipitamment.
1. Dicit etiam ipse loquens quod illâ die festi Âscensionis Doinini, ipsa Johanna scripsit Anglicis exislentibus in forlaliliis seu baslildis in hune modum : « Vos homines Angliæ^qui nullurn jus habetis in hoc regno Franciæ, Rex cœlomm vobis præcipit et mandat pei' me, Johannam la Plxelle, quatenùs dimiitatis vestra fortalitia et recedatis in partibus reslrw, tel ego vobis faciam taie Hahu (cri d’alarme, d’où carnage, désastre) de quorum (quo) ei'it perpétua mémorial et hæc sunt quæ p'o tertid et ultimâ vice ego vobis scribo^ nec ampliùs vobis scribam, » Sic signatum ; Juesus, Maria, Jehanxe la Plcelle. El ultra : « Ego misissem vobis meas litteras honestius, sed vos detinelis meos prxcones^ galficé mes héraulx; quia retinuistis meum hérault vocatum Guyenne, Quem mihi mittere velitis el egomiUam vobis aliquos de gentibus vestris captis in fortalitio sancti Landi, quia non sunt omnes mortui, »
Et post modurn accepit unam sagitlam, el ligavil cum filo dictain litleram in buto dictai sagittîi*, et præcepit cuidam balistario, quod traheret hujusmodi sagitlam ad Anglicos, clamando : « Legatis, sunt nova. » Quà lectâ inceperunt clamare maximo clamore dicendo : « As (ah !) sunt nova de la putain des Armignacs, » Ex quibus verbis ipsa Johanna incepit suspirare etflere cum abundantiàlacrymarum, invocando Regem cœlorum in suo juvamine. Et postiiiodum fuit consola ta, ut dicebat, quia habuerat nova à Domino suo; et sero, post cœnam, ordinavit loquenli quod ipse surgeret in crastino ciliùs quàm fecisset die Ascensionis, et quod eam confiteretur summo mane : quod et fecit.
JEAN PAOUEREL.
D’après cette lettre, elle aurait fait trois sommations par écrit, indépendamment des sommations orales.
Nombreux sont les documents qui nous parlent de l’arrestation des hérauts au camp anglais, du sort qui les menaçait, de leur délivrance. Ils diffèrent sur les circonstances de leur retour. 11 peut se faire que, relâchés une première fois sur la menace de représailles, que Dunois aurait exécutées sur les hérauts et prisonniers anglais présents dans la ville, ils aient été faits prisonniers dans un second ou troisième envoi, et que la captivité de Tun d’entre eux n’ait pris fin, comme l’affirme un chroniqueur, qu’avec le siège même. Le témoin continue.]
\1. — Le jour indiqué, c’est-à-dire le vendredi, lendemain de la fêle de l'Ascension, je me levai de très bon matin, j’entendis Jeanne en confession, et je chantai la messe devant elle et devant ses gens, dans la ville d’Orléans; on alla ensuite à l’attaque; elle dura depuis le matin jusqu’au soir. Le fort des Augustins fut conquis après un grand combat. Jeanne avait l’habitude de jeûner le vendredi ; elle ne put pas jeûner ce vendredi, parce qu’elle était trop fatiguée; elle soupa.
Elle avait soupé, quand elle vit arriver un vaillant et notable chevalier dont le nom ne me revient pas. Il lui dit que les capitaines et les hommes d’armes avaient tenu conseil; qu’ils avaient considéré qu’ils étaient en petit nombre proportionnellement au nombre des Anglais ; Dieu leur avait fait une grande grâce par les succès déjà remportés. «La ville, ajoutait-il, est pleine de vivres; nous pourrons bien la garder en attendant le secours du roi ; il ne semble pas à propos au conseil que l’armée sorte demain de la ville. » Jeanne repartit : « Vous avez été à votre conseil, et y ai été au mien; et croyez que le conseil de mon Seigneur s exécutera et tiendra, et que le conseil des hotnmes s évanouira; » et se tournant vers moi qui étais près, elle me dit : « Demain, levez-vous au premier jour^ plus matin (encore) qu aujourd'hui, et faites du mieux que vous pourrez; tenez-vous toujours prés de moi, car demain j'aurai beaucoup à faire; beaucoup plus que je ne teus jamais de ma vie; demain le sang milita de mon corps au-dessus de la mamelle^, »
1. El dictâdie videlrcet V^eneris, in crastino dicti festi Ascensionis, ipse loquens surrexil summo mane, eamdem Johannam audivit in confessione et canlavit missam coram ipsâ et suis gentibus in villà Âurelianensi, et postmodum iverunt ad insultum qui duravit à mane usque ad vesperam. Et eàdem die fuit captuin fortalitium Augus- Unensecum magno insultu, et ipsa Johanna quæ consueveratjejunare diebus Veneris, illAdie non potuit jejunare, quia fuerat nimis vexala, et cœnavit ipsa Johanna. Posl ejuscœnam, venit ad eamdem .fohannam unus valens et notabilis miles, de cujus nomine non recordatur ipse loquens, et dixit eidem Johannæ quod capitanei et armati regis fuerantad invicem ad consilium, et quod ipsi videbant quod eranl pauci armati respectu Anglicorum,quodque eisdem Deus f^eceratmagnamgratiam devictoriis obtenlis {diaprés iT Urfé : conUnlis obteniis^ texte des deux autres manuscrits et de Quichei'at, u\i
Remarque. — [Il en coûtait aux capitaines de se ranger sous les ordres d’une femme. C’est sans elle qu’on entreprend contre Saint-Loup une attaque qui ne réussit pas avant son arrivée. Le jeudi on délibère sans la Pucelle, et l’on s’arrête à un projet qui n’est pas exécuté. Le vendredi soir c’est le méchant message que l’on vient de lire. Le lendemain Gaucourt se tient aux portes pour empêcher la sortie, et c’est sans les capitaines royaux que la Vénérable commence l’immortel assaut contre les Tourelles. Entendons Pàquerel.]
VII. — Le samedi arrivé, je me levai au premier jour, et je célébrai la messe. Jeanne alla à l’attaque du fort du pont, là où était l’Anglais Glasdas (Glacidas). L’attaque dura sans discontinuer depuis le matin jusqu’au coucher du soleil.
Dans cette attaque, après le dîner, Jeanne, ainsi qu’elle l’avait prédit, fut atteinte d’une flèche au-dessus de la mamelle. Le sentiment de la blessure la fit craindre et pleurer; et, comme elle le disait, elle fut consolée. Quelques hommes d’armes, la voyant si douloureusement blessée, voulurent la charmer. Elle s’y opposa en disant : « Je préférerais mourir que faire ce que je saurais être un péché ou en opposition avec la volonté de Dieu. » Elle savait bien qu’elle devait mourir une fois, encore qu’elle ignorât quand, le lieu, la manière, l’heure; que si on pouvait appliquer sans péché un remède à sa blessure, elle voulait bien être guérie. On mit sur sa blessure de l’huile d’olives et du lard. Après ce pansement, elle se confessa à moi avec larmes et lamentations.
Elle revint de nouveau à l’attaque ou à l’assaut en criant et répétant : « Clasdas^ Clasdas^ renty^ renty (rends-toi, rends-toi), au Roi des deux; tu m'as appelée putain; et moi j'ai grande pitié de ton âme et de tâme des tiens. » Alors Clasdas, armé de la tête aux pieds, tomba dans la Loire et s’y noya. A celte vue Jeanne, émue de compassion, se mit à pleurer avec de grands sanglots [incepit fortiter flere) sur l’âme de Glacidas et des autres Anglais qui en grand nombre périrent dans les eaux. En ce jour tous les Anglais d’au delà du pont furent faits prisonniers ou perdirent la vie*.
pas de sens) « consideranles quod villa est plena victualibus, nos polerimus benè cuslodire civilalem exspectando succursum regis; nec videtur consilio expediens quod cras armali exeant ». Ipsa Johanna respondit : « Vos fuislis in veslro consilio, et ego fui in meo; et credalis quod consilium Domini mei perficietur et tenebil, et consilium hominum (et non pas hujusmodi) peribit » ; dicendo eidem loquenti qui lune erat propè eam : « Surgatis crastinà die summo manè, et plus quàm hodiè fecerilis cl agalis nielius quàm poteritis. Teneatis vos semper propè me, quia die crastinà ego habebo multum agere, etampliora quàm habui unquam,et exibit crastinà die sanguis à corpore meo suprà mammam. »
1. Die autem sabbati adveniente, ipse loquens surrexil summo mane, missam cele-
JEAN PAQÜEREL.
[La sensibilité de la jeune fille, sa suprême horreur du péché, Théroïsme de la sainte, tout se trouve dans ce passage. Ces larmes et ces sanglots rappellent ceux du Maître sur Jérusalem.]
VIII. — Le dimanche, avant le lever du soleil, tous les Anglais qui restaient, hors des remparts, opérèrent leur concentration et vinrent jusque sur les fossés de la ville. Ils se retirèrent à Meung-sur-Loire et y restèrent quelques jours.
Ce même jour de dimanche, une procession solennelle avec sermon fut faite dans Orléans. Il fut décidé qu'on se rendrait vers le roi, et Jeanne en effet alla vers le roi.
Les Anglais se réunirent et se rendirent à la ville de Jargeau qui fut prise par assaut. Ils furent ensuite mis en déroute et défaits près de Patay.
Jeanne voulut procéder plus avant, et, comme elle Pavait dit, en venir au couronnement du roi. Elle conduisit le roi à Troyes en Champagne, de Troyes à Cliâlons, et de Châlons à Reims. Le roi y fut miraculeusement couronné et sacré, ainsi que Jeanne Pavait prédit dès le premier moment de son arrivée*.
bravit ; et îvit ad insultum ipsa Johanna in fortalitio Pontis ubi erat Clasdas Anglicus ; et duravit ibidem insultus à manè usque ad occasum solis sine intermissione.
Inquo insultu et post prandium, ipsa Johanna, siculprædixerat, fuit percussa de und sagittd supra mammam, et dum sensit se vulneratam iiniuit et flcvit, et fuit consolata. ut dicebat. Et aliqui armati vidantes eam taliter læsam, voluerunt eam charmare, gallicè charmer; sed ipsa noluit, dicendo : « Ego prædiligerem mori quàm facere aliqui d quod scirem esse peccalum, vel esse contra voluntatem Dei », et bcnè sciebat quod semel debebat mori ; non tamen sciebat quando, ubi, aut qualiter, nec qud hord; sed si ejus vulneri posset poni remedium sine peccato, quod ipsa benè vellet sanari. El apposuerunt eidem vulneri oleum olivarum cum lardo, et post hujusmodi appositionem, ipsa Johanna confessa est eidem loquenti flendo et lanientando.
Et ilerum reversa est ad invasionem seu insultum, clamando et dicendo : u Clasdas, Clasdas, renty, renty Régi cœlorum. Tu me vocasti putain; ego habeo magnam pietatem de tud animd et tuorum. » Tune ipse Clasdas armatus à capite usque ad pedes cecidit in fluvium Ligeris et submersus est, undè ipsa Johanna pietate mota incepit fortiter flere pro animd ipsius Clasdas et aliorum ibidem magno numéro submersorum. Et illd die omnes Anglici qui erant ultrdpontem fuerunt capti aut mortui.
i. Et deindè die dominied, anté ortum solis, omnes Anglici qui remanserant in campis, se ad invicem congregaverunt, et venerunt usque suprà fossata villæ Aurelianensis,etiveruntin villd de Magduno suprà Ligerim, et ibidem remanserunt aliquibus diebus. Et dictd die dominied, fuit facta in villd Aurelianensi processio solemnis cum sermone, et concluserunt ire ad regem, et ivit ipsa Johannq versùs regem, et Anglici SC congregaverunt et iverunt ad villam de Jargueau, quæ fuit capta insultu, et deindè Anglici fuerunt debellati et victi juxtà villam de Patay. Et deindè ipsa Johanna volens procedere ulterius, sicut dixerat, ad coronationcm regis, duxit regem ad villam Trecensem inCampanid, et de villd Trecensi apud villam Catalaunensem, et de Catalauno in Yillà Remensi, ubi rex ibidem miraculosè fuit coronatus et consecratus, prout in principio sui accessûs ipsa Johanna prædixerat.
[Pâquerel, pas plus que les autres témoins, ne veut pas et ne doit pas faire une histoire. Il court sur les événements, jusqu’au sacre prédit par Jeanne, ainsi qu’il l’observe. Il ne dit pas que la mission de Jeanne finissait là, mais, comme tous les autres témoins, il se tait sur ce qui a suivi, et ne parle pas de l’échec contre Paris.]
IX. — J’ai entendu Jeanne, parlant de son fait, dire que c’était un ministère. Quand on lui disait : « On ne vit jamais fait pareil à celui que vous accomplissez; dans aucun livre on ne lit de telles œuvres », elle répondait : « Mon Seigneur a un livre dans lequel ne Ut aucun clerc, quelque parfait qu'il soit en cléricature. »
Toutes les fois qu’elle chevauchait par les champs et qu’on approchait des châteaux, elle logeait toujours à part avec des femmes.
Je l’ai vue plusieurs nuits, à genoux sur la terre nue, prier Dieu pour la prospérité du roi, et l’achèvement de la légation que Dieu lui avait confiée.
En campagne et dans l’armée, alors que quelquefois les vivres faisaient défaut, elle refusa toujours de manger de ceux qui avaient été dérobés.
Je crois fermement qu’elle était envoyée de Dieu ; car elle pratiquait les bonnes œuvres et était pleine de toutes les vertus. Les pauvres hommes d’armes, encore qu’ils fussent du parti des Anglais, étaient de sa part l’objet d’une profonde compassion. Quand elle les voyait à l’extrémité ou blessés, elle les faisait confesser.
Elle avait une grande crainte de Dieu. Pour rien, elle n’eût voulu faire chose qui déplût à sa Divine Majesté. Quand elle fut blessée à l’épaule d’un trait, qui traversait les chairs de part en part, on voulut la charmer, en lui donnant l’assurance qu’elle serait immédiatement guérie. Elle répondit que c’était un péché, et qu’elle préférait mourir qu’offenser Dieu par semblable incantation*.
I. Et pluriès audivit dicere dictæ Johannæ quod de facto suo erat quoddam ministerium; et quum sibi diceretur : « Nunquam talia fuerunt visa, sicut de facto vestro, in nullo libro legilur de talibus factis », ipsa respondebat : « Dominus meus babet unum librum in quo unquam nullus clericus legit, tantùm sil perfectus in clericaturà. »
Dicit insuper ipse loquensquod, totiens quotiens equilabat per campos et appropinquabat fortalitia, semper hospitabatur ad partem cum mulieribus ; et vidit eam pluribus noclibus quod se ponebat genibus flexis ad terrain, orando Deum pro prosperitate regis et complemenlo suæ legationis sibi commissæ à Deo.
Dicit insuper quod, in exercitu et dum erat in campis, quod aliquando non inveniebantur victualia necessanA; ipsa tamen nunquam voluisset comedere de victualibus ablatis.
Et crédit loquens firmiter quod erat à Deo missa, quia exercebat bonas operationes et erat plena omnibus virtutibus ; nam de pauperibus armatis, esto quod essent de parte Anglicorum, ipsa multum compatiebatur, quia dum videbat eos in extremis vel vulneratos, faciebat eos confiteri.
Timebat etiam multiim Deum, quia pro nulld re voluisset agere aliquid quod Deo
JEAN PAQÜEREL.
X. — C’est pour moi un sujet de grand étonnement, que des clercs de si haut rang que l’étaient ceux qui à Rouen l’ont livrée à la mort, aient osé commettre un attentat contre Jeanne, aient osé faire mourir si cruellement, sans cause (au moins en rapport avec une sentence capitale), une telle pauvre chrétienne, bien simple. Ils pouvaient la garder dans leurs prisons ou ailleurs, sans avoir rien à craindre de sa part. Et ils étaient ses ennemis mortels ! A mon avis, c’est contre le droit qu’ils se sont arrogés le droit de la juger.
XI. — Le roi notre sire et le duc d’Alençon ont une connaissance bien entière de ses actes et de ses faits, ils sont informés de plusieurs secrets ; ils pourraient, s’ils le voulaient, déclarer ces secrets.
XU. -^Je ne sais plus qu’une chose. Plusieurs fois Jeanne m’a dit à moi-mème, qu’au cas où elle viendrait à mourir, le seigneur notre roi fît ériger des chapelles où l’on prierait le Très-Haut, pour le salut des âmes de ceux qui étaient morts dans la guerre pour la défense du royaume.
Ainsi signé : « Moi frère Jean Pasquerel, voilà ce que j’ai écrit et déposé comme témoin, l’an du Seigneur MCCCCLVI, le vendredi, lendemain de l’Ascension du Seigneur. Jean PasquerelU *. »
[Pâquerel insiste justement sur ce que dans une blessure si douloureuse et si profonde que celle re^ue aux Tourelles, alors que la guerrière avait si grand besoin de toutes ses forces, elle avait refusé avec horreur un calmant superstitieux, elle qui allait être condamnée comme adonnée à toute superstition.
L’appel fait au roi et au duc d’Alençon, de dévoiler certains secrets que Pâquerel connaît sans doute, mais qu’il ne se .croit pas autorisé à dire luimême, sont aussi fort dignes d’attention. Le duc d’Alençon ayant été
displicuisset ; nam, dum fuit vulnerata in spalulà de quodam traclu balistæ, taliler quod Iractus apparebat ex utroque latere, aliqui voluerunt eam charmare, promillentes sibi quod sanaretur immediatè. Respondit quod erat peccatum, et quod mallet mori quàm otTendere Dominum nostrum per talein incantalionein.
1. Dicit insuper quod benè miratur quod tanli derici, sicut erant illi qui eam morti tradiderunt in villd Rothomagensi, ausi fuerint attentare in ipsam Johannam, etfacere mori talera et simplicem Christianam, tàm crudeliter et sine causâ (saltem quæ esset sufficiens ad mortem), et quam poterant custodire in carceribus aut alibi, absque eo quod eisdem faceret displicitum ; et maximè quod erant ejus inimici capitales, et sibi videturquod injuste assumpserunt judicium.
De suis autem actis et factis sciunt plenissimè et sunt informati dealiquibus secretis dominus noster rex et dux Alenconii qui aliqua sécréta possent declarare, si vellent.
Nec aliud scit, nisi quod ipsa Johanna pluriès dixit eidern ioquenti, quod si conlingeret eam vitam finere, quod dominus rex faceret fieri cappellas ad deprecandum Altissimum pro salute animarum iilorum qui obieranl in guerrà pro defensione regni.
Sic signatum : Ego frater Joannes Pasquerel ità scripsi et deposui, anno Domini MCCCCLVI, die Veneris in crastino Ascensionis Domini. J. Pasquerelli.
toujours favorable à la Vénérable, il le nomme avec plus de confiance que d'autres.
- La recommandation de la Pucelle de faire prier pour les soldats morts clôt dignement une déposition si pleine de choses. Par un concours de circonstances auquel le témoin n'avait probablement pas pensé, cette déposition, par sa date, se rattache à cette fête de l'Ascension qui marque aussi les étapes les plus éminentes de la céleste histoire.]