‹ La vraie Jeanne d'ArcChapitre 152 sur 296 · CHRISTINE DE PISAN · texte numérisé non relu

CHRISTINE DE PISAN

syllabes, formant soixante et une strophes de huit vers chacune. L'on a vu que Mathieu Thomassin en avait fait entrer une partie notable dans les pages qu'il nous a laissées sur la Pucelle (III, p. 263). La pièce entière se trouve à la bibliothèque de Berne; de Sinner l'y découvrit, Jubinal la publia, en 1438, Quicherat la fit entrer au tome V du Double Procès (p. 3 et suiv.). Je dois renoncer par raison de brièveté à la transcrire à mon tour. Il faudrait expliquer chaque strophe pour eil faciliter l'intelligence au lecteur. Une analyse accompagnée de quelques citations cadrera mieux avec le but poursuivi.

Les cinq premières strophes sont consacrées à dire la joie qui succède à onze ans de deuil : c’est le soleil qui reluit après une longue éclipse; c’est le printemps qui tout renouvelle. Je suis de ceux qui longtemps en deuil ont vécu, dit Christine.

Je, Christine qui ai plouré,

Unze ans en abbaye close,

A rire bonnement de joie Me prends

Lan mil quatre cens ving et neuf Reprit à luire li soleil

Plus de rien je ne me deuil Quand ores voy (ce) que je veulx

C’est la très belle Saison, que printemps on appelle Où toute rien (chose) se renouvelle.

Les quinze strophes qui suivent sont une exhortation Avenir au-devant de Charles VII, à rendre grâces à Dieu. S’adressant à Charles, Christine lui prédit que puisque Dieu accomplit en sa faveur de telles merveilles, c'est qu’il lui réserve quelque grand fait à réaliser, quand le lieu et le temps seront venus :

ür fesons teste à nostre roy ;

Que très bien soit-il revenu :

Resjoiz de son noble arroy (éclat).

Alons treslous (absolument lous), grans et

[menu

Au devant; nul ne soit tenu (dispensé). Menant joie le saluer,

Louant Dieu qui fa maintenu,

Criant .\oelî en hault huer(àpleinspoumons) .

Oyez par tout l’univers monde Chose sur toute merv eillable ;

Notez se Dieu, en qui habonde Toute grâce, est point secourable Au droit enfin

Oui vit doneques chose advenir

Plus hors de toute opinion

Que France de qui mention

En (on) faisoit que jus est ruée (jetée à bas)

Soit, par divine mission,

Du mal en si grant bien muée.

Par tel miracle vrayment Que, se (si) la chose n’est notoire.

Et évident quoi et comment,

11 n’est boms (homme) qui le peust croire. Oh, quel honneur à la couronne De France par divine preuve !

Car pour les grâces qu’il (Dieu) lui donne, 11 appert comment il l’appreuve,

Et que plus foi qu’autre part trouve,

En l’estât royal, dont je lis

Que oneques, (ce n’est pas chose neuve),

En foy n’errèrent fieurs de lis .

Et toi Charles Vois ton renon

Hault eslevé par la Pucelle,

Que a soubmis sous ton penon Tes ennemis ; chose est nouvelle.

Si croy fermement que tel grâce Ne te soit de Dieu donnée.

Se à toy, en temps et espace 11 n’estoit de lui ordonnée

Quelque grant chose solempnée Carung roi de France doit eslre

A terminer et mettre à chief; Qui sur tous rois sera grand maître

Et qu'il t’ait donné destinée Je prie à Dieu, que celluy soies.

D'estre de très grans faiz le chief;

Ci3 fut la persuasion générale ; Dieu relevait la France pour en faire rinstrument de ses particuliers desseins; la Pucelle l’indique à la fin de sa lettre aux Anglais ; la raison éclairée par la foi le proclame. Christine dit au roi de n’être pas indigne de si grandes destinées.

Et j'ai espoir que bon (tu) seras, Et comment pourras-tu jamais,

Droilurier et amant justice. Dieu mercier à soufûsance.

Et tous (les) autres passeras. Servir, doubler en tous tes fais,

Mais que orgueil ton fait ne honnisse (ter- Que de si grande contrariance {calamité}

A ton peuple doulx et propice [nissc). Ta mis à paix, et toute France Et craignant Dieu qui t’a esieu Relevée de tel ruyne.

Pour son servant, si com prémisse Quand sa très grant saint Providence

En as ; mais que faces ton deu (dd). T’a fait de si grant honneur digne?

Là suite, jusqu’à la strophe 53, a été traduite dans la Chronique de Thomassin. On y voit comment Christine met la Pucelle au-dessus de tous les héros connus. Aux strophes 42 et 43, elle développe ainsi ce que la Pucelle fera pour la chrétienté :

En Chrestienté et en l'Église Des Sarrazins fera essart (destruction) ,

Sera par elle mis concorde. En conquérant la sainte terre.

Les mécréants dont on devise. Là meura Charles que Dieu gard.

Et les hérités (hérétiques) de vie orde (Aon- Ains (aran^) qu’il meure fera tel erre (campa^/ng). Destruira ; car ainsi l’accorde [teuse) Gilz est cil (i7 est celui) qui la doit conquerre : Prophétie qui l’a prédit, Là doit, elle, finer (finir) sa vie.

Ne point n’aura miséricorde Et l'un et l'autre gloire acquerre,

Deli(dece/ui)quilafoi ((/c)Dieulaidit(a/térc). Là sera la chose assovye.

Dans les quinze dernières strophes, Christine adjure ceux qui se sont soumis aux Anglais, de revenir au roi Charles :

N 'apercevez-vous pas, gent avugle.

Que Dieu ici a la main mise?

Et qui ne le voit, est bien vugle.

C est en vain que l’on essaierait de s’y soustraire : Youlez-vous contre Dieu combattre, leur dit la femme de foi? Elle rappelle, le sacré accompli malgré tous les obstacles, les villes, les châteaux, qui n’ont pas la

puissance de résister.

N’a-l elle mené le roy au sacre Que tenoitadès (toujours) par la main?

Plus grant chose oneques devant Acre Ne fut faite ; car pour certain Des contrediz y ot tout plain.

Mais malgré tous, à grant noblesse.

Il fut receu, et tout à plain Saéré, et là ouy la messe.

Avecques lui la Pucellette En retournant par son païs,

Cité, ne chaslel, ne villette

Ne remaint (résiste). Amés ou hays (ennemis).

Qu'ilz soient, ou soient esbaïs

Ou asseurez, les habitans

Se rendent ; pou sont envahys.

Tant sont sa puissance doubtans!

ANTOINE BECCADELLI.

Quelques-uns promettent de résister; l’on fait des assemblées pour lui courir sus, mais il n’y a si forte opposition qui à l’assaut de la Pucelle ne tombe. Christine ne sait si Paris pour se soumettre attendra la venue de la Vierge, mais Charles entrera qui qxCen groingne^ la Pucelle [le) lui a promis; il n'est puissance qui puisse V empêcher ; soumis tu seras^ Paris^ et ton oultrecuidance,

Christine se plaint de ceux qui donnent des conseils contraires :

0 Paris, très mal conseillé !

Fols habilans, sans confiance,

Aime-lu mieulx estre essillié (dévasté)

Qu’à ton prince faire accordance?

Certes, ta grant contrariance (opposition)

Te destruira, se ne t’avises.

Tropmieulx lefeust(teseraü)parsuppliance, Requérir mercy ; mal y vises.

Gens a dedans mauvais, car bons Y a maint, je n’en fais double;

Mais parler n’osent, j’en respons,

A qui moult desplait et sans double, Que leur prince ainsi on déboule,

Si n'auront point ceulx déservie (attiré) La punition où se boute Paris, où maint perdront la vie.

Christine engage tous les rebelles à prévenir par leur repentir la soumission qu’ils seront forcés de faire plus tard; elle exalte la clémence de Charles VII, qui de sang espandre se deidty a douleur. La Pucelle veut qu’il pardonne à chacun.

Et vous toutes, villes rebelles.

Et gens qui avez regnié (renié)

Vostre Seigneur, et ceulx et celles Qui pour autre l'avez nié.

Or soit apres aplanie (l emédié)

Par doulceur, requérant pardon ;

Car se vous estes manié A force, à tart vendrez ou don.

El que ne soit occision,

Charles retarde tant qu’il peut.

Ne sur char (chair) d’ommo occision;

Car de sang espandre se deuil.

Mais au fort, qui rendre ne veult

Par bel (bonté) et doulceur ce qu’est sien,

Se par force en effusion

De sang le requerre, il fait bien.

Ilélas! il est si débonnaire Qu'à chascun il veult pardonner;

Et la Pucelle lui fait faire.

Qui ensuit (il suit) Dieu. Or ordonner V^euillez vos cueurs et vous donner Gomme loyaulx François à lui.

Et quand on l’orra sermonner (quand on [V ente mira parler)

N'en serez reprins de nuiluy (personne).

Donné ce ditié (poème) par Christine,

L’an dessus dit mil quatre cens El vingt et neuf, le jour où fine (finit)

Le mois de juillet. Mais j’entends Qu’aucuns se tendront mal contents De ce qu’il contient, car qui chière (visièi'e?) A embrunche (abaissée) et les yeux pesans Ne peut voir la lumière.

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