IV. a
LA VIERGE-GUERRIÊRB D'APRÈS SES AVEUX
nai pas autrement mémoire de l'heure; pour le mois, c était au mois t' dt avril ou de mars, ce me semble; au prochain mois d'avril ou au présent mois^ il y a deux ans; et c'était après Pâques.
« Le premier jour que vous vîtes le signe, votre roi le vit-il ? — Oui, il feusi lui-même.
« De quelle matière était ladite couronne ? — Cest bon à savoir qu'elle était de fin or ; elle était si riche que je ne saurais en nombrer la richesse^
, et la couronne signifiait .qtd il tiendrait le royaume de France. — Y avaitil des pierreries ? — Je vous ai dit ce que j'en sais. — L’avez-vous maniée, baisée ? — Non *. »
Cette assertion si positive, que le signe fut donné au roi après Pâques, nous force d’admettre que ce fut alors que Jeanne se détermina à révéler devant quelques témoins de choix le signe donné au roi, peut-être en ajoutant à la révélation première quelques circonstances particulières. L’examen durait depuis trois semaines et plus. Les sages avaient parlé ; il a dû y avoir comme une solennelle déclaration qu’on acceptait les services de la jeune fille; on a dû rédiger l’abrégé de la sentence de Poitiers que nous avons trouvée dans de nombreux documents. 11 a dû être répandu pour couvrir la responsabilité du roi.
En disant qu’elle avait donné le signe au roi, sitôt qu’elle l’avait eu elle-même, la Vénérable parle de la première révélation, de celle du 8 mars. Ellemêle les faits tout en restant dans la vérité. C’était son droit, son devoir même, ne voulant pas être comprise.
La couronne était de fin or^ car être appelé divinement à la couronne de France, à régner sur la nation très chrétienne, sur la fille aînée de l’Église, sur le saint royaume, comme disait Jeanne, c’était être appelé à une royauté qui était parmi les autres ce que l’or est parmi les métaux. Jeanne avait raison de dire qu’elle ne saurait en dire la richesse, c’està-dire décrire l’honneur, la gloire qu’il y a d’être appelé à exercer sur le monde Tinfluence pour le bien, que devait y exercer un roi vraiment très chrétien.
1. Interroguée du lieu où elle fut apportée, respond : « Ce fut en la chambre du roy, en chastel de Ghinon. » Interroguée du jour et de l’eure, respond : « Du jour, je ne scay; et de l’eure, il estoit haulte eure. » Autrement n’a mémoire de l’eure ; et du moys, en moys d’avril ou de mars, comme il lui semble, en moys d’avril prouchain, ou en cest présent moys a deux ans, et estoit après Pasques.
Interroguée se, la première journée qu’elle vit le signe, se son roy le vil, respond que ouil, et que il le eust luy mesme.
Interroguée de quelle matière estoit ladicte couronne, respond que c’est bon assavoir qu’elle estoit de fin or et estoit si riche que je ne scoye, « nombrer la richesse >» et que la couronne signifioit qu’il tendroit le royaume de France. Interroguée s’il y avoit pierrerie, respond : « Je vous ai dit ce que j’en sçay. » Interroguée s’elle la mania ou baisa) respond que non. {Procès, p. 140-141.)
LE SIGNE DONNÉ AU ROI
Quand elle ajoute : la couronne signifiait qu’il aurait le royaume de France, elle leur dit qu’elle leur parle d’une manière allégorique et que tout ce qu’elle répond à ce sujet doit être pris dans un sens figuré. Ce qui est confirmé par ce non si catégorique qu’elle n’a ni manié, ni baisé cette couronne.
Les interrogations continuèrent.
« L’Ange qui apporta la couronne venait-il de haut, ou marchait-il sur le sol? — Il vint de haut; f entends qu'il venait par le commandement de Notre-SeigneuVy et il entra par l'huis (la porte) de la chambre. — S’avançait-il sur la terre et marchait-il depuis l’huis de la chambre? — Il vint devant le roi. et il fit la révérence au roi en s'inclinant devant lui, et en ^ prononçant les paroles que j'ai dites du signe ; et avec cela, il lui remettait en mémoire la belle patience qu'il avait eue dans les grandes tribulations qui lui étaient sw'venues; et depuis l'huis il marchait et s'avançait sur la ^ terre en venant au roi. — Quel espace y avait il de l’huis jusques au roi?
- — A ce que je pense, il y avait bien V espace de la longueur d'une lance, et par où il était venu, il s'en retourna. Quand l'Ange vint, je Faccom-^ pagnai, j'allai avec lui à la chambre du roi, l'Ange entra le premier, et moi-même je dis au roi : « Sire, voilà votre signe, prenez-le *. »
Tout est clair et net en admettant qu’en ce moment Jeanne était sous le coup de l’inspiration. L’écriture de l’enfant dont le maître tient et gouverne la main est de l’un et de l’autre, et peut être revendiquée par tous les deux; ainsi en était-il de ce que l’inspirée faisait en ce moment.
11 n’est pas impossible, il n’est pas improbable — la Pucelle semble l’indiquer un peu plus bas — que l’Ange ou les Anges lui apparaissaient en ce moment, et qu’avec l’action sur ses puissances intérieures transformées, élevées, les sens extérieurs étaient affectés. Elle a pu dire dans ce cas que l’Ange qui lui apparaissait, marchait devant elle, tout comme l’Archange Raphaël marchait devant Tobie. Alors même qu’il n’y aurait eu que la possession de ses puissances intérieures, elle pouvait le dire
1. Inlerroguée se l’Angle qui Taporta venoit dehaull, ou s’il venoit par terre, respond î c* Il vint de hault », et entend, il venoit par le commandement de Nostre Seigneur, et entra par l’uys de la chambre.
Inlerroguée se l’Angle venoit par terre, et erroit depuis l’uysde la chambre, respond quand il vint devant le roy, il fist révérence au roy, en se inclinant devant luy, et prononçant les parolles qu’elle a dictes du signe ; et avec ce luy ramentevoit la belle patience qu’il avoit eu, selon les grandes tribulacions qui luy estoient venues, et depuis l’uys il marchoit et erroit sur la terre en venant au roy.
Inlerroguée quelle espace il avoit de l’uys jusques au roy, respond, comme elle pense, il y avoit bien l’espace de la longueur d’une lance, et par où il estoitvenu, s’en retourna. Item dit que quand l’Angle vint, elle l’accompagna, et ala avec luy par les degrés à la chambre du roy, et entra l’Ange le premier, et puis elle mesmes dit au roy : Sire* velà voslre signe, prenez lay. » {Procès, p. I4t-t42.)
LA VlËRGB-GUERHIÈRE D'APRÈS SES AVEUX.
encore, parce que c'était l’Ange qui la mouvait, la dirigeait, l’élevait audessus d’elle-même, sans cependant lui enlever sa liberté. On se montra dans la suite fort choqué de ce qu’elle avait dit que l’Ange avait fait la ï*évérence au roi. Il n*y avait pas lieu en supposant que c’était sous l’impulsion de l’Ange qui la possédait qu’elle fit cette inclination, et prit cette attitude si parfaite que, d’après Jean Chartier, on eût cru que toute sa vie elle avait été nourrie à la cour *. Les Anges veulent qu’on rende le respect à qui il est dû.
L’Ange rappelait au roi la grande patience qu’il avait eue dans ses grandes tribulations. Les documents sont unanimes pour affirmer que, lors de l’arrivée de la Pucelle, le roi vivait très saintement. Il n'était pas possible de lui rappeler sa prière, sans lui rappeler les grandes tribulations qui la lui avaient arrachée, ni la magnanime patience dont elle est l’expression. D’après quelques historiens d’Orléans*, c’est devant une image de Notre-Dame de Pitié que le prince l’aurait faite ; ce qui expliquerait pourquoi Notre-Dame des Douleurs faisait partie du monument de la Pucelle élevé sur le pont d’Orléans.
Il a été rappelé que l’on voit encore à Chinon quelques-unes des marches de l’escalier extérieur par lequel on avait accès à la grande salle, à côté de laquelle, selon Tusage du temps, le roi avait sans doute son appartement de retrait^ ou cabinet; ce qui est cause que la Pucelle l’appelle chambre du roi. Les interrogateurs continuèrent :
« En quel lieu PAnge vous apparut-il? — J'étais toujours en prières, afin tjue Dieu envoyât le signe du roi, et j'étais en mon logis, chez une bonne ‘ femme près du chastel de Chinon, quand il vint, et puis nous nous en allâmes ensemble vers le roi, et il était bien accompagné d'autres Anges avec lui que chacun ne voyait pas. Et si ce n'eust été pour mon amour et pour m'ôter de la peine des gens qui m'arguaient, je crois bien que plusieurs virent t Ange dessus dit qui ne t auraient pas vu},
« Est-ce que tous ceux qui étaient avec le roi virent l’Ange? — Je pense que t archevêque de Reims, les seigneurs d'Alençon et de la Trimoulle et Charles de Bourbon le virent, et pour ce qui est de la couronne, plusieurs gens d Église et autres la luirent, qui ne virent pas t Ange, — De quelle