Revue Bleue, 5 février
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entend parler. Ce n’est certes pas la république dans laquelle il fait à l’héroïne l’injure de la placer. M. Fabre a bien osé dire, en plein Sénat, que Jeanne d’Arc était le Hoche et le Danton de son siècle, et quelque chose de plus (O^efe/, 8 juin 1894, p. 490, 3* col.). Dans un de ses livres, il donne Kléber comme le fils spirituel de la sainte fille.
De tels rapprochements sont profondément révoltants pour les amis de la vraie Jeanne d’Arc. M. Wallon a fort bien répondu que, tandis que la vue du sang français faisait dresser les cheveux sur la tête de la sainte fille, le tribun était couvert du sang des victimes de septembre et du tribunal révolutionnaire qu’il a institué. L’assimilation à laquelle M. Fabre a eu recours pour faire voter la fête qui doit glorifier la Libératrice fait penser à celle par laquelle Pilate voulut sauver le Juste. Il le mit en ligne, bien inutilement comme M. Fabre, avec un insigne brigand.
11 y avait beaucoup moins de sang sur les mains de Barrabas que sur celles de Danton, ou même du bourreau qui, avec ses colonnes infernales, massacra en Vendée tant de sœurs de Jeanne d'Arc, coupables de vouloir adorer le Seigneur auquel Jeanne a tout rapporté. Qui peut douter un instant que la sainte fille ne se fût trouvée dans leurs rangs, si le Ciel l’avait fait naître en Vendée à la fin du xviii' siècle? Que vient faire Kléber, le renégat du Christ, dans la postérité intellectuelle de celle qui voulait relever la France pour la conduire contre le Croissant? Ailleurs, M. Fabre rapproche Jeanne d’Arc de Socrate : Horresetmt aures ; et l’on pense à cet empereur païen, Tibère, je crois, qui voulut mettre le Prophète de Judée au nombre des dieux de l’Olympe de Rome. 11 échoua, lui aussi. Ce n’est pas la seule injure que M. Fabre inflige à l’héroïne. La Vénérable est un thème de diatribe contre cette Église dont elle disait, le 17 mars : » J’aime l’Église et je voudrais la soutenir de tout mon pouvoir pour notre foi chrétienne. »
Dans le camp de la libre-pensée, on répète sur tous les tons, et c’est bien la pensée de M. Fabre, que Jeanne d’Arc a été brûlée par l'Église. La vérité est que, brûlée par les Anglais, elle a été abandonnée au bras séculier par une catégorie d’ecclésiastiques pour laquelle la libre-pensée a toujours témoigné ses préférences; non sans raison, car ils ont été ses précurseurs et restent encore ses soutiens. La sainte Pucelle a été livrée au bras séculier contre le sentiment de l’Eglise, dont les ecclésiastiques bourreaux n’étaient qu’une imperceptible minorité. L’Église a toujours reconnu dans Jeanne une de ses glorieuses filles. Elle en a conservé la mémoire à l’histoire ; elle l’a défendue contre les pères de la libre-pensée et l’incrédulité; elle l’a honorée sans attendre d'y être excitée par ceux qui
voudraient aujourd’hui accaparer l’honneur de la popularité dont sa mémoire est plus que jamais l’objet.
La sainte fille a été abandonnée au bras séculier par un évêque de cour, pour lequel les canons ecclésiastiques passaient après la volonté du roi. A la victime qui le récusait comme son juge, Cauchon répondait : « Le roi a ordonné que je fasse votre procès et je le ferai. » La librepensée aime de tels évêques; elle en cherche qui aient pour premier Évangile ce qu’elle appelle les lois de l’État. La libre-pensée triomphante et maîtresse a envoyé à l’échafaud les évêques rebelles au serment de la constitution civile du clei^é; elle a comblé d’honneurs les Talleyrand, les Grégoire, qui disaient : « La loà ordonne que je jure et je jurerai. » L’Église de Jésus-Christ ne compte pas d’ennemis qui lui aient porté des coups aussi funestes que pareils faux pasteurs selon le cœur de la libre-pensée.
La martyre a été livrée au bras séculier par les pères des doctrines gallicanes, par ceux-là mêmes qui allaient à Bâle prononcer une sentence identique contre le pape Eugène IV. La libre-pensée a toujours eu des faveurs à part pour les fauteurs de ces doctrines destructrices de la divine constitution de l’Eglise. Un instinct qui n’élait pas trompeur lui révélait qu’elle n’avait pas de meilleurs auxiliaires, qu’ils lui ouvraient la voie par laquelle elle devait s’avancer au cœur de la place.
La martyre a été abandonnée au bras séculier par des prêtres terrorisés qui disaient : « Je vois bien que, sous peine d’être jetés à la Seine, il faut entrer dans les vues des Anglais. » Les plus courageux, tels que les canonistes, Lohier Fontaine, quittèrent Rouen pour toujours; le chanoine Houppeville fut jeté en prison. Est-ce que la libre-pensée maîtresse n’emploie pas les moyens d’intimidation pour faire fléchir les consciences? Les pontons de Rochefort, les déserts de la Guyane, sont là pour répondre. Ces moyens sont-ils rejetés par le régime qui supprime les traitements des curés, chasse les religieux de leurs maisons, ou fait descendre de leurs sièges les magistrats indépendants?
Les prêtres qui livrèrent Jeanne au bras séculier méprisaient le sentiment de toute l’Église, en dehors de leur clan. Ils l’avouent eux-mêmes ; ils écrivent que le virus de cette femme a infecté le bercail très fidèle de presque tout l’Occident. Ils constatent ainsi, ce qui est certain par ailleurs, que tout ce qui n’était pas de leur bord, c'est-à-dire l’Église universelle, avait le tort d’admirer la Libératrice, de saluer en elle l'envoyée du Ciel. Qu’étaient, relativement à tout l’Occident, ceux qui ont émis l’opinion qu’il fallait abandonner la Pucelle au bras séculier? Une très faible minorité. La proportion ne peut pas être rapprochée de celle des députés et sénateurs sur lesquels pèse la responsabilité du Panama, encore moins de la majorité qui a voté les lois assassines de la Révol u-
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lion et la mort de Louis XVI. Irons-nous dire par suite que les législatures françaises sont toutes composées d’hommes tarés et meurtriers?
La vérité est que la vénérable Pucelle est tout entière à l’Eglise catholique, qu’elle a été nourrie de ses enseignements, de ses pratiques ; et, ainsi qu’il a été démontré dans le livre précédent, qu’elle est la preuve de son dogme, de sa morale, de son culte, et cela par le fait le plus indéniable et le plus émouvant tout ensemble. La vérité est que l’Église lui a ouvert la voie à Poitiers, lui a rendu le magnifique témoignage cité maintes fois dans nos pages, dont Jeanne se prévalait fort justement à Rouen.
La vérité est que l’Église, par la réhabilitation appréciée par M. Fabre de la manière que l’on va voir, l'a relevée de l’opprobre qu’avaient voulu accumuler sur sa tète les hommes selon le cœur de la libre-pensée. C’est l’élite des docteurs du temps : Gerson, Jacques Gelu, Cybole, Bourdeilles, Basin, Bochard, Bréhal, saint .4ntonin, Pie II, bien d'autres qui l’ont glorifiée dans leurs écrits.
La sentence de réhabilitation a conservé la mémoire de la Libératrice. Sans l’immense enquête qu’elle a provoquée, sans les mémoires apologétiques qu’elle a suscités, sans la solennelle réparation qui en a été le couronnement, ce que nous apprennent les autres documents, obscurci par la sentence de condamnation et les actes incomplets du procès, n’aurait été mentionné que comme un monument de la crédulité du mèyen âge. L’on n’aurait pas parlé de Jeanne d’Ârc, ou l’on n’en aurait parlé qu’en la peignant des couleurs du prévaricateur qui voulut la flétrir. C’est à l'Église romaine que l’histoire doit la plus belle de ses figures, après celles que la foi impose au chrétien d’excepter.
Si l’Eglise romaine a lardé quatre siècles à lui élever les autels qu’elle lui prépare, nous l’avons dit, c’est que personne ne le lui a demandé jusqu’à ces derniers temps. On ne le lui a pas demandé, parce que les doctrines chères à la libre-pensée, les doctrines gallicanes, les doctrines de I’absoll'e suprématie de l’Etat, comptaient parmi ceux qui devaient adresser la demande des partisans plus ou moins mitigés, mais influents, qui n’auraient pas voulu attirer sur ces erreurs la condamnation dont les frappe l’histoire vraie de la Pucelle.
Pour ne pas honorer l’incomparable mémoire d’un culte solennel et public, le camp catholique ne l’a pas laissée dans un total oubli ; M. Evellin a dit dans son rapport : « Quatre siècles d’oubli à peu près complet avaient pesé sur la sainte mémoire dont nous saluons le réveil. »
Ce n’est vrai que du camp ennemi de l’Eglise ; il est sorti de ce côté des attaques sans nom. Tous les historiens catholiques, au contraire, l’ont saluée avec amour et respect. Dans les collèges catholiques, élèves nous adressions à nos maîtres la question qui nous a été adressée à notre tour, quand nous sommes devenus maîtres. « Est-elle sainte, c’est-à-dire canonisée? Pourquoi n’est-elle pas sainte? » Cette seule question dit assez quelle idée de la Libératrice se transmettaient les générations catholiques.
Si elle n’était pas canoniquement sur les autels, le sentiment catholique la haussait presque à cette hauteur. Témoin le martyrologe gallican de La Saussaye, évêque de Toul, qui, comme il a été dit, l’inscrit à la suite des saints canonisés, parmi les personnages morts en odeur de sainteté.
La Libératrice est l’objet principal de la fête du 8 mai à Orléans. Plusieurs légats du Saint-Siège ont accordé des indulgences à ceux qui y prendraient part. Le discours qui y est prononcé chaque année est, par le fait, comme le panégyrique de l’héroïne. Le panégyriste de 1672 excédait même le permis, lorsqu’il donnait la Pucelle comme l’objet d’un culte public régulièrement sanctionné par l’Église.
A propos de ces panégyristes, M. Fabre a attribué au Jésuite Claude de Marolles la phrase suivante : « Bénissons ici les décrets de la divine Providence qui a voulu, en envoyant Jeanne au bûcher, la châtier de son indocilité. » Le sénateur a composé de toutes pièces la phrase guillemettée à V Officiel. Elle ne se trouve pas dans le discours du P. de Marolles, discours d’ailleurs fort rare, mais que l’on peut lire au tome LXIV des Orateurs sacrés de Migne. La prétendue citation pervertit complètement la pensée du Jésuite. Dans la seconde partie du discours, il veut justifier les voies de Dieu qui a permis le supplice de Jeanne. Une des raisons, dit-il, a pu être quelque infidélité bien légère, comme l’on en trouve dans les saints, comme on en trouve dans un prophète dont parle l’Ecriture, dit le P. de Marolles. Mais écoutons le religieux : « Et que peut-on, ditesvous, reprocher à cette fille si sage, si délicate sur les vertus de son sexe, si respectueuse à l’égard de tous les objets de la religion, si prompte à suivre la voix de son Dieu, si généreuse à s’élever au-dessus des difficultés, si intrépide dans les combats, si patiente dans ses blessures, si modeste dans ses triomphes?... Au tribunal des hommes, Jeanne d’Arc est innocente ; à celui de Dieu, elle n’est coupable d’aucun crime... Mais qui oserait assurer qu’aux yeux de ce juge sévère elle fût exempte de toute faiblesse... (Ju’il n’ait pas été en droit de punir, quoi? Peut-être de nous avoir trop aimés ; peut-être un excès de zèle pour la France, un peu trop de facilité à se rendre aux sollicitations empressées de ceux qui la
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prièrent de continuer les services à TÉtat, après le sacre du roi, qui semblait être le terme de sa mission. » Ün le voit, le Jésuite parlait d’après l'idée reçue de son temps sur l'étendue de la mission ; et il n'admettait pas que, dans celte hypothèse, d'instantes prières eussent justifié la présence de la jeune fille dans les armées. C’est la seule faute qu'il imagine, et il veut qu'on adore (sans le comprendre) ce terrible éclat de la colère dun Dieu jaloux. Cela ne l’empêche pas de conclure en ces termes : « Elle jouit maintenant de son divin époux, plus heureuse mille fois que si les feux l’eussent épargnée comme les enfants de la captivité \ elle en jouit couronnée d’une splendeur éternelle, etc... »
Après la canonisation, que Rome seule peut prononcer, en quels termes plus expressifs glorifier la douce mémoire? 11 serait facile de citer des centaines de semblables passages dans l’école catholique. Orléans, avons-nous vu, n'était pas la seule ville où la Libératrice recevait d’annuels hommages.
La Révolution, dont, par un sacrilège inconscient, je l'admets, le sénateur aveyronnais veut unir la glorification à celle de la sainte fille, a fait cesser presque partout ces solennités religieuses et patriotiques ; elle veille d'un œil jaloux à ce qu’elles ne renaissent pas; en preuve les menaces que la franc-maçonnerie a fait entendre par ses messages anonymes aux députés et aux sénateurs, appelés à délibérer sur la proposition de M. Fabre. La franc-maçonnerie se déclare ainsi l'héritière légitime des huguenots qui, en s’emparant d'Orléans en 1562, n'eurent rien de plus pressé que d'abattre le monument élevé sur le pont, plus d’un siècle auparavant, par les dames orléanaises. Elle est l’héritière du minotaure révolutionnaire qui dépassa à Orléans le vandalisme antipatriotique des reitres allemands, venus en 1562 au secours de leurs coreligionnaires français. Orléans, rendu à lui-même, avait relevé lemonument de bronze. La Révolution le fondit pour en faire des canons dirigés peutêtre contre les frères et les sœurs de Jeanne d’Arc, ces milliers de chrétiens et de chrétiennes mis à mort pour être restés fidèles au Seigneur de Jeanne d’Arc, pour avoir porté l’emblème du Cœur divin dont la plaie figurait sur la bannière de Jeanne d’Arc. Un des premiers usages qu'Orléans fit de la liberté de prier hors de l'église, que le parti de M. Fabre interdit aujourd’hui en tant de lieux, fut de rétablir la procession en souvenir de Jeanne d’Arc. Orléans a relevé la statue renversée par les huguenots et les révolutionnaires, statue que les Prussiens vénérèrent à leur entrée dans la ville. Mais comment retrouver une des rares reliques que gardaient les Oratoriens de cette ville, un des chapeaux de la Vénérable ? Les révolutionnaires se montrèrent les dignes héritiers des bourreaux de Rouen. Ils ne pouvaient plus briller la Libératrice ; ils
s'acharnèrent à la recherche de sa coiffure, obtinrent, à force de menaces, que le dépôt leur fût livré, et la livrèrent aux flammes au milieu d’une infernale sarabande. Le fait est-il assez significatif? Le chef était le pédagogue-législateur déjà cité, le sinistre Léonard Bourdon^ justement appelé Léopard Bourdon.
Mais, dira-t-on peut-être, la Vraie Jeanne dArc a relevé avec quelque vigueur des erreurs accréditées jusqu’à ces derniers temps, même parmi les catholiques ; par exemple, la fin de la mission à Reims, et l’obscurcissement de l’attitude de la martyre devant ses bourreaux. C’est ce qui prouve que l’auteur va devant lui sans autre souci que de faire ressortir la vérité. C’est ce à quoi il aspire de toutes ses puissances ; et voilà pourquoi il ne saurait admettre l’idée exprimée en ces termes par M. Fabre : « Michelet, Henri Martin, Quicherat sont des fils de la Révolution, et à eux est due cette immense popularité de Jeanne d’Arc, dont ils ont en quelque sorte retrouvé les titres. »
Que ces trois écrivains aient fait disparaître, sous l’universel mépris, l'infamie vollairienne intitulée la Pucelle : peut-être ; mais auprès de qui ont-ils eu cette influence? Seulement auprès de ceux qui se donnaient comme les fils intellectuels de l’infàme insulteur de la Pucelle, du peuple qui pour lui est la canaille, de la France et de l’Homme-Dieu. Ceux-là n’étaient pas catholiques.
Les catholiques, avant Michelet et Henri Martin, avaient écrit, dans ce siècle, des histoires de Jeanne d’Arc qui n’ont peut-être pas été surpassées. Telles l'histoire de Guido Goerrès, de Lebrun des Charmettes. L’éloquence, répétons-nous, n’a pas atteint, en parlant de Jeanne d’Arc, la hauteur à laquelle elle s’élevait en 1844 par le panégyrique dû au futurcardinal Pie. Le jeune ecclésiastique s’était uniquement inspiré de Lebrun des Charmettes.
Best parfaitement vrai que, dans Michelet et Henri Martin, la Vénérable n’est plus l'innomable conception sortie des fanges du plus odieux des génies qui ont parlé la langue française ; elle est une hallucinée, rendue telle par un sentiment très respectable; mais pour être rendues folles parla perte d’un fils ou d’un époux, une mère, une épouse, n’en seraient pas moins un légitime objet de pitié. Que si, après cela, elles accomplissaient pratiquement des merveilles dans la conduite, quelle serait la conclusion à tirer, sinon qu’il ne reste plus de raison humaine; qu’hallucination et raison sont synonymes? Il est inutile de parler, car les mots n’ont plus de signification.
Avant Quicherat, l’on avait commencé à réunir ce que M. Fabre appelle
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les titres de Thistoire de Jeanne d’Arc. De I/Averdy, que son travail n a pas sauvé de la hache révolutionnaire, avait, en 1790, consacré un gros in-quarto de sept ou huit cents pages à l’étude du double procès. La Société de l’iiistoire de France a été fondée pour exhumer les titres de notre passé. Elle ne se compose pas que de libres-penseurs, (Juicheratl a bien secondée dans un travail entrepris sous ses auspices. Toute incomplète qu’elle est, la collection de Quicherat fournit des armes victorieuses pour réfuter les Aperçus nouveaux du paléographe rationaliste, les prétendues histoires de Michelet, d’Henri Martin, et tout particulièrement celle deM, Joseph Fabre.
Ce n’est ni M. Fabre ni son parti qui ont créé le courant si intense qui nous porte vers Jeanne d’Arc. Mgr Dupanloup, en prenant possession de son siège, chercha heureusement à augmenter l’éclat de la fête du 8 mai. En 1855, il y racontait, avec une éloquence qui eut grand retentissement, l’histoire de l’héroïne; en 1857, il appelait un évêque anglais, MgrGillis, à prononcer le discours, Mgr Gillis s’en acquitta avec la plus grande dignité : par là, le préjugé que la crainte de mécontenter l’Angleterre arrelait la canonisation de la Vierge-Libératrice recevait un grand coup.
Le mouvement proprement dit commençait, lorsque, en 1867, celui qui allaitêtrebientôtMgrFreppel consacra sondiscours du8maiàprouverqu’il y avait dans Jeanne d’Arc tout ce qui peut motiver une demande en canonisation. Les honneurs des autels sont les seuls dignes de celle qui est la grande manifestation du Christ dans nos annales. En 1869, Mgr Dupanloup rédigeait une supplique signée par douze de ses collègues, par laquelle il demandait à Pie IX de lui soumettre la cause. Elle fut bien accueillie; les procédures, — l’on sait si elles sont longues, — furent ouvertes, et les informations commencèrent. Un incident vint révéler de quel œil la librepensée voyait cet accroissement du culte de Jeanne d’Arc. Le 30 mai 1878 ramenait le premier centenaire de la comparution, au tribunal de la Souveraine Justice, de l’insulteur de tout ce qui tient le premier rang au cœur d’un Française! d’un catholique. La libre-pensée voulut célébrer le centenaire de la mort de son Arouet. C’était un soufflet en plein visage à tous les amis de la Pucelle. Ils répondirent de la manière la plus inoffensive ; ils se disposèrent à couvrir de fleurs la statue de la victime couronnée dans le Ciel, le 30 mai, le jour môme où Arouet alla rendre compte de sa longue vie de blasphèmes. La libre-pensée venait de mettre la main sur le pouvoir; elle défendit pareil hommage; une noble duchesse emporta les couronnes à Domrémy. Voilà le premier acte public du parti cher à M. Fabre afin de promouvoir la popularité de Jeanne d’Arc.
11 y a contribué cependant, comme le rocher jeté au milieu du torrent contribue à accroître la voix et la rapidité de ses eaux.
Les catholiques devinrent d’autant plus désireux de voir Jeanne d’Arc sur les autels, que l’impiété, par ses chefs les plus autorisés, se montrait plus effrayée des honneurs qu’on lui rendait.
C’est alors que M. Fabre a lancé son projet de fête nationale. Qu’il soit guidé par le désir de glorifier l’héroïne, personne, je crois, ne l'a contesté. S’il fallait cependant accepter l’idée qu’il en donne, rien ne serait plus propre à arrêter la cause de la Béatification. M. Ëvellin lui fait la part incomparablement trop belle, en le présentant comme le principal auteur du mouvement qui nous porte vers la sainte fille. Ce qu’il a fait par ses conférences et ses écrits est bien au-dessous de tout ce qu’ont fait et font les catholiques. Conférences dans les réunions publiques, discours dans les églises, monuments, églises, confréries, articles de journaux, brochures, volumes, qui les comptera? 11 en faut moins pour provoquer l’enthousiasme en faveur d’une figure qui, par sa vue, excite les transports de quiconque garde une molécule de sang français, chrétien, ou tout simplement qui n’est pas fermé à tout sentiment du beau et du bon par un irréductible esprit de secte. Même les étrangers, indifférents au sentiment religieux, s’éprennent d’admiration et d’amour pour la merveille unique dans les annales du genre humain. Il faut avoir une âme profondément satanisée par le plus pur esprit maçonnique pour grimacer et rester froid. A ce point de vue, la fête de Jeanne d’Arc aurait pu, un jour de l’année, unir tous les cœurs dans un même sentiment, et préparer une réconciliation générale. Encore faudrait-il ne pas en faire un thème d’insultes pour tout ce que Jeanne aima, et pour Jeanne elle-même, en substituant à l’héroïne des documents une Jeanne sans réalité, de tout point fantastiques ; encore ne faudrait-il pas la dépouiller du mérite de ses exploits. Or, c’est ce que fait M. Fabre. Les sacrilèges rapprochements, déjà cités, en sont une preuve ; mais le sénateur aveyronnais en fournit bien d’autres.
« Terrible aux Anglais et rebelle aux théologiens, écrit-il, Jeanne avait personnifié en soi deux nouveautés suspectes : le culte du sol national et la liberté de conscience. » {Préface^ p. x.)
Et un peu plus haut :
« ici, une bergerette qui ne sait pas même lire ; là, les plus savants hommes d’Église. Dans la paysanne apparait un monde de sublimité : dans les docteurs, un monde de bêtise (sic). »
Personne, certes, n’accusera l’écrivain de dissimuler sa pensée sous les artifices du style. Jeanne rebelle aux théologiens? Lesquels? Ceux de IV. 33
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rUniversité de Paris, qui ont mené le brigandage de Rouen? d’accord ; mais elle était dès lors rebelle à des théologiens si rebelles à l’autorité du Pape qu’il n’a pas tenu à eux qu’il ne subît le sort de la martyre du Vieux-Marché. En refusant d’accepter leur insolente prétention d'être l'Eglise, le droit qu’ils s’arrogeaient de la juger au mépris de toutes les lois canoniques; en réitérant comme elle l’a fait son appel à l’autorité du Pape, elle défendait la vraie notion de l’Eglise, si complètement pervertie par leurs! doctrines schismatiques; elle défendait la législation ecclésiastique, qui, à une multitude de points de vue, privait de toute juridiction pour la juger ceux qui, d’après M. Fabre, étaient les plus savants hommes d'Eglise. S’est-elle montrée rebelle aux théologiens de Poitiers? Elle s’est à plusieurs reprises justement prévalue de l’approbation qu’ils lui avaient donnée, pour décliner l’autorité d’un tribunal qui n’était pas même l’égal du premier. Rebelle aüx théologiens? Mais elle n’a cessé de demander un tribunal où il y aurait des théologiens des deux partis; ce qui était la justice même et en parfaite conformité avec les saints canons, qui ne veulent pas qu’on soit jugé par ses ennemis; elle en a appelé surtout au juge de tous les théologiens, au Vicaire de Jésus-Christ, auquel, pour de multiples raisons, la cause devait être soumise, même quand elle n'aurait pas fait cet appel.
Celle qui, durant toute sa carrière, a déclaré une guerre si persévérante au blasphème, au libertinage, au péché sous toute forme, celle qui a envoyé aux Hussites la lettre la plus terrible peut-être qui ait été écrite contre des hérétiques, personniGcation de la liberté de conscience ! ! !
Personnification de la liberté de conscience? mais dès les premiers mots par lesquels on a introduit dans le procès la soumission à l’Eglise, elle a répondu par ces magnifiques paroles : « Je vous certifie que je ne voudrais rien faire ou dire contre la foi chrétienne ; et si j'avais rien fait ou dit que les clercs sussent dire que ce ftU contre la foi chrétienne que notre Sire a établie^ je ne le voudrais soutenir^ mais le bouterais dehors. » {Procès^ p. 166.) Par cette profession de foi, elle indiquait ce qui, dans les révélations particulières, fait l’objet principal ou unique de l’examen de rÉglise. Dieu ne pouvant pas être contraire à lui-même, tout ce qui, dans ces sortes de communications, est en opposition avec la révélation chrétienne, ou met obstacle aux fruits qu’elle doit porter dans les âmes, est évidemment faux. Tout ce qui, au contraire, lui est parfaitement conforme, favorise l’extension du règne de Dieu, comme c'était le cas pour la Vénérable, porte le signe d'ime révélation divine. L’Église, dans ce second cas, sans en faire un article de foi, déclare qu’il est de la piété de la foi d'en regarder l’origine comme divine. C’est là que se bornent en ces matières scs décisions les plus favorables quand elle juge devoir se prononcer.
D’après M. Fabre, Jeanne, personnification de la liberté de conscience, c’est-à-dire libre-penseuse, Jeanne était idolâtre, puisqu’elle personnifie le culte du sol national. Elle renouvelait ainsi l’idolâtrie de Rome païenne qui s’adorait elle-même. Etait-ce le sol qu’elle aimait dans ce qu’elle appelle avec insistance le Saint Royaume'l N’était-ce pas le peuple aimé de son Seigneur, du Christ qui a choisi ce peuple pour la défense de ses causes? N’était-ce pas en considération de cette destinée providentielle que la Vénérable ne pouvait pas voir, sans frissonner, que le sang en fût répandu dans des guerres fratricides, comme le sont les guerres entre chrétiens ? Si M. Fabre entend dans un sens matériel l’expression sol national.^ on peut lui accorder que le culte^ non l’amour raisonnable du sol national, est une nouveauté; il peut en faire honneur au régime qui voulait affubler les citoyens français des noms de carotte, navet, chiendent, pissenlit; s’il entend par là les hommes qui l’habitent, en continuent les traditions, la gloire, les mœurs, l’esprit, Jeanne d’Arc venait pour maintenir, confirmer, raviver ce qui datait du règne de Clovis. L’Homme- Dieu était l’âme de ces saintes choses qui rendent le sol national sacré. Elles disparaissent à mesure que le Christ disparaît de la loi et des mœurs. Quel est donc le siècle de notre histoire qui a vu le sol national aussi souvent profané par les invasions que le siècle écoulé depuis la Révolution, à laquelle M. Fabre veut sacrilègement rattacher la Libératrice ? Quand le sol national porta-t-il des frères aussi profondément divisés qu’ils l’ont été dans ce même siècle et qu’ils le sont aujourd’hui ?
Citera-t-on un siècle de notre histoire où le sol national ait bu, comme il l’a fait dans le siècle révolutionnaire, le sang des fils qu’il a nourris, s’égorgeant dans des luttes fratricides? Rois, empereurs, présidents de république, aucun des chefs qui commandent .çwr le sol national ne finit régulièrement sa tâche. Attrayante est la fraternité, étroite est l’unité produites par cette nouveauté du culte du sol national ! !
M. Fabre, comme toute l’école libre-penseuse, a des sympathies secrètes pour le tribunal de Rouen. Admettons que les cent gradués qui y ont — paru, — [rÉglisc comptait alors certainement près de dix mille clercs en possession des mêmes titres] — étaient les plus savants hommes d’Eglise. Il est vrai que, selon l’attique expression de M. Fabre, ils formaient un monde de bêtise ; ce qui nous dit assez ce que devaient être les autres.
Les développements de M. Fabre ne nous laissent pas le soin de le conjecturer. Du monde de la bêtise (style du sénateur) est sorti « un procès qui est conduit et écrit magistralement » (p. 231), et encore : « L'exposé officiel du procès de réhabilitation mal ordonné et diffus ne supporte pas la comparaison avec l’exposé officiel du procès de condam-
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nation, chef-d'œuvre de méthode et de précision. » Le chef-d'œuvre est sorti du monde de la bêtise^ formé des plus savants hommes de t Église.
On le voit bien, à la manière dont sont jugés les docteurs qui ont écrit pour la réhabilitation : « Ces pédants, est-il dit, se bornent à ergoter dogmatiquement sur l’orthodoxie de la Pucelle, et à montrer à coups de distinguo l’illégalité de sa condamnation. » ... Et encore : w tout y est jurisprudence et théologie. » [Procès de réhabilitation, t. II, p. 185.)
Que leur demandait-on autre chose, sinon de démontrer, au nom de la théologie et de la jurisprudence, l’illégalité de la condamnation, c’est-à-dire les vices de fond et de forme du procès que M. Fabre proclame magistralement conduit et écrite de ce qu’il appelle un chef-d œuvre de méthode et de précision^ Il est bien plus aisé de procéder par assertions ironiques et tranchantes que d’avoir recours au distinguo \ de dire par exemple comme M. Fabre : « Ils pérorent sur la foi., sur la soumission à l'Église, et sur le surnaturel, parlent volontiers de la magie comme d'une science qui a ses règles. » M. Fabre pense manifestement que la foi, la soumission à l’Eglise, le surnaturel, et même la magie, sont des questions aussi tranchées et résolues que la querelle des antipodes. Il serait moins absurde de soutenir qu’il n’existe plus sur le globe de chaînes de montagnes, et que des plaines, unies comme la main, s’étendent là où les anciens atlas mettaient les Pyrénées et les Alpes.
Il est étonnant que le distinguo et \ergo soient si odieux à celui que M. Evellin insinue être un philosophe encore plus qu’un orateur. M. Fabre n’a-t-il pas été professeur de philosophie? Diviser, cest-à-dire distinguer est, ou était du moins dans le vieux temps, la première opération que l’on prescrivait aux jeunes logiciens, d’après le vers bien connu :
Di vide, defini, concédé, negato, probato.
Si M. Fabre s’était mieux souvenu de ces règles, le présent travail serait sans objet, ce qui aurait autant d’agrément pour lui que pour celui que les énormités du sénateur aveyronnais ont contraint de t’entreprendre.
Le bon sens vulgaire, justement loué par M. Fabre, a une expressive comparaison pour caractériser ceux qui ne savent pas distinguer. Il dit : « C’est un bœuf au milieu de la porcelaine. » Pour le lourd ruminant, il n’y a pas de différence entre la porcelaine et le caillou ; il ne sait pas distinguer. Des pédants ! les Bréhal, les Bourdeilles, les Pontanus, les Lellis, les Basin, et tous ces hommes d’un savoir si éminent, oracles de leur époque, et cela parce que, dans une question toute de théologie et de jurisprudence, ils écrivent des pages où, d’après le sénateur aveyronnais, « tout est jurisprudence et théologie » ! ! M. Fabre ne prête-
rait-il pas un peu ses qualités aux autres? Son histoire : Jeanne Libératrice de la France^ est un petit in-12 de 220 pages, composé d'alinéas de deux ou trois lignes, plus 140 pages de notes. Le volume est dédié aux femmes de France. Or, dans une longue note : les Voix de Jeanne et la Voix de Socrate, c’est peu de citer à ses lectrices Platon, Xénophon; l'ennemi du pédantisme fait défiler sous leurs yeux Maxime de Tyr, Apulée, Proclus, Clément d’Alexandrie, etc., et, parmi les modernes, Chaignet, Lélut, etc., etc. Il y a plus fort, il repose leur attention en leur citant dans le texte des phrases grecques! ! !
M. Fabre en a contre les hommes d’Église. Quand il les trouve devant sa plume, il perd tout sang-froid, et, selon l’expression moderne, il s’emballe. Parlant des examens auxquels Jeanne fut soumise avant d’être mise à l’œuvre, il écrit : « Les gens d'Eglise étaient scandalisés de la présomption de cette fille qui prétendait communiquer avec Dieu sans leur intermédiaire. L’archevêque de Reims et autres prêtres disaient : « C’est une sorcière. Où a-t-elle pris sa mission ? Quelle auto- « rilé sacerdotale a-t-elle consultée ? »
Où M. Fabre a-t-il pris que telle est la doctrine des gens d'Église ? Sur l’autorité de quels documents s’appuie-t-il pour prêter à l’archevêque de Reims et aux docteurs de Chinon et de Poitiers le langage qu’il leur fait tenir? On serait curieux de les connaître.
L'Eglise se scandaliserait que le fidèle communique avec Dieu sans intermédiaire? Mais toute la discipline ecclésiastique tend à mettre l’âme en communication immédiate avec Dieu par les vertus de foi, d'espérance, de charité, préparation à la vision intuitive. Où a-t-il trouvé que le prêtre se scandaliserait de ce qu’un fidèle, ou un homme quelconque, demanderait à Dieu sans intermédiaire l’esprit de justice, de charité, de modération, en un mot les vertus? Où a-t-il trouvé que, d’après la doctrine des gens d’Église, Dieu ne peut pas communiquer avec ses créatures, même par des révélations privées, sans passer par ses ministres? Toute l’histoire ecclésiastique, jusqu’aux communications de Lourdes et de la Saletle, proteste contre ce que M. Fabre attribue aux gens d’Église.
Mais, lorsqu’au lieu d'avoir reçu des communications divines qui ne regardent qu’elle seule, l’àme ainsi favorisée se donne comme investie d'une mission, ne fût-ce que de fonder un pèlerinage, comme à Lourdes, à plus forte raison lorsque, comme la Pucelle, elle prétend avoir des hommes d’armes à commander, le prêtre lui demande les signes de sa mission. Est-ce que M. Fabre voudrait laisser le champ libre à tous les exploiteurs de la crédulité publique, à lous les fanatiques, à tous les illuminés ? Pour savoir si une pierre précieuse est vraie ou fausse, on
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s’adresse aux joailliers; pour éclairer une question de droit, l’on soumet le litige aux jurisconsultes, et pour éclaircir une question de conduite chrétienne, l’on s’adresse aux prêtres de Jésus-Christ. Tous les ricanements de l’impiété n’y feront rien; il y a des esprits de ténèbres; ils ont leurs ministres aussi, des magiciens, et jusqu’à des sorciers; ils se transforment en Anges de lumière. C’est l’enseignement catholique, contre lequel M. Fabre ne prévaudra pas. 11 a usé, il usera de plus forts que lui. Or, il y a des signes pour discerner les vrais esprits de lumière des esprits de ténèbres qui cherchent à les contrefaire. Les docteurs de Chinon et de Poitiers demandèrent à la paysanne de Domrémy les signes de sa mission, sans trancher la question de prime abord, avec ta désinvolture que M. Fabre leur prête gratuitement. Après examen, ils rendirent à l’inspirée le splendide témoignage que l’on connaît, et que M. Fabre atténue étrangement.
Mais c'en est assez du second monde que M. Fabre prétend nous montrer. Le lecteur jugera de quelle manière il y a réussi. Passons au monde de sublimité. Un coup d’œil, car il est impossible de tout montrer.
Une halte dès l’entrée, pour entendre les discours qu’au sortir des vêpres s’adressent les jeunes gens et les jeunes filles de Domrémy. « Voici le printemps. Le hêtre est beau comme un lis,... fillettes et garçons, allons nous égayer à l’ombre de son vert feuillage,... nous chanterons, et puis nous danserons. Qui aura faim et soif ira, à la source voisine, boire de la bonne eau fraîche, et mordre à belles dents sur les grappes des groseilliers qui l’ombragent. » (P. 17.)
M. Fabre prétend écrire d’après les documents. Il devrait les faire arriver aux géographes, qui n’avaient pas jusqu’ici soupçonné que Domrémy fût si tropical, que les groseilliers y étalaient leurs grappes à l’entrée du printemps. « Voici le printemps. » Et quelles grappes ! les grains en sont si gros qu’on peut y mordre à belles dents, comme dans une pomme rainette ou une poire duchesse.
On voudrait bien savoir aussi sur quels documents s’appuie M. Fabre pour nous dire que les paysans de Domrémy connaissaient l’enchanteur Merlin, et lui attribuaient une prophétie qui n’est pas de lui, et que M. Fabre rapporte mal. On serait plus curieux encore de savoir d’après quelle pièce il prête à la fillette qui les entendait l’impression que, d’après lui, faisaient sur l’enfant de pareilles conversations. Une citation. Voici le langage des paysans qui n’ont pas perdu toute espérance.
« Quelque chose se prépare. Écoutez ce qui est annoncé dans des
prophéties anciennes : « Quand les hommes auront tout perdu, une (( femme viendra tout sauvei\ » Le vieil enchanteur Merlin a dit que cette femme serait une pucelle ; qui sait si cette pucelle ne sera pas une Lorraine? »
« En écoutant les entretiens de cette sorte, Jeanne devenait toute rêveuse. « Pourquoi ne serais-tu pas celle qu’on attend? » lui disait une voix intérieure. « L'attente du prodige allait enfanter le prodige. » (P. 20-21.)
La voix intérieure qui tenait pareil langage à une paysannelle de dix à douze ans n’était certes pas celle de l’humilité. Elle entrait mal dans les sentiments vrais de celle qui protestait qu’elle aurait préféré être tirée à quatre chevaux qu’être venue en France sans l’ordre de Dieu.
Mais l’attente du prodige allait enfanter le prodige. Voici comment: L'enfant, la jeune fille que les paysans de Domrémy ont vue si active, si amie du travail, soit à la maison, soit aux champs, M. Fabre la contemple rêveuse, toujours d’après des documents dont il se réserve le secret.
A force d’entendre parler de la Libératrice promise par Merlin, « la petite Jeanne avait fini par se remplir la tete de cette idée : la Libératrice, ce sera moi... En ce temps-là, tout le monde croyait au fréquent commerce des esprits avec les hommes, et bien des fois, dans les veillées, Jeanne avait entendu le récit de visions miraexdeuses. Il était naturel que les ardentes aspirations de sa jeune ame lui apparussent comme un appel venant du dehors et J En Haut »... On connaît les objections que l'enfant faisait à l’Archange. M. Fabre, après les avoir signalées à sa manière, en explique la nature, et nous dit l’acquiescement de Jeanne dans les termes suivants : « Ainsi dans Jeanne, comme dans chacun de nous, il y avait une lutte des instincts inférieurs contre les puissances supérieures ; de la chair contre ï esprit; delà jeune fille contre t héroïne. Sous F apparence des célestes visioîis, c était rhéroïne qui triomphait. « Faut-il gémir ? Fautdl pleurer », se disait Jeanne. « Non, il faut agir et combattre : soyons la Libératrice », et la modeste enfant prenait le cri sublime de son cœur pour le commandement des saints et des saintes du Paradis. » (P. 22-23.)
Il est à craindre que le lecteur ne relègue ces contes, appelés documents, dans un monde tout différent de celui de la sublimité où M. Fabre a promis de nous conduire. Ce que l’on peut affirmer, c’est que M. Fabre soutient son genre. Qu’il suffise d’en donner, comme spécimen, le passage suivant, tiré de la note déjà citée : « Les Voix de Jeanne d^ Arc et la Voix de Socrate ». Laissons la parole à celui qui, d’après M. Evellin, est aussi orateur que philosophe :
Go^Ij
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« J’imagine que {lisez: supposons que), comme on l’a prétendu, Socrate et Jeanne aient été des malades, et qu’on puisse décrire, sous le nom de somnambulisme cataleptique ou sous tout autre nom, la maladie qui suscitait leurs hallucinations. Après ? — Ce n’est pas comme visionnaires que Socrate et Jeanne ont été grands. — Qu’on y voie ou non des affections morbide^ ; qu’on les appelle «hallucinations physiologiques», avecM. Brière de Boismont, ou « hallucinations pathologiques », avec M. Despine, les visions de Jeanne n’ont rien d'exceptionnel ; ... les illuminés sont de tous les temps. Mais, dans toute la suite des temps, il n’y a eu qu’une Jeanne d’Arc.
« Donc, que Jeanne ait été physiquement prédisposée à avoir des visions, JE l’admets volontiers. Mais c’est son cœur qui a déterminé le caractère de ses visions. C’est de son cœur qu’ont procédé ses dits et ses faits. C’est dans son cœur qu’est le secret de son héroïsme. » (P. 252.)
M. Fabre donne ici le plus complet démenti à celle qu’il croit glorifier. Elle n’a cessé de protester qu’elle n’agissait que par suite de ses visions. Les laits lui sont inspirés par son conseil surnaturel. A Rouen, elle diffère maintes fois ses réponses pour en référer à son conseil ; à la dix-septième séance, elle affirmait n’avoir rien pris dans sa tête, mais n’avoir donné de réponse qu’avec l’approbation de sainte Catherine. Faits et paroles ont donc bien les visions comme cause immédiate, c’est-à-dire, d’après M. Fabre, T hallucination; c’est pour s’être abandonnée à ce que l’insulteur inconscient appelle de ce nom que la Libératrice est grande.
M. Fabre admet volontiers que l’héroïne a été physiquement prédisposée à avoir des visions, à ses yeux des hallucinations. Celui qui prétend écrire d’après les documents admet volontiers le contraire des documents, unanimes pour nous dire que Jeanne était forte, bien conformée, c’està-dire que physiquement elle n’était pas prédisposée à avoir des hallucinations.
Il ADMET VOLONTIERS, ce qui rend l’explication de l’héroïne incomparablement plus difficile; car si, dans une personne saine d’esprit et de corps, tant de faits et de paroles défient toute explication naturelle, que ne seraitce pas si, à ces impossibilités de nature, il fallait ajouter les difficultés d’un tempérament vicié, réagissant sur l’esprit, au point de le faire vivre, mouvoir dans un monde de perpétuelles et incurables hallucinations?
11 ADMET VOLONTIERS UDC iusultc pour Théroïne, qu'il aurait fallu livrer aux médecins aliénistes au lieu de la soumettre aux théologiens. Supposons que les médecins aliénistes, imbus des idées de M. Fabre, eussent vu des hallucinations dans toute vision, auraient-ils pu conclure, comme les docteurs de Poitiers, qu’il fallait mettre Jeanne à l’œuvre? N’aurai en t-ils pas dû, comme ceux des guides de Jeanne, qui, à l’entrée du voyage, la croyaient folle, penser à la renfermer dans quelque enceinte? Personne
n’aurait plus loué pareil parti que Jeanne elle-même si, comme M. Fabre, elle avait cru que toute vision est une hallucination.
M. Fabre admet volontiers pour la Libératrice une insulte qu'aucun père ne supporterait si elle s'adressait à sa fille. Supposons un instant qu’un médecin imbu des idées de M. Fabre ait le bonheur de posséder une fille douée des qualités que le seigneur d’Ourches admirait dans la Pucelle, et qui lui faisaient dire : « Que je voudrais avoir pareille fille ! » Si quelqu’un venait vanter à l’heureux père le trésor qu’il possède, s’extasiait sur les qualités de l’adolescente et terminait le panégyrique parles paroles de M. Fabre : « J’admets volontiers que Mademoiselle est physiquement prédisposée aux hallucinations physiologiques^ pathologiques, à la catalepsie, à Fhystérie, etc. », quelle serait la réponse du père à l’insolent complimenteur? Encore que l’inconscience de ce dernier fût manifeste, ne devrait-il pas être estimé heureux qu’il lui fût permis de détaler par la porte, au lieu de se trouver dans la rue par une voie plus courte ? Seraitce parce qu’à toutes les qualités qui font la jeune fille parfaite la Vénérable a joint le. service de ressusciter la France qu’il sera permis de lui attribuer l’infirmité qui remplit les Salpètrières et classe les malheureuses victimes au dernier rang de l’espèce humaine, après le crime qui remplit les bagnes et les prisons? Un des confrères de M. Fabre en librepensée, Vallet de Viriville, mieux inspiré, ne veut pas même discuter pareille assertion « par respect pour le lecteur et pour la dignité humaine » {Histoire de Charles VII, t. II, p. 135). ‘
PourM. Fabre, toutes les visions surnaturelles sont des hallucinations. 11 y a des perles fausses, donc il n’existe pas de vrai rubis ; certains sophistes sont qualifiés du nom de philosophes, donc il n’existe pas de vrai philosophe ; les pages de certains écrivains suintent la contradiction et l’ineptie, donc il n’est pas un seul livre lisible.
Pour M. Fabre, nos docteurs catholiques sont des pédants, et forment le monde que l’on sait. L’Église et ses institutions lui donnent l’horripilation : le surnaturel est une chape. « Sauver leurs Ames est lidée fixe des mystiques, sauver la France F idée fixe de Jeanne. » « Ayez des convictions de dévot ou de philosophe, mais ayez des convictions. » Et un peu plus loin : « Soyez grands : sauvez la patrie, et croyez ce que vous voudrez. »
A quoi bon iDsîster?Le lecteur peut juger si pareilles conceptions appartiennent au »ton</c(fc$»é/jffijVi°'ouàceluiqueréloquentécrivain lui oppose.
La libre-pensée a ses procédés pour éliminer le surnaturel du récit de la vie guerrière. Elle dissimule, elle omet, quelque bien attestés, quelque importants qu’ils soient, les faits et les paroles qui le manifestent avec évidence ; elle altère les faits qu’elle raconte et en ajoute de toutes pièces. Rien de plus facile à établir sans épuiser la matière.