CHAPITRE PREMIER
LA PÜCELLE SIGNE DE CONTRADICTION
Sommaire : I. — Les explications naturalistes de la Pucelle rapprochées de celles que Fimpiété a données de l’Homme-Dieu.
II. — L’explication kantiste de Siméon Luce. — Elle est dérivée de celle de Michelet, qui est celle de l’enseignement d Ëtat. — Quelques-unes des absurdités d’attribuer l’hallucination de l’enfant à une pitié purement naturelle. — Combien touchante la parole : « V Ange me racontait la pitié qui était en royaume de France! » — Quelle incomparable source de patriotisme. — M. Fabre et la fête nationale.
Il est né pour être un signe de contradiction : Le saint vieillard Siméon fit celle prédiclion sur l’Homme-Dieu à son apparition dans le monde. L’impiété, par ses blasphèmes mêmes, réalise inconsciemment celle prophétie, comme bien d’autres encore.
Notre Vénérable possède aussi ce trait de ressemblance avec son Seigneur. Les siècles en s’écoulant ne font que rendre toujours plus vraie cette parole de Pasquier citée déjà plusieurs fois : « Grand pitié, jamais personne ne secourut la France si à propos et si heureusement que cette femme; et jamais mémoire de femme ne fut si déchirée. »
Ils déchirent sa mémoire tous ceux qui ne l’admettent pas telle qu’elle s’est donnée et que l’ont vue les contemporains. Tous les ennemis du surnaturel catholique sont condamnés à pareil sacrilège. Combien longue la série des attentats! Combien variée la forme de l’injure! Beaucoup rappellent celles dont le Maître fut ou reste l’objet.
Pour Bedford et les Anglais, la céleste Vierge fut un limier d’enfer, IV. 32
498 LA VIERGE-LIBÉRATRICE ET SON HISTOIRE FALSIFIÉES PAR LA LIBRE-PENSÉE.
revêtu de la force des puissances infernales. Les Juifs n’avaient-ils pas dit du Maître : « 11 est possédé du démon ; c’est par la vertu de Belzébut, prince des démons, qu’il chasse les démons*. »
Baudricourt, ou tout autre Armagnac avisé, inventa le stratagème d’une envoyée du Ciel pour relever le parti aux abois par ses divisions. Pie II nous a dit que le parti bourguignon avait donné cette explication. Michelet l’insinue, en disant que la jeune fille, par son hallucination, avait donné ridée au capitaine royal et à Yolande de tirer ce parti de son état mental. Cela fait penser au bruit répandu par les Juifs que les disciples, un moment abattus par le supplice du Maître, avaient enlevé son corps du tombeau, et répandu le bruit qu’il était ressuscité.
D'après Monstrelet et d’Estivet, Jeanne s’était exercée à Neufchâleau à manier les chevaux et les armes, et à faire d'autres apertises que les jeunes filles n’ont pas coutume de faire. Elle s’était ensuite présentée au roi auquel elle avait fini par persuader qu’elle lui rendrait son royaume et sa couronne. Si ma mémoire n’est pas en défaut, d’illustres oubliés ont avancé, dans notre siècle, que le prophète de Nazareth avait d'abord commencé par s'initier aux doctrines des sages de l’Inde, et était venu ensuite les répandre en Judée, comme sa propre doctrine.
Ce que la nymphe Egérie fut pour Numa Pompilius, la Pucellele fut pour Charles VII. Le malheureux prince, afin de donner crédit à ses plans, feignait les tenir du Ciel par l’intermédiaire de la Pucelle. Des esprits atrophiés par la renaissance païenne donnèrent cette explication. N'a-t-on pas dit que Jésus de Nazareth avait fait un syncrétisme des doctrines philosophiques de son temps, les avait épurées, et les avait présentées comme étant celles de l’infinie Sagesse, incarnée dans sa personne?
Dans la seconde partie du xvi® siècle, l’infâme du Haïllan osa bien écrire, dans son Histoire de France^ que l’on avait trouvé des documents nouveaux, établissant que la sainte fille avait été dans ses rapports avec Dunois ce que la disait l’insulteur Glacidas. Le Talmud n’a-t-il pas osé dépasser sur ce point ce que n’avaient pas osé les déicides, porter contre le Dieu de toute pureté une accusation infamante, devant laquelle avaient reculé ses sataniques ancêtres, les rabbins?
L’on sait comment le plus vil des fils de la femme, Arouet, a fait de ces élucubrations toute lubricité et tout blasphème.
Un Allemand, qui eut son jour de renommée, a rêvé que Jésus de Nazareth était un personnage mythique, créé par les Evangélistes. Nous avons certainement lu que la Pucelle était un personnage imaginaire, autour de laquelle on avait groupé tout ce qui peut recommander la femme.
1. Beelzebut kabetj et quia in principe dœmoniorum ejicit dœmonia (Marc., ni, v. 22).
LA PIXELLE SIGNE DE CONTRADICTION
A quoi bon citer le nom des auteurs de ces insanités, tantôt infâmes, tantôt puériles ?
La libre-pensée n’admet aujourd’hui aucune de ces explications. Elle rejette toutes celles qui entacheraient la vertu de la Vierge. Ne s’est-il pas fait pareille évolution autour de l’adorable Personne de l’Homme- Dieu? N’admet-on pas qu’il est le Sage et le Saint entre tous les humains, à condition toutefois qu'on ne le dira pas Dieu, ni au sens rigoureux du mot, Fils de Dieu; ou que si on lui applique cette appellation, ce sera en tant qu’il est la plus belle manifestation d’un Dieu, qui n’est autre chose que le monde, hors duquel il n’existe plus rien?
Une idée, empruntée au Kantisme, se trouve, en termes plus ou moins formels, au fond des explications que le naturalisme essaie aujourd’hui de donner de la Libératrice. Son principal souci étant d’exclure celle qu’a donnée la Vénérable, il s’attache, dans son effarement, à toutes celles que peut trouver le parti pris de rejeter la seule vraie. La contradiction, la suppression, la transposition des faits, les hypothèses dénuées de tout fondement lui coûtent peu, pourvu qu’il parvienne à voiler à ses yeux, et aux yeux de ses lecteurs, le spectre qu’il redoute par-dessus tout : le surnaturel chrétien.
Nous n’avons relevé qu’une bien faible partie des rapsodies dont la Jeanne cl Arc à Domrémy de Siméon Luce est un tissu. C’est bien le Kantisme qui est au fond. Tout se réduit à une manière de concevoir les choses; le ciel est tout entier dans l’idéal, c’est-à-dire en nous-même, sans rien d'objectif en dehors de nous. C’est du fond de son être que partaient les voix qu’entendait la Pucelle ; car pour un héros ou pour un saint, comme pour un artiste créateur, obéir au devoir, à l’inspiration, c’est entendre en quelque sorte des voix divines. Le mode plus ou moins spiritualisé sous lequel on perçoit ces voix est affaire de milieu, d’éducation et de génie ‘ .
Siméon Luce s’est appliqué à créer le milieu, le génie et même l’éducation. Ici nous sommes pleinement dans le subjectif, car tout cela est sorti de la fantaisie du paléographe, est en opposition avec les documents ; bien plus, il n’est pas rare qu’une page soit en opposition avec celle qui précède ou celle qui suit. La démonstration en a été faite dans la Paysanne et V Inspirée^ encore que la matière n’ait pas été épuisée. N’imporle; le clan rationaliste est fidèle à lui-même, et des hommes tels que MM. Lavisse et Rambaud écrivent, dans leur Histoire générale^ que Siméon Luce a