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CHAPITRE PREMIER

U ROYAUTÉ DE JÉSUS-CHRIST, POINT. CULMINANT DE LA MISSION DE LA VÉNÉRABLE.

Sommaire : 1. — Jésus-Christ roi des nations. — Ce point de la doctrine catholique rajeuni parle miracle de la Pucelle. — Elle n’a cessé de le proclamer dans les termes^ les plus explicites, à tous les pas de sa carrière, à Baudricourt, Jean de Metz, Charles Vil, aux ennemis. — Ses sommations au nom de Jésus-Christ. — ; Jésus- Christ Roi, signification de son étendard. — Hommage féodal.

II. — Obligation de reconnaître le suzerain, d’appliquer la loi du suzerain, spécialement ses deux préceptes préférés.

lie — Le patriotisme de la Pucelle différent de celui de Sparte et de Rome. — Elle voulait la paix, pour quelle fin? — Ce qui fût arrivé si elle avait été suivie.

IV. — Combien il était opportun de mettre en lumière ce point capital, au moment de la déviation.

Roi des rois, Maître des dominateurs, Souverain des nations, rÉcriture, rÉglisc, l’enseignement catholique proclament à Tenvi que ces titres conviennent au Fils de Dieu, devenu le Fils de l’homme. Venez, dit rÉglise, venez, mes fils, adorons le Roi des rois, commandant aux nations L Dans une de ses maîtresses encycliques, Immortale Det\ Léon XIII expose comment la loi du Christ, d’après le plan divin, doit être la constitution fondamentale des nations baptisées, et Jésus-Christ leur premier souverain. Ce ne sont pas seulement les particuliers, ce sont les nations, que les Apôtres ont reçu la mission d’enseigner, et de plier au joug des commandements de leur Maître *. C’est ici-bas le point culminant, le plus glorieux, et le plus fécond de la manifestation du Verbe dans notre chair.

C’est aussi le point culminant de la mission de la Vénérable. Elle est venue afin de rajeunir par le miracle cet enseignement capital : Jésus- Christ Roi. Rien qu’elle ait affirmé avec plus d’insistance, avec plus de constance, sous des formes plus multiples. C’est Jésus-Christ Roi qui

1. Regem regum dominantem gentibus venite adoremus. (Invit, de la Fête-Dieu.)

2. Eunles docele omnes gentes... docentes eos servare omnia quæcumque mandavi vobis, et ecce vobiscum sum omnibus diebus. (.Mat., xxvm.)

LE SURNATUREL DANS LA GUERRIÈRE-LIBÉRATRICE

agit en elle et par elle, à Jdsus-Clirist doit être rapporté l’honneur de scs victoires et de tout ce qu’il y a de bon en elle ; elle est Jésus-Christ manifestant sa royauté sur les peuples par un instrument si faible, si impuissant par lui-môme, que s’y arrêter révolte toute raison, et, avant toutes les autres, la raison de celle qui aurait préféré être tirée à quatre chevaux qu’être venue en France, autrement que par l’ordre de son Seigneur.

Son Seigneur, mon Seigneur, Messire, notre Sire, notre Seigneur, celle appellation revient à chaque instant sur ses lèvres, comme le nom de Jésus sous la plume de saint Paul. Pourquoi cette différence? C’est que s aint Paul veut présenter le Sauveur des âmes, tandis que Jeanne veut montrer le Roi des nations.

Pour mettre en lumière un aspect trop voilé, même dans les histoires réputées les moins défectueuses, encore qu’il soit le soleil même du divin poème, rapprochons quelques-uns des textes épars dans les pièces précédentes.

La voilà devant Baudricourt; elle fait sa première apparition. Quelle est la première parole qui tombe de ses lèvres? La proclamation la plus énergique de la royauté de son Seigneur. « Le royaume ne regarde pas le Dauphin, il regarde mon Seigneur, cependant mon Seigneur veut qvr le Dauphin soit fait roi, et tienne le royaume en commende... il sera fait roi, malgré tous ses ennemis, et c'est moi qui le conduirai recevoir son sacre. » (II, p. 234.) Impossible de mieux exprimer la toute-puissante suzeraineté de son Seigneur, et la vassalité du futur roi. N’étant encore que désigné pour la royauté, mais n’étant pas investi, le royaume ne le regarde pas. Il n’a, ainsi que le disait la jeune paysanne, qu’à bien se tenir, à ne pas engager de bataille, jusqu’à ce que le suzerain prenne sa cause en mains, ce qui sera après la mi-carême.

Il sera fait roi, ainsi le veut le suzerain ; il lui donnera le royaume en commende. Il possédera le fief comme un dépôt sacré, temporaire; c’est là le sens du mot commende, terme par lequel on désignait un bien d’Église confié à la garde, à la sollicitude d’un puissant qui devait le défendre. C’est la signification de la première institution devenue dans la suite un des plus criants abus que mentionne l’histoire de l'Église.

La prophétie était le sceau mis à cette idée de la royauté. L’avis ne fut pas transmis, ou il n’en fut tenu aucun compte. La défaite de Rouvray subie le 12 février, premier samedi de carême, vint démontrer avec combien de raison Jeanne avait averti le Dauphin de ne pas engager de bataille avant d’avoir reçu le secours promis. Le secours vint à son heure; et la jeune paysanne, ainsi qu'elle l’avait annoncé, avait, moins de quinze mois après cette première entrevue, fait couronner le Dauphin à Reims.

JÉSUS-CHRIST ROI, POINT CULMINANT DE LA MISSION

Sous une autre forme elle répète la même pensée à Jean de Metz. Quand elle lui disait: « Ni roiy ni duc, ni fille du roi d* Écosse ne peuvent recouvrer le royaume, il n*y a de salut qu'en moi » : ces paroles seraient toute démence, si elles étaient séparées de ce qui les termine : « Aimi le veut mon Seigneur, encore que ce ne soit pas œuvre des per^ sonnes de ma condition, et que je préférasse filer auprès de ma mère. Il le veut, et il faut que je le fasse. » (II, p. 231.) Ainsi le veut mon Seigneur, qui peut ce que ne peuvent ni les rois, ni les ducs : il le veut ; et parce qu’il le veut, il fera, avec celle qui ne sait manier que le fuseau, ce que ne peuvent les rois et leurs guerriers.

C’est en mettant son Seigneur en avant qu’elle répond à ceux qui, à Vaucouleurs, lui représentent les périls de la route, et qu’elle rassure ses guides. « Je suis née pour ce faire ; mon Seigneur me met sur ce chemin, il me fraiera la route. » (II, p. 225.) Il y a cinq ans que mon Seigneur et mes frères du Ciel m* entretiennent du salut que je dois apporter au royaume de France. » (II, p. 233.) C'est à Vaucouleurs, au seuil de la carrière, qu’elle tient ce langage. Elle ne fera pas un pas sans le répéter.

La voilà arrivée à Chinon, en présence du Dauphin. Elle aimait à redire à son confesseur Paquerel les premières paroles tombées de ses lèvres. La profonde signification en a été longuement développée. « Gentil Dauphin, j'ai nom Jeanne la Pucelle, et vous mande le roi des deux que vous serez sacré et couronné à Reims, et que vous serez lieutenant du ROI DES CiEUx QUI EST ROI DE France. » C’est le Commencement du long entretien terminé par la même pensée : « Je te dis de la part de Messire que tu es vrai héritier de France et fils du roi; il m'envoie pour te conduire à Reims y recevoir ta couronne et ton sacre, si tu le veux » [suprà, p. 220). C’est le suzerain qui, par la plus débile des mains, conduira le vassal au saint baptistère.

Les clercs de Chinon et de Poitiers objectent-ils à l’enfant qu’ils n’ont trouvé dans aucun livre rien de semblable à ce qu’elle promet d’accomplir; elle ‘répond avec un charme exquis : a II y a ès livres de notre Seigneur plus qu' CS vôtres » [suprà, p. 175), ou encore : « Mon Seigneur a un livre dans lequel ne lit aucun clerc, quelque parfait quil soit en cléricature » [suprà. p. 232).

Est-ce que les lettres aux Anglais, aux habitants de Troyes, ne sont pas pleines de la royauté du souverain et droiturier Seigneur, du fils de sainte Marie ?

Qu’elle menace les Anglais, c’est au nom de son Seigneur : « Je suis envoyée de par Dieu pour vous bouter hors de toute France ; et croyez fermement que le roi du Ciel enverra plus de force à la Pucelle que vous

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ne sauriez lui en opposer par tous vos assauts, et aux horions on verra qui aura meilleur droit du roi du Ciel » [supra, p. 43).

Si elle exhorte et invite les habitants de Troyes à ouvrir leurs portes, c’est au nom de son Seigneur : « Jeanne la Pucelle vous mande de par le ROI DU Ciel, son droitürier et souverain Seigneur, au service royal duquel ELLE est un chacun JOUR, que vous fassiez vraie obéissance au gentil roi qui sera bien brief à Reims et à Paris, qui que vienne contre, et en ses bonnes villes du saint royaume, a l’aide du roi Jésus » [suprà, p. 32). C’est au nom de son Seigneur qu’elle supplie le duc de Bourgogne de faire une paix ferme qui dure, et lui fait savoir de par le roi du Ciel, son droitürier et souverain Seigneur.., que tous ceux qui guerroient au dit saint royaume de France, guerroient contre le roi Jésus, roi du Ciel et de tout le monde, son droitürier et souverain Seigneur [suprà, p. 38).

« Amis, sus, sus, notre Sire a condamné les Anglais » [suprà, p. 196); c’est en ces termes, qu’à Jargeau, elle commande l’assaut supri^me.

« Rendez-vous au roi du Ciel, et au gentil roi Charles », telle était, dit Perceval de Cagny (III, p. 185), la sommation qu’elle adressait aux villes et aux places fortes : un chroniqueur bourguignon nous en décrit ainsi la toute-puissante efficacité : « Elle admonestait les gens au nom de Jésus... et, quelque volonté qu’ils eussent auparavant de n’obéir ni au Dauphin, ni à elle, ils étaient tous changés, sans courage, privés de toute puissance pour se défendre, et se rendaient aussitôt. » (III, p. 440.)

Son étendard lui était quarante fois plus cher que son épée pourtant miraculeusement découverte. Elle nous a dit que c’était par Tordre de Notre-Seigneur qu’il avait été confectionné et disposé. Rien ne s’y trouvait qui ne fût de par son commandement. Or, qu’était ce nouveau Labarum ? L’expression de la souveraineté du Fils de l’homme. Il y était représenté tel qu’il viendra à la fin des temps, porté sur les nuées, d’une main tenant le globe de la terre, de Taulre bénissant des lis que deux anges lui présentaient. Les chroniques répètent à Tenvi que la guerrière s’avançait au combat sa bannière en mains ; elles nous disent Teffroi que cette simple vue inspirait aux ennemis. C’était Jésus-Christ Roi conduisant son armée à la bataille. On connaît le signe donné par Jeanne lors de la prise des Tourelles ; la queue de t étendard touchant Vinvincible forteresse. C’était Jésus-Christ la livrant aux soldats de son envoyée. Aussi au mot : « Jeanne, la queue y touche », elle répond sans hésiter : « Tout est vôtre » ; et il en fut ainsi. Au sacre il ombrageait la tète du Dauphin miraculeusement conduit à Reims : Il avait été à la peine, il devait être à C honneur. N’y avait-il pas signification plus profonde? Ne faut-il pas y voir le suzerain couvrant, intronisant le vassal, miraculeusement tiré

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des mains de ceux qui prétendaient lui ravir le fief ? Les paroles de la Vénérable peuvent fort bien se prêter à ce sens.

Que fut pour Charles VII l’obligation de se laisser conduire jusqu’à la basilique de Reims, par la main d’une enfant, la dernière de ses sujettes, à travers cent lieues de pays ennemis, en face de la chrétienté et de la postérité ébahies? ün hommage de vassalité vis-à-vis du suzerain, le Seigneur de l’enfant ainsi choisie. Qui ne sait qu’au moyen âge l’hommage féodal aimait à revêtir des formes qui nous paraissent aujourd'hui singulières et bizarres, mais qui, par leur singularité même, ne faisaient que rendre sensible à lous la dépendance et la subordination qu’elles signifiaient? Le vrai roi de France, Jésus-Christ, exigea semblable hommage du fils de l’infortuné Charles VL Pour mettre le locum tenens en possession du fief, il prit au dernier rang de ces petits, de ces faibles, pour la protection desquels il a avant tout établi la royauté chrétienne. Il exigeait cet hommage du vassal, sous peine de refus de l’investissement du fief; au point que l’enfant pouvait dire : « Un y a de salut quen moi, ainsi le veut mon Seigneur, » Et rien n’exprimait mieux et sa souveraineté, et l’usage qu’il entendait que le vassal fit de l’autorité et de la puissance dont il l’investissait.

Ce que Jeanne avait dit durant tout le cours de sa vie guerrière, elle l’a répété sous maintes formes durant l’inique procès. Nous avons été amenés à citer ces paroles : « La victoire de moi ou de t étendard, tout était à notre Seigneur ; mon espérance de vaincre était en notre Seigneur et pas ailleurs » : combien de fois, excédée des calomnies du réquisitoire, n’a-t-elle pas répondu : « Je m"en attends à notre Seigneur, je néen rapporte à notre Seigneur,

La dépendance du vassal emportait l’obligation de régir le fief conformément à la loi du suzerain, c’est-à-dire de veiller à ce que dans l’ordre politique fût appliquée la loi que Jésus-Christ est venu donner au monde. C’est sur bien des points que la Vénérable appela l’attention du futur roi. (On a vu que jusqu’au sacre Charles VII ne fut pour elle que le gentil Dauphin.)

Le duc d’Alençon nous a parlé d’un entretien de Jeanne et du Dauphin dans le cabinet du prince, en sa présence et en présence de La Trémoille, un des jours qui suivirent la révélation des secrets. Cet entretien fut long; il se prolongea depuis la sortie de la messe jusqu’à l’heure du diner. La Pucellc, dit-il, fil au roi plusieurs requêtes. Entre autres, elle lui prescrivit de donner son royaume au Roi du Ciel, lui promettant qu’en retour le Roi du Ciel ferait pour lui ce qu’il avait fait pour ses

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prédécesseurs. Elle demanda beaucoup d’autres choses, dont j’ai perdu le souvenir, dit le témoin (suprà, p. 193).

Le trésorier de Sigismond, Ebérhard de Windecken, qui écrivait sur des relations venues de la cour de Ghinon, après avoir mentionné celle donation, ajoute que la Vénérable exigea l’oubli complet du passé visà-vis de ceux qui viendraient à soumission, et l’engagement de se rendre accessible sans acception de personnes, aux petits comme aux grands {suprà, p. 270).

Pancrace Justigniani nous apprend que la Vénérable insista sur cet oubli du passé, demandant que solennelle promulgation en fût faite, et cela en toute sincérité, sous peine d’ètre rejeté par Dieu, et sans retour. 11 nous dit encore que Jeanne exigeait ferme foi à sa mission, un amendement général, et l’exécution des commandements qu’elle transmettrait de la part de Dieu. 11 n’est pas le seul à rapporter que Jeanne faisait confesser les personnes de la cour et les exhortait à la communion (111, p. 584-585, cf. 205).

Gerson était intimement lié avec Machet, Jordan Morin, Pierre de Versailles et les examinateurs de Jeanne. 11 n’est pas douteux que c’est sur les renseignements qui lui arrivaient de si bonne source qu'il a composé son traité. Il est daté du 14 mai, six jours après la délivrance d'Orléans. La mention expresse de ce premier exploit ne s'y trouve pas, encore qu’il soit parlé des triomphes de la merveilleuse jeune fille. 11 est à croire que le célèbre théologien répondait à des consultations transmises bien avant l'entrée de Jeanne à Orléans, et que les divers coups si heureusement frappés par la Vierge-Guerrière lui auront fait hâter la composition du court traité que nous possédons. On y voit que les réformes demandées par In Vénérable s'étendaient aux princes du sang, aux milices royales, communales, au clergé, au peuple; la manière dont il fallait recevoir cet immense bienfait du Ciel y est particulièrement spécifiée. Il s’ensuit que les réformes embrassaient le royaume tout entier ; elles n’étaient que la loi du suzerain, c'est-à-dire l’Évangile appliqué dans l'ordre politique (1, p« 28, et 111, p. 590, note).

Les deux préceptes les plus chers au cœur du Maître y sont surtout recommandés : par l'oubli des injures, c’est la charité dans ce qu’elle a de plus élevé, par l'amour des humbles et des petits, par la condescendance à les entendre et à leur rendre justice, c’est l’humilité. « Je suis envoyée pour la consolation des pauvres et des indigents », disait la Libératrice ; et en écartant de tout son pouvoir les ovations des multitudes indiscrètes, elle faisait une exception ; elle n’a jamais voulu qu’on éloignât les pauvres de sa personne.

JÉSUS-CHRIST ROI, POINT CULMINANT DE LA MISSION

Le patriotisme de la Vierge-Guerrière n'a rien de commun avec le patriotisme sauvage et barbare de Rome et de Sparte. Elle ne veut pas assurer à son pays une prépondérance égoïste, fille de l'orgueil et mère des injustes oppressions. Rien n'est plus loin de sa pensée ; c'est la noircir que de peindre sous de pareils traits l'amour qu'elle porte à la France ; car c'est l’ériger en patronne des droits de la force et des guerres d'extermination de peuple à peuple.

Le but qu'elle poursuit, nous a dit Gerson, c'est, en faisant cesser une injuste tyrannie, d'amener la paix dans les foyers, pour que l'on y serve Dieu dans la sainteté et la justice.

Elle voulait la paix avec les Anglais, dès qu'ils seraient rentrés dans leur île, et auraient abandonné un pays sur lequel elle aimait à répéter qu’ils n’avaient aucun droit. Ce n’est qu'après leur avoir signifié à trois reprises d'avoir à repasser la mer, qu'elle en vient aux armes pour les y contraindre. Elle avait ordre de leur faire cette triple monition ; en combinant ce qui est épars dans les divers documents, il semble que c'est plus de trois fois qu'elle leur a fait entendre son ultimatum.

Même lorsqu’elle frappe, ou mieux qu’elle ordonne de frapper, son cœur saigne de la nécessité à laquelle la réduit l’obstination des ennemis à mépriser ses menaces. Après sa première victoire à Saint-Loup, elle pleure, a dit Paquerel, sur les âmes de ceux qui sont morts sans se confesser (supràj p. 226). Quelle touchante objurgation à Glacidas d’avoir à se rendre ! A Patay, le massacre des fuyards lui cause la plus profonde douleur : elle descend de cheval pour consoler et faire confesser un prisonnier près d'expirer sous les coups (si/pràj p. 204).

Sa compassion, ont déposé son page et son aumônier, s’étendait surtout à ces pauvres hommes d'armes que l'on faisait passer d’Angleterre en France pour les y faire mourir, a dit Monstrelet (III, p. 410, suprà^ p. 232).

La guerre entre l’Angleterre et la France, nous a-t-il été dit dans de nombreux documents du temps, laissait la chrétienté sans défense, et l infidèle en profitait pour étendre les frontières de la barbarie. Il frappait aux portes de Byzance, et allait dans vingtans y établir cette domination opprobre du monde civilisé, qui, depuis près de cinq siècles, même de nos jours, se signale par des massacres périodiques tels que ceux de Syrie, d’Arménie, de Crète.

11 n’est pas douteux qu’en amenant la paix entre les deux peuples, la Vierge-Guerrière ne se proposât de prévenir des siècles si pleins de honte

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et de carnage. C’est indubitablement le sens de la dernière phrase de la lettre aux Anglais. Les stances de Christine de Pisan, plusieurs lettres de la Chronique Morosini prouvent qu’on le comprit ainsi, dès l’entrée de l’envoyée du Ciel sur la scène.

Ce n’était pas un rêve sans fondement. Que d’inqualifiables machinations ne l’eussent pas empêchée de prendre Paris, l’expulsion de Tenvahisseur s’opérait sans coup férir. Les villes de Picardie, nous a dit Monstrelet, Amiens, Abbeville ne demandaient qu’à acclamer le parti national. Combien le mouvement se serait accéléré par la soumission de la capitale ! « C’est de Paris que dépend celte seigneurie », écrivait Bedford au conseil d’Angleterre à la date du 16 juillet (III, p. 549); Talbot fait prisonnier à Patay se serait écrié que Charles VII était maître de tout (III, p. 329).

On accourait déjà des diverses parties de la chrétienté pour combattre à la suite de la Vierge-Guerrière. Quel n’eût pas été le mouvement, si on lui avait permis de prendre Paris! C’était une croisade sans pareille.

Que n’aurait pas fait la chrétienté soulevée par une si miraculeuse intervention de son Dieu ! Il n’est rien qu’on n’en pût attendre. On pouvait espérer de voir dans les faits l’idéal théoriquement accepté dans les âges de foi, encore que la réalité l'ait presque toujours pratiquement démenti de bien des manières.

L’idéal accepté dans les âges de foi est celui que Léon XIII a exposé dans la constitution chrétienne des Etats. La loi chrétienne était en droit la constitution fondamentale des peuples, des nations du Christ. Il en résultait qu’avec des différences accidentelles toutes les nations chrétiennes avaient un fond de législation identique ; qu’elles formaient entre elles ce que Ton appelait la Chrétienté, la République chrétienne, à peu près comme les États du Nord de l’Amérique, malgré leurs législations particulières, forment la République des États-Unis.

C’est à cet idéal même bien imparfaitement appliqué que le genre humain a dû d’échapper aux serres d’une poignée de possesseurs qui, par la force, l’astuce, s’étaient rendus ses maîtres, et l’exploitaient au profit de leur ambition, de leur cupidité, de leurs convoitises sans frein. Cet idéal a créé le monde civilisé en face des horreurs païennes. Déposé au sein de l’humanité comme le levain au sein de la pâte, il y a fait naître le respect de la dignité humaine, la compassion pour les faibles, et bien de saintes choses prônées même par ceux qui en méconnaissent le principe et la source. Sans cesse rappelé par l’Église, comme le prouve de nos

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jours l’encyclique Immortale Dei^ appliqué par les saints dans leur vie personnelle et dans la sphère de leur action, il ramènerait le Paradis terrestre, si ceux qui ont Taulorité à tous les degrés en faisaient la règle de leur vie et de leur gouvernement.

Or, au moment où parut la Pucelle, la politique tendait à le bannir de sa sphère, pour y substituer le principe de l’intérêt personnel voilé du mot si mal défini, complice de tant d’attentats : la raison d’état. Prôné dans Tordre politique, le principe destructeur devait descendre dans Tordre social, devenir la règle des individus, et se traduire enfin de nos jours par le cri : ni Dieu, ni maître ; c’est-à-dire tout aux plus forts et aux plus habiles., C’est le principe d’où sortirent les sociétés païennes; il régissait le Dahomey avant notre conquête, il régit au fond les peuples de TIslam, et parmi nous produit la bande des exploiteurs qui soutirent habilement la fortune des simples, et sont comblés d’honneurs, jusqu’à ce que quelque faux pas les cloue au pilori de l’opinion, pas encore assez pervertie pour applaudir publiquement.

Par le miracle de la Pucelle, le Dieu descendu au milieu des multitudes pour les arracher à l’oppression et plus encore à la dégradation que font peser sur elle les forts et les habiles qui ne l’adorent pas, rappelait, marquait de nouveau de son sceau divin la constitution politique qu’il est venu donner au monde. L’égoïsme politique, que la Pucelle confondait, ne permit pas de donner la démonstration dans sa plénitude. Il arrêta l’envoyée du Christ roi des nations, et fit subir à l’envoyée le sort qu’il avait infligé au Maître.

Il y a plus, Tégoïsme, qui a interrompu la mission, a obscurci l’histoire de la Libératrice pour ne pas avoir à en entendre les leçons. C’est pour voiler les torts de la politique que Ton a fait finir la mission à Reims ; c’est pour couvrir les attentats d’un clergé ivre de schisme, destructeur de la constitution divine de l’Église, auteur des doctrines gallicanes, de TUniversilé de Paris, que Ton a travesti la scène du 24 mai au cimetière de Saint-Ouen, qu’on a publié que la Vénérable s’était infligée un démenti avant d’aller au supplice, et qu’à partir de Reims on a obscurci toute son histoire.

Dieu ne fait pas un miracle tel que celui de la Pucelle sans vouloir faire entendre de grands enseignements. Il y aura lieu de montrer un peu plus loin avec quelle justesse le cardinal Pie a dit que la Vénérable était le type^ c’est-à-dire l’exposé par un fait, le type le plus large et le plus complet de la religion] comment le dogme et la morale s’y trouvent démontrés et exposés. Est-ce bien ce que nous laissent voir les histoires même les moins défectueuses ? N’y a-t-il pas lieu de s’étonner qu’on laisse de côté, ou que Ton rapetisse ce qui, d’après les docu- IV. 29

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ments, peut fournir d’irréfragables preuves pour la défense de la foi ? L'on s’attarde aux infiniment petits de cette existence, jusqu’à la couleur des cheveux de la jeune fille ; on détourne les yeux des sommets.

Parmi les histoires, même réputées les meilleures, y en a-t-il beaucoup qui mettent en lumière ce qui nous semble évidemment le centre de la mission auquel tout se rapporte, Jésus-Christ Roi ? Avec quel à-propos viendra la canonisation! en tirant la Vénérable du cadre étroit où elle a été renfermée, elle nous montrera l’unique solution des questions qui agitent le monde : Jésus-Christ. Seul, l’Homme-Dieu peut concilier les extrêmes, la richesse et la pauvreté, la force et la faiblesse, la grandeur et la bassesse, comme dans l’unité de sa personne il concilie la nature divine et la nature humaine, l’incréé et le créé, le fini et l’infini. Plus que dans sa vie mortelle, Jeanne sera la Libératrice, si par elle son Seigneur devient le Seigneur de tous.

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