IV
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que la Vénérable, nous affirment avoir vu durant de longues années, vu de leurs yeux, venir à leur secours et à leur aide, ceux que par la foi nous invoquons sans les avoir vus.
(détail bien la vertu de l’Homme-Dieu qui s'échappait encore de ctllo qu il remplissait de ses influences. Il a pris une chair pour compatir., compatir sur les foules surtout, sur les multitudes, misereor super turbam. Durant cinq ans, saint Michel fit passer dans le cœur de la fille de Jacques d’Arc ce sentiment du cœur de Jésus. « Que vous disait TAnge? lui demandait-on à Rouen. — Il me racontait la pitié qui était au royaume de France. » La calamité était au-dessus de toute description. Il n'y a rien à retrancher au tableau qui en a été tracé ailleurs (I, p. 417 ; II, p. 52 et seq.).
Les documents sont unanimes : combien de fois, au Nord et au Midi, on lit qu'en tel village la taille n’a rien produit parce que les habitants se sont enfuis! Que d’églises sans prêtres! Sept cent mille clochers sur dix-sept cent mille furent détruits dans cette horrible guerre de Cent-Ans, pendant laquelle les meilleures provinces de France se couvrirent de forêts et de bois. L'oppression pesait principalement sur les babitanls des campagnes, sur les laboureurs. Monstrelet nous a conservé leur complainte (édit. Buchon, IV, p. 387).
11 n’y a pas d'exagération dans ce couplet :
Vin ne (ni) froment, ne autre blé Pas seulement du pain d avoyne,
N'avons notre saoul la moitié Une seule fois la sepmaine ;
Les Jours nous passons à grand'peine,
Et ne savons que devenir;
Chacun s'en veult de nous fuyr.
L'ambition et les compétitions des grands avaient déchaîné ce déluge de maux. La multitude mourait des discordes provoquées par leurs querelles. Les dilapidations de la cour avaient amené, principalement à Paris, des plaintes et des mouvements populaires, dont Jean sans Peur s'était lait une arme pour disputer le pouvoir à la maison d'Orléans, ou aux Armagnacs, réputés le parti des seigneurs et des nobles. Si Ton sait comment les révolutions commencent, il est bien impossible d'en prévoir l'issue et les complications. Nous avons exposé, dans un autre volume, comment le Bourguignon avait livré la France à l’étranger, et travaillait avec l’envahisseur à faire de la France une province anglaise. Si les
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Armagnacs avaient l’honneur d’être le parti national, ils avaient le tort d’être, par leurs déprédations, leurs excès de tout genre, aussi redoutables aux populations que les Anglais eux-mêmes. Les maux de la multitude comptaient peu dans leurs appréciations. Chez eux se trouvait principalement cette noblesse qui, à Azincourt, avait refusé les six mille hommes que Paris se proposait de leur envoyer, en disant « Qu’avons-nous à faire de ces hommes de boutique ? » Du haut de leurs dextriers, ils regardaient avec mépris cette « piétaille », composée des hommes du commun, qui, n’ayant pas de quoi se monter, combattaient à pied, avec des haches, des guisarmes, des frondes, tout ce qui leur tombait sous la main. Charles V, a-t-il été dit d’après M. Boutaric (III, p. 13), pour former des archers, avait ordonné que l’on se livrât le dimanche au jeu de l’arc. L’on s’y porta avec une ardeur qui alarma la noblesse. Craignant d’être supplantée, elle obtint que le roi réduisît à un homme par paroisse le nombre de ceux qui pourraient s’adonner à pareil exercice.
Si la Vierge-Guerrière fut avec les Armagnacs, puisqu’ils étaient la vraie France, elle avait pour mission de relever aux yeux de son parti les foules broyées et dédaignées. Elle rappelait, à ceux qui l’oubliaient trop, ce que les laboureurs disaient dans leur complainte :
Chrétiens sommes-nous voirement.
Et en Dieu sommes tous vos frères.
Ce n’est pas seulement en faisant cesser la guerre par l’expulsion de l’envahisseur, en rajeunissant l’idée du pouvoir chrétien qu’elle venait en aide aux multitudes; Jésus-Christ, en prenant au dernier rang l’instrument de ses miséricordes, en faisant ressusciter la France par celle qui était néant aux yeux des grands, continuait le plan des premiers jours. Si le choix des Apôtres parmi les pêcheurs de Galilée est une manifestation de sa puissance, il est aussi une manifestation de ses prédilections pour les petits, parmi lesquels il a voulu naître, au milieu desquels il a passé les jours de sa vie mortelle, dont il a voulu être entouré depuis sa naissance jusqu’à sa mort.
Ce qui a été déjà dit à plusieurs reprises du cortège préféré de la Vénérable, des objets particuliers de sa compassion, prouve comment la vertu de son Seigneur la pénétrait tout entière.
Elle aussi a trouvé, parmi les foules, non-seulement ses constants approbateurs, mais aussi des soutiens qui ne lui firent jamais défaut. A sa suite, les milices populaires, et généralement ceux qui étaient plus bas, eurent l’honneur de travailler à la libération du pays. Les Chroniques observent que, dès la première heure, on voyait parmi ceux qui la suivaient des hommes à pied, armés comme le permettait leur condition. C’est
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grâce à eux qu’à Orléans, malgré l’opposition des capitaines royaux, elle attaque les Tourelles ; c’est parce qu’ils lui obéissaient à merveille que l’imprenable forteresse fut emportée, alors que, comme il l’avoue luimême, Dunois avait donné le signal de la retraite. « Elle avait avec elle une grande quantité de gens du pays à pied, qui faisaient très bien leur devoir, et l'avaient fait ès batailles contre les Anglais. » (III, p. 471.) Ainsi parle à la fm des pages qu’il lui consacre le notaire Pierre Cochon. La noblesse pauvre consentait à combattre avec elle dans un rang qui semblait une déchéance. « Plusieurs gentilshommes, n’ayant pas de quoi s’armer et se monter, venaient comme archers et coulilliers, montés sur de petits chevaux, convoitant de la servir et de connaître ses faits comme chose venant de Dieu. » (111, p. 94.) La Trémoille et d’autres seigneurs du conseil étaient courroucés de voir tant de gens venir de toutes parts servir le roi à leurs dépens (III, p. 189). JN’était-ce pas parce qu’ils voyaient
commun grandir par ses services et son désintéressement? ^’était-ce pas là pour la Vénérable, comme pour son Seigneur, la cause de l’envie qui s’attacha à ses pas? Ce n’est nullement sans vraisemblance.
Les préférences de la céleste envoyée pour les petits, l’appui qu elle trouva parmi eux, ne lui firent jamais oublier les égards les plùs exquis envers les grands. Les sentiments qu’elle exprime vis-à-vis du roi, de la reine, du duc d’Orléans prisonnier, bien des traits rapportés par les Chroniques et les témoins de sa vie, prouvent combien elle était fidèle à rendre l’honneur à qui l’honneur est dû. Boulainvilliers écrit d’elle qu’elle aime les nobles. Ils sont dignes d’amour lorsqu’ils sont nobles par l’àme, non moins que par les titres et par le sang. L’idéal de la noblesse, c’était la chevalerie dans sa primitive institution. Quand elle tend à se rapprocher de cet idéal, elle est dans un pays ce que les ossements sont dans le corps: elle en maintient et défend les droits et les traditions ; elle en est tout à la fois la force et l’ornement; elle justifie des privilèges qui sont ruineux et très justement odieux, quand elle en réclame les bénéfices et en répudie les charges. Née dans les derniers rangs des classes populaires, venue pour la défense des opprimés et des humbles, apparaissant cependant comme la personnification de la chevalerie chrétienne, la Pucelle unissait parfaitement les extrêmes dans sa personne.
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Par les miracles de la Pucelle, l’Homme-Dieu faisait plus que relever la France, il ménageait un immense secours aux nations chrétiennes et au monde tout entier. Aux yeux du comte de Maistre, la vocation de la France est aussi évidente que le soleil, et le grand penseur ne craignait pas
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d’écrire, au momenl où notre pays était en proie au paroxysme le plus aigu d'impiété qui déshonore ses annales, le 28 octobre 1794 : « Je vois dans la destruction de la France... l’abrutissement irréparable de l'espèce humaine, et même, ce qui vous étonnera beaucoup, une plaie mortelle pour la Religion. » Ce témoignage du génie est-il isolé? Il serait facile d’en recueillir de semblables sous la plume des Papes, depuis saint Ânastase ou saint Hormisdas, jusqu’à l’encyclique Nobilissima Gallorum gens de Léon XIII. Grégoire IX appelait le royaume de France r exécuteur spécial des divins desseins^ le carquois que le Dieu Rédempteur s'est passé autour des reins. Le Soudan d'Égypte parlait comme les Papes, alors que, quelque temps avant l’arrivée de la Pucelle, il disait : « Le roi de France dort ; je crabis les autres comme rien. » Au moment même où ce livre s’imprime, un des plus fermes esprits de notre temps, dans une allocution qui a été un événement, n’a pas craint de dire, après avoir visité l'Italie et l’Amérique: « Partout où j'ai passé, j’ai pu constater que le Catholicisme c'était la France, et la France c’était le Catholicisme*. » A cinq siècles près de distance, ce sont les belles paroles de Thomassin, citées dans le volume précédent (p. 262) : « Sache un chacun que Dieu a montré et montre un chaque jour qu’il a aimé et aime le royaume de France. Il l’a spécialement élu pour son propre héritage ; et par le moyen de lui, entretenir la sainte foi catholique, et la remettre du tout sus ; et pour ce. Dieu ne le veut pas laisser perdre. »
Infidèle, la France est exemplairement châtiée. Elle voulut, durant le xiv® siècle, faire de la Papauté son instrument, au lieu d'en être le bouclier et le bras. Après l'avoir fixée à Avignon, dans une honorable captivité, elle fit le grand schisme, pour ne pas la laisser échapper. Les désastres de la guerre de Cent-Ans furent le châtiment; mais, comme l’observe Thomassin, Dieu ne veut pas la laisser perdre. Par suite de cette gratuite vocation, il lui ménage de ces soudains relèvements que Pie II, nous l’avons vu, se plaisait à constater. Aucun de plus merveilleux que celui qui lui fut octroyé par la vénérable Jeanne.
Relever la France, c'était donc, comme l’observaient Jacques Gelu (1, p. 43), l'auteur du Breviarium historiale (I, p. 57), Cybole (p. 277), ménager un appui à la chrétienté tout entière ; bien plus, selon la parole de Joseph de Maistre, prévenir l’irréparable abrutissement du monde. Encore que Charles VII ait peu compris la signification du miracle de la Pucelle, il eut cependant le mérite d’empêcher la réouverture du grand schisme, en refusant de reconnaître l'antipape Félix V; il eut le mérite d’amener son abdication, acte excellent qui lui valut les éloges les plus
1. M. Brlmetikrk à Besan(;on, l'Univers, samedi 19 février 1898.
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pompeux de Nicolas V, acle que Dieu récompensait immédiatement, en lui donnant, moins d’un an après, la Normandie et la Guyenne.
Ne pourrait-on pas dire plus encore ? Par ce miracle d’un genre si particulier qu’il n’a pas son semblable dans l’histoire et que Dieu ne Ta fait qu’une fois, entouré d’un tel luxe de preuves que le nier c’est ne vouloir rien savoir du passé, placé si bien en plein courant de Thistoire que Ton ne peut passer sans le voir, l’Homme-Dieu, en même temps qu’il répondait aux erreurs naturalistes qui s’infiltraient dans l’édifice chrétien et en préparaient la ruine, jetait un défi au naturalisme des siècles qui allaient suivre. 11 lui préparait une démonstration qui le rend inexcusable s’il ne la considère pas, puisqu’elle est si frappante; plus inexcusable encore s’il la considère, car il ne peut en nier la force qu’en se jetant dans la plus patente déraison.
Le miracle de la Pucelle frappe le naturalisme en politique. Nous l’avons vu. Jésus-Christ, sa loi règle première des souverains et des sujets, telle est la vraie base des institutions sociales; en dehors, ce sera la tyrannie ou l’anarchie. Il n’y a pas d’autre nom de salut sous le Ciel ; c’est vrai de la vie de l’éternité, c’est vrai de la vie du temps.
Le naturalisme renaissait dans les beaux-arts. Une admiration effrénée pour l’antiquité païenne allait inonder la littérature, la peinture, la sculpture, de la reproduction d’une mythologie sensuelle, grossière; par amour pour la forme plastique, elle allait reléguer parmi les œuvres de la barbarie les œuvres ou le sentiment chrétien transformait si divinement la matière et la nature elle-même dans ce qu’elle a de bon et de beau. Les impures fables de l’Olympe allaient devenir beaucoup plus familières que les vies des saints. Ces vies allaient, dans leur ensemble, être dépouillées de leur merveilleux, et en attendant de rejeter entièrement tout surnaturel, même celui de l’Evangile, on allait se faire gloire de n’admettre que les miracles de l’Évangile. Mais l’Évangile promet le miracle à son Église, et ne fût-ce que par la foi à l’Eucharistie, le chrétien admet la réalité de miracles invisibles bien au-dessus de tous ceux qui se trouvent dans la vie des saints.
Il n’y a pas de vie de saint plus merveilleuse que celle de la Pucelle; et il n’y a pas d’histoire entourée de plus de preuves d’authenticité. Pourquoi, si, sans renverser toute histoire, l’on ne peut rejeter l’histoire de la fille de Jacques d’Arc, refuser d’admettre les vies moins merveilleuses que l’Église, dans sa liturgie, raconte à la piété de ses fidèles, dont elle glorifie les faits miraculeux, jusque dans les oraisons du saint sacrifice ? Elle
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n'est pas plus alteinle du mal d’une imbécile crédulité que coupable du crime d'imposture. Elle sait bien que Dieu n'est pas honoré par le mensonge. Le plus grand de ses docteurs pose en principe qu’il n’y a pas d'autorité plus élevée que celle de sa coutume; qu'en tout, un catholique doit s’y conformer avec un soin jaloux : Maximam habet auctoritatem Ecclesiæ comiietiido^ quæ semper est in omnibus æmulauda (2“ 2, q” X, a. 12).
La force de l’Église est dans son unité, et son unité ressort de ce qu’elle est bâtie tout entière sur la pierre contre laquelle les portes de l’enfer ne sauraient prévaloir. C’est par son Vicaire que l’Homme-Dieu en unit toutes les parties, et en maintient la solidité. Or, au moment où paraissait la Pucelle, se faisaient jour des doctrines qui déplaçaient le fondement divinement établi, énervaient, annulaient l’autorité de celui qui doit paître le troupeau, agneaux et brebis; faisaient du confirmateur de la Foi un confirmé, non seulement par ses frères dans l’épiscopat, mais encore par ceux qui s’attribuaient l’honneur du savoir et se disaient les liommes en ce connaissant. C’était le Gallicanisme tel que le professaient les bourreaux de la Pucelle, qui, après le brigandage de Rouen, allaient perpétrer le brigandage de Bàle, ainsi que cela a été largement démontré dans le premier volume de la Vraie Jeanne d'Arc (Voy. le livre II et spécialement le chap. vu).
Le martyre de la Pucelle met au front des pères du Gallicanisme la tache de sang qui marqua le front de Caïn. Rejetant les appels réitérés de la victime au Pape de Rome, ils la livrèrent au bras séculier en vertu des principes par lesquels, moins de dix ans après, ils livraient le Pape Eugène IV au môme pouvoir, cette fois révolté de la sentence parricide. Ils osèrent bien prononcer, qu’en dehors de leur sanhédrin, la sainte fille avait donné le vertige à toute l’Église d'Occident, que l’admiration, par laquelle elle élevait les peuples vers le Ciel, était une iniquité et un scandale, que tant et de si pures vertus, tant de divines merveilles qui brillaient en elle, devaient être attribuées aux esprits infernaux. Vendus à l'envahisseur, ou tremblants devant ses menaces, complices de quelques courtisans mitrés, lléaux de l’Église dans tous les âges, ils disent ce que doit attendre l'innocence, la sainteté, entre les mains de la fausse science, de la science infatuée d’elle-môme, en révolte contre l'autorité divinement établie.
Le rationalisme et le naturalisme de notre âge, l'impiété du xviii® siècle, les hérésies du xvi® siècle, ont eu pour puissants précurseurs, conscients ou inconscients, les pères des doctrines dites gallicanes, qui furent les bourreaux de la Libératrice.
Le Seigneur de Jeanne, Notre-Seigneur Jésus-Christ, par son envoyée, manifestait, avec un éclat nouveau, et peut-ôtre d’une manière plus vive
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qu’il ne l’a fait depuis les Apôtres, sa présence au sein de l’humanité régénérée; il condamnait les erreurs qui tendaient à détruire son œuvre, en substituant un naturalisme corrupteur et oppresseur à l’ordre surnaturel et divin qu’il est venu établir parmi les hommes. La Pucelle est une démonstration nouvelle dans sa forme, convaincante par ses multiples aspects, de la divinité du Christianisme et de TÉglise catholique. Elle est un exposé célestement attrayant de sa morale et de son culte.
Que l’on se rapporte au tableau qui a été tracé de ses vertus dans un de nos derniers chapitres. Ne l’avons-nous pas vue embrasser, avec un indicible amour, toutes les pratiques qui les nourrissent? Amour des sanctuaires consacrés par la piété, insatiable désir de ce qui est la partie la plus vive de la religion, de l’assistance à la sainte messe, la réception des sacrements de Pénitence et d’Euebaristie, le besoin de la prière, les pratiques les plus humbles : faire brûler des cierges, tresser des guirlandes pour la statue de Notre-Dame et de ses Saintes, se jeter à genoux au son de l’Angelus ; les longs offices, les chants pieux ; les sources les plus diverses de la divine histoire nous ont appris combien toutes ces saintes choses furent chères à la fille de Jacques d’Arc.
Le cardinal Pie a justement dit qu’elle était un modèle à proposer à toutes les conditions, à la fille des pâtres et à la fille des rois. Imagine-t-on un idéal plus parfait de la jeune fille dans un ménage de pauvres cultivateurs, que celui que nous ont retracé les témoins de Domrémy? En restant la paysanne, ses procédés vis-à-vis de la reine, sa manière de traiter avec le roi, les princes du sang et les grands en général sont si pleins de vraie courtoisie, elle a si bien vis-à-vis de chacun le ton qui convient, que l’on peut la proposer comme modèle à la fille des rois.
Le centre de la vie du prêtre, c’est l’autel et Toffrande de l’auguste Victime. C’est bien lui qui doit s’approprier la parole de la Vénérable, que l’on ne saurait trop purifier sa conscience. Quel prêtre ne s’estimerait heureux d'avoir, en présence des saintes Espèces, les sentiments de brûlant amour qui faisaient qu’à cette vue le visage de la sainte fille était inondé de ruisseaux de larmes. Le prêtre doit quitter l’autel et l’Église pour courir après les âmes et les y ramener avec lui. Quel zèle que celui de la Pucelle ! Combien actif! Combien étendu ! Après avoir converti ses hommes d’armes et la cour, remis la France dans les voies chrétiennes, la dernière phrase de la lettre aux Anglais nous prouve qu’elle avait en vue un fait sans pareil en faveur de la chrétienté. La Pucelle s’offre au guer-
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rier, nous l’avons vu, comme le modèle accompli du soldat et du général; elle est encore plus le modèle de la noble fin pour laquelle il doit tirer son épée et verser son sang, des sommations auxquelles il doit avoir recours avant d’en venir à cette redoutable extrémité de la guerre, des égards qu’il doit avoir pour les vaincus.
La Pucelle est le modèle des âmes contemplatives. Avec quel respect, et cependant quelle intime familiarité, elle traite avec ses saintes et ses frères du Ciel ! Quelles marques vraies et solides elle donne pour discerner les visions divines des ruses par lesquelles l’esprit des ténèbres cherche à les contrefaire, en se transfigurant en ange de lumière ! Et cependant où trouver vie plus fécondement active?
Elle est le modèle à offrir aux heureux du siècle. Esbce que jamais homme mortel passa soudain des ténèbres d’une vie obscure au midi d’une gloire comparable ? Quand le soleil de la gloire, si dangereux par ses feux, darda-t-il soudainement sur une tête des rayons si embrasés ? Et la jeune fille les supporte sans le moindre éblouissement ! Elle reste la jeune fille simple, candide, sans ombre d’orgueil comme sans timidité. Fallait-il que son esprit fût soumis à Dieu pour qu’il communiquât à sa chair, avec un charme divinement virginal, les émanations angéliques qui faisaient qu’autour d’elle même les libertins étaient rendus momentanément au calme de l’Éden primitif ! Elle est le modèle à offrir à ceux qui souffrent. Sous quel pressoir elle a vécu depuis le jour où elle reçut son annonciation, jusqu’au jour où son âme s’envolait vers le Ciel au milieu des feux du bûcher ! Quel accablant secret pour l’enfant de douze ans, que l’incroyable mission dont l’entretiennent, durant cinq ans, les anges et les saintes ! Quel cœur ne frémirait à la vue d’une faible partie des obstacles franchis par la jeune fille ! Quelle accablante douleur de sentir le peu de foi, l'insouciance, la trahison paralyser d’ineffables libéralités, empêcher d’arrêter des fleuves de larmes et de sang, de prévenir d'immenses malheurs I Même dans son année de triomphe, la Vénérable dut porter poids si accablant. Et elle ne succombe pas, son ardeur n’en est pas ralentie ! Que n’est-ce pas de sa passion et de son martyre ? Fort de l’observation du cardinal Pie que la ressemblance du disciple n’est pas une injure pour le maître, nous espérons bien établir qu’à s’en tenir aux contours extérieurs, jamais la passion et la mort du Rédempteur n’ont été plus minutieusement reproduites et pour ainsi dire calquées.
C’est donc bien justement que le futur cardinal Pie appelait la Vénérable le type, ou l’exposé par un fait, le plus étendu et le plus large de la Religion. C’est bien justement aussi que la sainte fille, parlant de l’Ange qui la conduisait devant Charles VII, disait qu’il venait pour grande chose.
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La sagesse de Dieu faisant la paysanne de Domrémy si belle, si sainte, si immaculée, accumulant sur sa tête tous les dons divins, au point que le panégyriste de 1844, auquel ces expressions sont empruntées, disait chercher en vain une pierrerie à joindre à sa couronne, la sagesse divine ne se devait-elle à elle-même de se proposer des fins proportionnées au déploiement de tant de ravissantes libéralités?
N’est-il pas dans l’ordre que nous cherchions à les pénétrer pour admirer la splendeur de ses voies? Ne voulait-il pas que ses disciples pénétrassent le sens de ses paraboles, de ses œuvres, de ses miracles, et ne fa-t-on pas entendu leur dire : « Et vous aussi vous êtes saus iutelliyence. — Adbuc et vos sine intellectu estis » ? N’esl-ce pas mériter ce reproche que de se contenter du fait matériel de l’histoire de la Pucelle ? Tout doit y être plein d’harmonie; et il n’y a pas jusqu’aux dates des principaux événements qui ne nous paraissent avoir leur signification. La Vénérable naquit au jour de l’Épiphanie, c’est-à-dire au jour des trois grandes manifestations de Notre-Seigneur; la Vénérable aussi devait être une grande manifestation de ITlomme-Dieu. Les principaux événements de sa vie se rattachent à la fête de l’Ascension ; l’Homme-Dieu, qui a été au nom de ses fidèles prendre possession du Ciel, ne veut-il pas nous faire palper par sa fiancée qu’il n’en est pas moins présent avec les siens, ainsi qu’il l’a promis, et que sa vertu théandrique pénètre son corps mystique qui est son Eglise ? La martyre subit son supplice la veille de la fête du Sacrement du corps du Christ ; la Pucelle n’a-t-elle pas du Sacrement de l’amour du Christ ce caractère qu’elle est un signe sensible de Tamour infini qu’il porte aux hommes, et de l’alliance indissoluble qu’il a conclue avec la race d’Adam?
Et parce qu’il plaira à Timpiété, ou même au timide chrétien de sou* rire, de laisser tomber le mot de mysticisme^ faudra-t-il se priver de la joie d'admirer Dieu dans ses œuvres, et mériter de sa part le reproche :
Adhuc et vos sine intellectu estis »?
Et pourtant, dira-t-on, les erreurs naturalistes contre lesquelles la Pucelle fut suscitée n’ont pas été arrêtées ; elles ont continué leur marche progressive, et nous en contemplons aujourd’hui avec terreur l’évolution extrême. D’accord ; les erreurs nées de la passion ne meurent que malgré elles. La royauté ne fut pas plus chrétienne après Charles VII qu’elle ne l’avait été sous les premiers Capétiens ou les deux races qui l’avaient précédée. C’est vrai. Tout en voulant rester chrétienne et catholique, — ce n’est que justice de le dire, — elle le fut moins ; elle finit
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mi^me par concilier son christianisme avec des prétentions semi-idolàtr.ques. Elle en est morte.
L’Université de Paris, les Parlements ne renoncèrent pas à la doctrine gallicane parce que la Libératrice avait été condamnée au bûcher en vertu de ces doctrines, et par ceux qui les formulèrent et les implantèrent parmi nous ; c’est vrai. Le Gallicanisme est mort avec l’absolutisme politique qui l'imposait, qu’il étayait, et dont en réalité il a été la ruine. L’anathème du Concile du Vatican l’a pour jamais scellé dans la tombe ; mais il était déjà si profondément atteint que, dans l'auguste assemblée, ses derniers tenants n'osaient pas franchement l'avouer et se contentaient de soutenir qu’il était inopportun de lui porter ce coup suprême.
Tant que prévalurent l'absolutisme royal et le Gallicanisme, il fut impossible de présenter l’histoire de la Libératrice dans tout son jour, d’en déduire les leçons et les enseignements. Il en ressortait une trop éclatante condamnation de ces deux erreurs, à la suite desquelles le naturalisme a remporté ses funestes triomphes. Combien on a arrêté d’écrits moins accusateurs de ce que l’on voulait mettre au nombre des dogmes intangibles! L’on s’est habitué à ne présenter qu’une Jeanne d’Arc de tout point incomplète, défigurée, mutilée. L’on taisait ses paroles les plus significatives sur la royauté de Jésus-Christ; l’examen préalable de Chinon et de Poitiers était à peine indiqué, ou ridiculisé ; on estompait les prophéties, les talents militaires, l’on taisait les oppositions qu'elle avait trouvées dans son parti. La fin de la mission à Reims en faisait un personnage énigmatique. Pour couvrir le rôle à jamais odieux de la schismatique université de Paris, diminuer l’horreur qu’inspire le Caïphe de Beauvais, l’on courait sur le procès de Rouen, et l’on en altérait les incidents. Une école historique avait prévalu qui ne consentait pas à avouer, même en histoire, les prévarications de prélats indignes. Pie IX, nipporte-t on, aurait finement caractérisé cette école en disant que si elle avait écrit l’Evangile, elle aurait passé sous silence la chute de Saint- Pierre, si longuement racontée par les quatre évangélistes, et dissimulé la trahison de Judas. La divinité de l’Église ressort sans doute des vertus héroïques des saints, spécialement dans l’ordre ecclésiastique, pépinière toujours féconde d’incomparables bienfaiteurs du genre humain, mais ne ressort-elle pas aussi des défaillances de ses ministres dans tous les âges ? Quelle autre main que la main de Dieu peut la maintenir à travers les siècles, alors qu’un si grand nombre de ceux qui devaient en être le soutien et l’appui l'ont si souvent déchirée, et tantôt ouvertement, tantôt secrètement, par crainte, par ambition, ou pour des motifs pires encore, ont fait cause commune avec ses ennemis ? Toutes ces causes, et d’autres encore, par exemple la crainte de trop accorder au surnaturel et d’en-
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courir les moqueries du naturalisme, Thabitude de ne pas remonter aux sources, ont empêché de voir dans sa magnifique ampleur Tœuvre divine. L’on acceptait et l’on transmettait à son tour une Jeanne d’Arc amoindrie, sujet d’admiration sans doute, mais à laquelle l’on ne demandait pas les enseignements si complets, si divins, dont l’Homme-Dieu a renouvelé par son envoyée la preuve et le ravissant exposé.
Sa Providence réservait cette ressource à nos temps. C’est le trésor ancien et nouveau que présente le Père de famille. Pour l’amener au jour, la sagesse a employé plus d’un travailleur inconscient de l’œuvre qu’il accomplissait. Les études historiques sont une des passions de notre époque, et l’on ne consent pas à accepter un passé de commande,, arrangé pour le besoin des causes en faveur desquelles l’on veut qu’il vienne déposer. L’on veut remonter aux sources, et juger sur pièces.
Quel personnage historique peut y gagner plus que la Vénérable? Il faut le répéter, il n’en existe pas un seul qui en compte d’aussi nombreuses, d’aussi pures, et en somme d’aussi concordantes. Pour quiconque consent à voir, la Pucelle se dresse dans sa vraie lumière.
Par elle c’est le surnaturel, c’est l’Homme-Dicu qui se dresse devant notre génération. L’Homme-Dieu par la Pucelle se dresse devant la démocratie triomphante. Par la Pucelle, il dit aux multitudes qu’ellesfurent toujours, qu’elles sont l’objet de ses prédilections. Quatorze cents ans après qu’il avait dérobé à la terre sa présence visible, il lui disait par le miracle de la Pucelle ce qu’il lui avait dit par les miracles de son Évangile ; il le lui dit aujourd’hui par la résun’ection historique de l’ineffable figure. C’est dans les rangs du peuple qu’il l’a choisie. La mission qu’il lui a donnée était pour le peuple ; l’idéal social qu’elle venait rajeunir, c’était la justice, mais la justice touchée par la charité du Christ, et mettant au service d’autrui, des plus humbles, les biens qu’elle peut légitimement revendiquer. N’est-ce pas là la solution des questions brûlantes qui nous divisent ?
Notre âge, si justement épris de la Pucelle, saura-t-il remonter à son Seigneur, auquel la sainte fille ne cesse de nous renvoyer? Saura-t-il proclamer que le Seigneur de Jeanne est aussi le sien, et comme tel en faire la règle de la vie individuelle, sociale, politique? C’est alors que la mission de Jeanne s’accomplirait totalement, et qu’en sa compagnie les Français, les Anglais, et non seulement les Anglais, mais tous ceux qui voudraient accepter pareil idéal, feraient, pour la chrétienté, le plus beau fait qui encore ait été fait.
Ëst-il permis de l’espérer? Serait-ce la signification de ce tressaillement universel qu’excite le nom de Jeanne la Pucelle ? de la faveur que la cause de sa canonisation trouve auprès de Léon XIII et de la cour de
LA PÜCELLE DEVANT LA THÉOLOGIE CATHOLIQUE
Rome ? Si pareilles espérances sont trop ravissantes pour que nous puissions nous y abandonner, c’est un devoir d’en appeler la réalisation, puisqu’elles ne seraient que la venue du règne de Dieu, que nous sommes obligés de demander dans la prière enseignée par le Maître : « Adveniat regnumtuum, » Combien la canonisation contribuerait à l’avancer!
On a dit pendant longtemps que Rome n’avait pas canonisé Jeanne •d'Arc pour ne pas déplaire à l’Angleterre. C’est une erreur. Benoît XIV flous a dit que Rome n’avait jamais été mise en demeure d’examiner la cause. Elle ne procède à pareil examen que lorsqu’elle en est sollicitée par le pays que le héros intéresse de plus près, et qu’à la demande soient jointes les preuves en établissant le bien fondé. La France, jusqu’à ces derniers temps, n’avait jamais demandé qu’on instruisît la cause de la Libératrice; l’on a vu que ceux qui devaient parler en son nom ne l’auraient pas pu, sans porter un coup mortel à des erreurs que l’on ne voulait pas abjurer.
Rome, qui avait relevé la sainte fille de l’opprobre de la condamnation de Rouen, reçoit, avec une faveur sans pareille, la demande de mettre le couronnement à ce premier acte réparateur, en décernant à l’innocente victime les honneurs des autels. C’est vers la fin de 1883 que Mgr Couillé présentait à Léon XIII le procès dit de Tordinaire, c’est-à-dire les preuves qu’il y avait lieu d’examiner la cause. Elles furent pesées avec le soin réclamé par une mémoire qui, sans être oubliée, avait été trop négligée durant plus de quatre siècles, que tant de passions avaient cherché à altérer et à obscurcir. Les objections furent nombreuses; elles furent pulvérisées, et, dès le 27 janvier 1894, Léon XIII signait l’introduction de la cause. La -suite des procédures exige parfois des demi-siècles, ou des siècles entiers ; deux ans après, Léon XIII signait le procès de non cultii^ il dispensait du procès de virtiitibxis in généré^ et ordonnait d’instruire le procès de virtiiiibiis in specie et de miraculis. C’est le procès capital entre tous. Le successeur de Mgr Couillé, ravi par Lyon à la ville de la Pucelle, Mgr Touchet, y procédait avec le soin et Tempressement d'un esprit supérieur qui comprend qu’il prépare un des grands événements du siècle. Le Ciel, assure-t-on, répond par d’éclatants miracles aux désirs des fidèles.
Léon XIII accueille avec joie la nouvelle enquête si laborieusement et si promptement conduite. Je refais cette page pour y consigner ce que je lis dans le journal catholique Wnivers, A l’évêque postulateur qui lui demandait quel cardinal il pourrait choisir pour presser la cause, Sa Sainteté a répondu de la manière la plus délicate : « Prenez le Pape. » Les causes soumises à la Congrégation des Rites sont examinées selon l’ordre de leur inscription ; près de trois cents étaient inscrites avant celle de la Pucelle, Léon XIII a voulu que d’un bond elle vînt
LE SURNATUREL DANS LA GUERRIÈRE- LIBÉRATRICE
se placer à la tête. Léon XIII occupait la chaire de saint Pierre depuis près de huit ans lorsque Mgr Couillé lui soumettait le procès préliminaire. Pourquoi ne pas espérer que le soleil de son pontificat aura pour couchant la Béatification de la Vierge-Libératrice? Quel acte pourrait mieux le terminer, en montrer Tharmonie, en assurer les fruits?
A ceux qui appellent le règne du Christ de hâler par leurs prières le jour où, en célébrant la Bienheureuse et la Sainte, il sera permis de confondre le naturalisme par un fait aussi écrasant qu’indéniable ! Les procédés auxquels il a recours, quand il prétend expliquer naturellement la Pucelle, prouvent quelle force renferme, pour le réduire à néant, Thistoire vraie de la sainte fille.
Dans la Paysanne et t Inspirée^ il a été longuement démontré comment, pour expliquer les origines de la mission, la libre-pensée tait et altère les faits, outrage la raison, et s’inflige à elle-même le déshonneur de la contradiction. Il faut montrer brièvement comment elle s’efforce de travestir la Vierge-Guerrière et ses exploits.