WILLIAM CAXTON
William Caxton, né vers 1410, mort en 1490, est le premier imprimeur de l’Angleterre. Venu en Hollande comme agent de commerce, il intervint dans un traité conclu entre le roi d’Angleterre et le duc Philippe pour régler les affaires de négoce entre les deux pays. Prié par la reine de traduire un ouvrage français, non seulement il le traduisit, il l’imprima sur le continent, et de retour en Angleterre, il y transplanta la récente découverte. Il traduisit du latin en anglais et imprima sous le titre de Chroniclesof England d’anciennes chroniques anglaises. C estlà qu’il inséra sur Jeanne d’Arc un passage que Quicherat ne donne qu’en anglais, mais dont la traduction a été faite pour le présent volume par M. Chaulin, l’honorable magistrat qui nous avait rendu le môme service pour quelques pièces du tome précédent.
Franciæ oriundæ, in ducalu Lotharingæ, propè casirum regale de Vaucolor, in episcopatu Tullensi, versùs imperium. Quam puellam pater et mater tenuenint ad cuslodiamgregisoviiim. Cotidièdigitis fusum apprehendens,omni virili carensthoro, cuju^cum(|uecriminis,utasserebalur, expers, innocenciiT habens proximorum relacionem.
LA PONCELLA D’ORLIENS.
William Gaxton, qui donne un abrégé d'ailleurs assez exact de Tintervenlion de la céleste envoyée, lui prête pour échapper au supplice, ou le retarder, un artifice qui lui aurait fait dresser les cheveux sur la tête. Elle aurait feint d’être enceinte, ce que l’événement ne justifia pas; fable absurde répétée par quelques autres historiens anglais, pour ternir l’auréole dont était par-dessus tout jalouse celle que les Saintes aimaient à appeler simplement la Pucelle^ la Vierge, nom qu’elle prenait avec une particulière affectation.
Voici la traduction de M. Ghaulin :
« Gette année, le jour de Saint-Georges, le roi Henry passa la mer jusqu'à Galais, allant vers la France. Vers cette époque, et ultérieurement, le royaume subit de grands malheurs et tribulations ; le Dauphin et ses partisans commencèrent à faire la guerre, s’emparèrent de plusieurs places fortes, et firent subir des désastres aux Anglais. Ils étaient commandés par des capitaines tels que La Hire et Poton de Saintraylles, et principalement par une jeune fille qu’ils appellent laPucelle de Dieu. Cette jeune fille montait à cheval comme un homme, et c’était parmi les Français un vaillant capitaine ; elle fil faire sous ses ordres de grandes entreprises, si bien que les Français avaient la conviction que, par elle, ils pourraient recouvrer tout ce qu’ils avaient perdu. Gependant, à la fin, après beaucoup de grandes batailles, avec l’appui de Mgr Jean Luxembourg qui fit de vraies prouesses, et était un noble capitaine du duc de Bourgogne, beaucoup d’hommes d’armes anglais, des Picards et des Bourguignons qui étaient de notre parti, campant devant la ville de Compiègne, le vingt-deuxième jour de mai, la Pucelle dont je viens de parler fut prise sur le champ du combat, armée comme un homme, et beaucoup d’autres capitaines furent pris avec elle. Ils furent tous conduits à Rouen, et là elle fut mise en prison, et on la condamna, d’après la loi, à être brûlée. Et alors, elle dit qu’elle était enceinte, ce qui fil suspendre l’exécution quelque peu. Mais, comme conclusion de raffaire, on trouva qu’elle n’était pas enceinte, et alors elle fut brûlée dans Rouen. Et les autres capitaines furent mis à rançon, et traités comme on a coutume de le faire pour les hommes de guerre. »
LA PONCELLA d'oRLIENS.
La Poncella d'Orliens^ tel est le titre d’un petit volume in-18, espagnol, extrêmement rare, dont la Bibliothèque nationale a fait Tacquisition ces dernières années, à un prix, dit-on, très élevé. Il a IV. 20
LA VIERGE-GUERRIÈRE DANS LA CHRÉTIENTÉ
été imprimé à Séville en 1512. M. de Puymaigre en a donné, en 1891, Tanalyse et des extraits dans les Questiom historiques. C'est un recueil de contes et de fables, qui prouvent que Ton se faisait de Théroïne française une idée telle que Ton pouvait écrire sous son nom les récits les plus fantastiques et les plus faux.
Voici comment l’auteur espagnol raconte l’origine de la Pucelle : « En Dauphiné en France, dit-il, vivait une jeune bergère, appliquée dès son enfance à la garde des troupeaux; ce qu’elle fit jusqu’à l’âge de dix-neuf ans. Son père, dit-on, était un aubergiste, chez lequel descendaient les voyageurs. Lorsque le soir, revenue de la garde des moutons, la jeune fille rentrait chez son père, elle apprenait des hôtes de passage les malheurs et les dangers du roi. Les femmes sont compatissantes et ont bon courage; aussi trouvait-on souvent la bergère pleurant sur la détresse de son roi. Son père et sa mère la réputaient insensée et traitaient son affliction de folie. Pour elle, lorsqu’elle parvenait à s’endormir, c’étaient des rêves dans lesquels elle croyait sauver la France. » Tout fantaisiste qu’est ce récit, c’est peut-être un des passages les moins extravagants du volume. Qu’on en juge. Partie avec un de scs frères, à l’insu de ses parents, pour Orléaus, la seule place qui reste au roi, et où il est enfermé, elle y pénètre en gagnant un capitaine anglais, par le don de fruits mûrissant prématurément dans son pays, fruits qu’elle a apportés avec elle. Orléans délivré, la Pucelle conquiert Tours, Poitiers et La Rochelle, grâce à une flotte espagnole que la Pucelle est venue solliciter. Paris, Rouen, la France entière est reconquise par la jeune fille qui la gouverne heureusement sous le nom du roi, jusqu’à ce qu’elle meure. C’est qu’en effet, il n’est pas question du bûcher de Rouen dans l’œuvre espagnole. Seul, Dieu, qui a créé la Pucelle, pourrait en faire la chronique. Son souvenir est aussi vivant en France que si elle y régnait encore. L’auteur prétend avoir vu en France le portrait très ressemblant de la Vierge : elle était très grande de corps, plus qu’aucune femme, avait des membres très forts et robustes. Le visage était d’un homme plus que d’une femme... elle paraissait en tout bien conformée. Ses cheveux blonds étaient très longs; elle y faisait différents nœuds; et elles les portait en dehors de l’armure, bien qu’il y eût du péril, etc., etc. Inutile de prolongerces citations sans valeur et sans intérêt.
Il ne semble pas douteux que les archives espagnoles renferment sur la Vénérable autre chose que ces divagations. Ce doit être plus vrai encore du Portugal, puisque le duc de Bourgogne épousa une fille du roi de Portugal à la fin de 1429, alors qu’il se disposait, à l’expiration de la trêve, à reprendre la guerre contre Jeanne; mais les archives de ces deux pays sont encore, croyons-nous, fort peu explorées.
L'iDÉB QUE L’ON SE FAISAIT DE LA PUGELLE A BYZANCE.
Laonic Chalcondyle, un réfugié grec, a inséré dans son histoire des Turks, écrite en 1470, un passage sur Théroïne, reproduit par Quicherat [Procès, t. IV, p. 529). L’héroïne et la guerre de Cent ans y sont tellement défigurées qu’il serait sans intérêt de le reproduire à notre tour.
Il n’cnest pas de même de quelques lignes que Quicherat a découvertes dans le manuscrit inédit 5593 de la Bibliothèque nationale {fds. français). L’auteur est Bertrandon de la Broquière, conseiller et premier écuyer tranchant du duc de Bourgogne. Sur l’ordre de son maître, de la Broquière fit, en 1433, le pèlerinage de Jérusalem et revint par l’Anatolie et par Constantinople. 11 a consigné le récit de son voyage dans le manuscrit sus-indiqué. Or on lit au folio 210 : « Le marchand Cathelan, chiez cui jestoy logié, dit à ung des gens de l’Empereur que j’estoys à M®*‘ de Bourgoigne ; lequel me fist demander, s’il estoit vray que le duc de Bourgoigne eust prins la Pucelle; car il semblait aux Grecs que c’estoit chose impossible. Je leur en dis la vérité, tout ainsi que la chose avoitété; de quoy ils furent bien csmerveillez. »
Donc, non seulement on parlait de la Pucelle à Constantinople ; on s’en faisait une idée telle, qu’on regardait sa prise comme impossible, et l’on refusait d’y ajouter foi. Il est vraisemblable que Ton aura fait croire à l’Empereur prêt à succomber sous les coups des Turks que Jeanne viendrait relever l’empire et refouler les musulmans. L’Université de Paris restait au-dessous de la vérité, en disant de Taccusée de Rouen que le bercail très fidèle de presque tout l’Occident avait été infecté du virus de cette femme, c’est-à-dire du virus de son admiration. L’Orient, on le voit, n’était pas à l’abri de cette bienfaisante contagion.