CHAPITRE III
CAPITALES MUTILATIONS DE LA LIBRE-PENSÉE DANS L’HISTOIRE DE LA VIERGE-GUERRIÈRE.
Sommaire : I. — La libre-pensée aussi ‘empressée à parier de Merlin que soigneuse de faire disparaître le nom du Seigneur auquel la V^énérable rapportait tout. — Biffé de nombreuses histoires. — Procédés particulièrement odieux de Vallet de Viriville et de M. Joseph Fabre. — Aveux arrachés par l’évidence à Siméon Luce etàQuicherat. — Silence sur les réformes étendues demandées par Jeanne. — Travestissements.
H. — Comment, tout en avouant que Jeanne était pieuse, la libre-pensée court sur ce qui met ce côté en lumière et s’efforce d’obscurcir jusqu’au privilège octroyé à sa pureté.
III. — Comment la libre-pensée supprime, amoindrit, falsifie ce qui regarde l’esprit de prophétie de la Vénérable.
IV. — Ses artifices pour dissimuler le merveilleux de la terreur semée parmi les Anglais.
V. — Comment elle dissimule le merveilleux de ses talents militaires, ou en donne des explications insoutenables. — Combien pareils procédés sont antihistoriques. — Réaction qui s’annonce.
Le surnaturel a été déduit dans 1er livre précédent de faits et de paroles attestés par des témoins irrécusables et nombreux. Nos renvois ne les indiquent pas tous. Que fait la libre-pensée? Elle supprime le plus souvent faits et paroles, ou si elle en glisse quelquefois un mot, c'est un mot atténué, enchâssé de manière qu'il soit peu remarqué par le lecteur ou que la portée lui en échappe. Michelet est passé maître en cet art perfide. Dissimuler jusqu’à l'ombre des arguments de l’adversaire, c'est en avouer la force inéluctable. Pareil aveu est manifeste pour quiconque étudie dans ses sources l’histoire de la Vierge-Guerrière ; de là, la nécessité de les rendre accessibles à quiconque sait lire.
Si, au lieu de se prévaloir constamment de son Seigneur le roi Jésus, la Vierge avait allégué seulement une fois, môme de loin, une divinité celtique ou païenne, quels longs développements, quelles hypothèses la libre-pensée bâtirait sur ce texte unique! Parce qu’on parlait quelque-
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fois (les fées autour d'elle, quel est l’historien libre-penseur qui ne les mêle à l’origine de la vocation, encore que la sainle fille ait dit qu’elle ne savait pas ce que c’esl, qu’elle n’ait jamais donné aucune attention aux contes que débitaient à ce propos les vieilles femmes du village? Rien ne prouve que le nom de Merlin soit arrivé à son oreille; il faut répéter encore qu’elle afiirme n’avoir connu qu’en France, sans y ajouter foi, la prophétie du bois chênu attribuée à l’hypothétique enchaiileur. N’importe ; ce n'est pas M. Fabre seul qui fait large place à Merlin dans les origines de la mission. Les fées et Merlin tiennent la première place dans les explications d’Henri Martin. Pas un seul historien qui ne dise qu’elle avait enseigné à La Hire de jurer par son bâton.
De celui qui est constamment sur ses lèvres, du Seigneur auquel elle rapporte tout, Duruy, MM. Lavisse, Rambaud, ne soufflent pas un mot, décapitant par suite l’héroïne qui ne cesse d’affirmer qu’elle n’est rien sans lui.
Vallet est particulièrement odieux. Aux paroles si expressives de la jeune fille sur la souveraineté du roi Jésus, il substitue de creuses déclamations, telles que celle-ci : « La force prodigieuse que portait en elle la sublime enfant peu à peu faisait explosion. Celte crise du xv' siècle était de celles qui ouvraient aux esprits les plus durs les portes de l’extraordinaire et du merveilleux. » {Histoire de Charles F//, II, p. 49.) Encore faudrait-il dire sous quelle forme le concevait « la sublime enfant ». Vallet préfère nous parler des pronostics accrédités sous le nom celtique de Merlin.
Les paroles si profondes, la douWe prophétie de la jeune paysanne, lors de sa première entrevue avec Baudricourt, deviennent la banalité suivante: « Elle lui dit qu’elle voulait aller trouver le roi, lui porter secours. »
Le dialogue avec Jean de Metz est supprimé. Au lieu de rapporter ce qu’il y a de vif dans la double déposition des guides, l’on trouve cinq ou six pages sur le costume de la voyageuse, les aiguillettes, l'égide morale qui la protégeait, le demi-jour de la légende, tout ce qu’il y a de plus usé dans le répertoire de la libre-pensée.
Il croit plus digne de l’attention du lecteur de lui apprendre que la salle où Jeanne fut reçue à Chinon était longue de 90 pieds sur 50 {sic)^ que de souffler un mot du eris locum tenens Régis cœlorum qui est rex Franciæ\ ce mot est cependant toute la mission de Jeanne d’Arc. S’il se résout à écrire : « Je vous dis de la part de Messire », il met entre parenthèses (Dieu), mot qui peut s’appliquer au Dieu des Juifs et des Mahométans, aussi bien qu’au Dieu Incarné, dont parlait la Vénérable.
Dans la lettre aux Anglais, plusieurs points remplacent le membre de phrase où il est parlé de Dieu, Fils de sainte Marie\ des lettres aux habi-
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tants de Troyes et au duc de Bourgogne, si pleines de la royauté de notre Seigneur, pas un mot.
N’est-ce pas pour détourner la pensée de l’Homme-Dieu qu’il nous dit que sur la bannière l’on voyait le Père Éternel? N’est-ce pas pour insinuer que nous faisons de Notre-Dame une personne de la très sainte Trinité qu’il écrit : « La cour céleste, Dieu le Père, Notre-Dame, Dieu le Fils, la sainte Trinité, les Archanges, les saints et les saintes du paradis, tels furent les premiers confidents, les premiers témoins auxquels Jeanne communiqua son sublime dessein? »
Ces plates bouffonneries sont dans le goût de celui qui a recours à ce que le bestiaire raconte de la licorne, afin d’expliquer le respect du moyen âge pour la virginité ; qui dérive du mot Malcou (mal au cou) la croyance des fidèles que saint Marcoul avait le privilège, qu’il n’a pas perdu, de guérir du mal des écrouelles.
La même préoccupation d’effacer l'Homme-Dieu de l’histoire de la Libératrice se manifeste chez M. Fabre. Le ton, l’allure prêtés à la Vierge, s’il consent à citer des phrases où intervient le nom de son Seigneur, sont pires qu'une suppression. Le premier entretien avec Baudricourt est ainsi rendu : « Capitaine, sachez que mon Seigneur m’a com- « mandé d’aller vers le Dauphin; je mènerai sacrer le Dauphin en dépit « de ses ennemis. — Et quel est ton Seigneur? — Le Roi du Ciel. » — Baudricourt rit et la fit sortir. » (P. 28.)
Les paroles de Jeanne, lors de l’entretien des secrets, se réduisent à celles-ci : « Très noble seigneur, j’ai nom Jeanne la Pucelle, et je vous viens en aide de par Dieu, pour faire la guerre aux Anglais. > (P. 36.) M. Fabre, dans un volume subséquent, consacre un article à ce qu’il appelle la Légende des secrets. Après avoir reproduit plusieurs passages des Chroniques, il conclut ; « Si on me demande mon avis, je répondrai qu’il me suffit de croire que Jeanne dit au Dauphin : « Vous êtes vrai roi, « et je vous ferai sacrer » ; sans imaginer tant de mystères. »
Charles Vil aurait été bien difficile de ne pas se rendre à un tel signe, entièrement à la portée de toutes les tètes folles de son royaume. Mais on ne s’explique pas, dès lors, pourquoi l’accusée de Rouen a si énei^iquement protesté qu’elle ne dirait pas le signe donné au roi. Elle a dit maintes fois ce à quoi, d’après M. Fabre, se serait réduit l’entretien ; c’est bien le cas de se demander pourquoi elle imaginait tant de mystères.
Non seulement le récit de M. Fabre ne laisse pas soupçonner la part faite à l’Homme-Dieu par la Vierge-Guerrière, il va jusqu'à altérer une citation du Mystère du siège pour ne pas écrire le mot chrétien. Le dramaturge nous montre Jeanne après la victoire de Patay, recommandtmt aux siens de donner une sépulture honorable aux Anglais morts dans la
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bataille. Il lui fait dire : « Crestiens sont comme vous estes, » M. Fabre substitue : « Ils sont hommes comme vous êtes, »
Michelet lui-même, encore que son récit ne laisse pas soupçonner la part que, dans l’esprit de la Vierge, l’Homme-Dieu avait dans sa mission, n’a pas cependant osé faire, dans les entretiens avec Baudricourt et avec le roi, les mutilations des auteurs qui viennent d'être cités. L’idée de Jésus- Christ-Roi occupe une telle place dans Thistoire de la Libératrice que Siméon Luce la constate dans une phrase qui, à elle seule, vaut beaucoup plus que tout ce qu’il a écrit sur Jeanne d’Arc. « Le nom de Jésus, dit-il, ne figure pas seulement en tête de ses lettres, dans les plis de son étendard, et jusque sur l’anneau mystique qu’elle porte au doigt : il est surtout au plus profond de son cœur. Elle ne se borne pas à adorer Jésus comme son Dieu, elle reconnaît en lui le véritable roi de France, dont Charles VII est le seul légitime représentant. » La remarque est si capitale pour se faire une idée de la Libératrice, que Quicherat n’a pu s’empêcher de la consigner dans ses Aperçus nouveaux,^ où, comme dans Jeanne d' Arc à Domrémy, il aurait été facile de la passer sous silence. « Elle regardait la France comme le royaume de Jésus, dit l’éditeur du double procès, et dès lors les ennemis du saint royaume étaient, pour elle, les ennemis de Dieu. » Une note nous renvoie à la lettre aux habitants de Troyes si unanimement dissimulée par l’école naturaliste. Quicherat ajoute fort justement encore : « Cette opinion de la suzeraineté de Dieu explique pourquoi Jeanne, à son arrivée auprès de Charles VII^ l’engagea à faire la donation, c'est-à-dire la recommandation de son royaume à Dieu. »
Ces idées étaient si loin de la génération de 1830 que Quicherat a la naïveté de s’étonner qu’elles n’aient pas été relevées au procès de condamnation. Mais c’est l’idéal chrétien, et encore que, au temps de la Pucelle, il fut miné par les doctrines et les actes des bourreaux de Rouen, le naturalisme n’avait pas fait assez de progrès pour que cet idéal fût ostensiblement contesté : en tout cas, l’histoire se compose de faits. Sous peine de n’être pas l’histoire, mais une fantaisie qui se décore de ce nom, elle doit reproduire les traits essentiels des figures qu’elle prétend faire revivre. Or, parmi les traits de la Libératrice, aucun n’est aussi essentiel, aussi caractéristique que celui par lequel elle se donnait comme l’inslrument de l’Homme-Dieu, Roi des nations.
L’on a vu que la réforme réclamée par elle était loin de se borner à ses hommes d’armes; elle embrassait le royaume tout entier; elle voulait que tout fût réformé selon la loi de son Seigneur. Ce point de vue si étendu est passé sous silence par tous les historiens, à plus forte raison par l’école naturaliste. L’on nous dit bien quelque chose de la réforme
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des hommes d’armes, mais aussi peu que possible. D’après Michelet, ce fut un spectacle touchant et risible que la conversion des vieux brigands Armagnacs, C'est surtout le côté risible qu’il s’efforce de faire ressortir, et que fait ressortir après lui l’école entière dont il est l’inspirateur. Il outre les traits historiques; la prière faite par LaHire avant son vaillant et heureux coup de main de Montargis devient son unique formule de prière. A l’entendre, tous les compagnons de Jeanne d’Arc étaient jeunes comme elle; de Gaucourt, Culan, Louis de Vendôme, et d’autres comptaient cependant de nombreuses années de chevauchées militaires.
Aucun de ceux qui passent ainsi sous silence l’idée que Jeanne se formait et affirmait hautement du saint royaume de France^ ne manque de nous parler de la fontaine des groseilliers, de l’exorcisme ^du curé Fournier, du costume de la guerrière, de la couleur de ses cheveux. Autant vaudrait prétendre raconter l’histoire du Premier Consul en insistant sur sa capote grise, son petit chapeau, et quelques menues anecdotes de sa vie à l’Ecole militaire et de ses campagnes d’Italie.
La nature même de l'explication que la libre-pensée donne des visions de Jeanne exige qu’elle la dise pieuse. L’assertion générale une fois émise, elle est très sobre de détails sur les pratiques de sa piété. Les énumérer, ce serait recommander presque toutes les pratiques catholiques. Tous les contemporains nous parlent de son amour du saint sacrifice de la messe, de l’angélique dévotion avec laquelle elle y assistait. Que l’on cherche à la table générale de Quicherat, d’ailleurs fort bien faite, le mot Messe : on ne l’y trouvera pas ; mais on y trouvera le mot Cloches,^ la libre-pensée transférant au son matériel de la cloche l’amour que la Vénérable avait pour les exercices qu’annonce la cloche. Ce que Jeanne abhorrait par-dessus tout, c’était le péché; l'on sait bien que la libre-pensée s’interdit le mot comme s’il devait faire voler sa plume en éclats. Ce n’est pas par la libre-pensée que l’on saura que la Vierge- Guerrière se confessait presque chaque jour, ordinairement avec larmes. Elle nous laisse ignorer que la sainte fille, môme durant sa vie guerrière, donnait de longues heures à la prière.
Vallet de Viriville remplace tout cela par des pages de déclamations. Alors que depuis plus d’un siècle les œuvres de Pétrarque, de Dante avaient paru, que depuis trois demi-siècles saint Thomas d’Aquin, saint Bonaventure étaient morts, que l’Europe possédait ses cathédrales, et avec les cathédrales le plus bel ornement que l’art ait donné à la terre, le paléographe dauphinois nous dit a que la religion suppléait à la
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science et que là où manquaient les lumières rationnelles, l’imagination et le sentiment y pourvoyaient. La Pucelle lui apparaît comme une femme profondément religieuse et d’une insigne piété, mais nullement comme une mystique et une thaumaturge... Elle n’était pas adonnée à de petites pratiques. Elle ne macérait point ses sens dans une idée de perfection solitaire et d’édification mystique » (p. i28 et suiv.). C’est probablement la pensée qu’a voulu rendre M. Fabre, quand il a écrit: « Sauver leurs âmes est l'idée fixe des mystiques^ sauver la France I’idée FIXE de Jeanne d'Arc » ; comme si Jeanne n’avait pas maintes fois protesté que si elle était venue sauver la France, c’était pour obéir à Dieu qui lui en faisait un commandement, et par suite ne pas compromettre le salut de son âme.
L’inspection à laquelle Jeanne fut soumise, encore qu'on y ait procédé avec tous les égards possibles, révolte la libre-pensée. Il ne serait pas impossible de voir sous cette indignation extérieure le secret dépit de l’angélique privilège constaté par tant de témoins. La libre-pensée fait plus que le passer sous silence ; elle l’attaque sournoisement: on pourrait citer telle expression de Michelet qui en est la négation, et le lubrique écrivain a trouvé le moyen de souiller la vie populaire de rhéroïne en y insérant dans un tableau rapide l’énumération des turpitudes des grands d’un siècle appelé le tombeau des mœurs chrétiennes. Proudhon l’a bien défini un paon et un bouc.
D’Estivet a rapporté un propos grivois de Baudricourt à la jeune fille, en prêtant à celle-ci une réponse qui est une impiété. Jeanne nia le propos ; et généralement les historiens le passent sous silence. Non seulement M. Fabre le rapporte ; mais, sans tenir compte de la négation de Jeanne, il lui attribue l’impie réponse, puisqu’il la donne comme une preuve que Jeanne était gaillarde et de belle humeur (p. 33). Plus loin (p. 53), il en fait une duelliste; car, parlant des Anglais qui l’appelaient ribaude, il écrit : « Poussée par la colère, Jeanne somma ceux qui l’insultaient de venir en champ clos se mesurer avec elle. »
Vallet de Viriville, tout en disant qu’il ne veut pas insister, consacre deux pages (136-137) à ce qu’il appelle le côté mondain de la Pucelle. Il amplifie l’inculpation que d’Estivet tira des riches habits que portait la Guerrière au milieu des armées. En même temps qu’ils contribuaient à dissimuler son sexe, ils rendaient la subordination plus facile aux gentilshommes parce qu’ils dissimulaient aussi la paysanne. Vallet n’y voit que la manifestation de goûts féminins. A propos du désir exprimé à Dunois de reprendre, si Dieu l’y autorisait, scs occupations précédentes au sein de sa famille, Vallet écrit hardiment: « Noû, elle ne regrettait pas les humbles occupations de son enfance, qu’elle avait
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oubliées pour de plus grands travaux » (p. 109), et il souligne oubliées. Elle était donc grisée par son nouveau rôle au point d’en avoir oublié les occupations qu’elle avait quittées depuis moins de dix mois ; elle tenait un langage hypocrite. Plus loin, il y a une insinuation plus odieuse encore, puisque le paléographe, qui s'était voilé la face en rappelant l’inspection présidée par Yolande, laisse entendre que la captive de Beaurevoirne tenait pas à rester toujours laPucelle. Ces prétendus admirateurs de la Vénérable et ces fureteurs de documents contredisent impudemment les documents et outragent plus impudemment la Vierge, pour ternir l’auréole dont elle était jalouse par-dessus tout. Par ce côté, comme par beaucoup d’autres, ils sont les émules de d'Estivet. Vallet affirme, comme l’insulteur de Rouen, que Jeanne s’était exercée à Domrémy à monter les chevaux, et, dit-on, au maniement des armes (p. 136).
Quicherat ayant essayé, dans ses Aperçus nouveaux, d’expliquer rationnellement l’héroïne, a consacré de longues pages à scs visions et à ses prophéties. Encore qu’il se soit engagé dans une série de contradictions et d’incohérences qui ont été relevées dans le volume la Paysanne et l’inspirée (p. 397 et suiv.), il est beaucoup moins odieux que ses collègues en rationalisme. Ceux-ci ont trouvé un moyen facile de se tirer du mauvais pas où s’est jeté le directeur de l’Ecole des chartes, c’est de ne pas s’y engager. Ils suppriment les prophéties dans l’histoire de celle que les Allemands connaissaient sous le nom de: la Sibylle française. Si nos souvenirs ne nous trompent pas, l’on n’en trouve pas trace dans les pages consacrées à l’héroïne par MM. Duruy, Lavisse, Rambaud.
Celles que Vallet ne supprime pas — et il y en a peu — sont facilement expliquées sans aucun caractère surnaturel par la manière dont il les rapporte.
Voici comment il raconte l’annonce de la défaite de Rouvray, faite au moment même de l’ignominieux désastre : « Au mois de février, instruite de la bataille des Harengs, elle {Jeanne) retourna une troisième fois à Vaucouleurs. » Elle avait sans doute pour son usage exclusif un télégraphe ou un téléphone qui lui permettait de renseigner Baudricourt sur ce qui se passait à cent cinquante lieues. Après avoir jeté un doute sur la révélation des secrets par le tour suivant : « Si l'on en croit le concert de témoignages très notables », une note nous dit : « La Pucelle avait pu être guidée sur ce point par le confesseur du roi. » (P. 58.) Le digne et pieux docteur, ainsi que le qualifie Vallet, se serait donc prêté à une indigne supercherie, si ce n’est pas à une violation du secret de la con-
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fession ; et c’est vainement que les Chroniques affirment que Charles VII n’avait dit à personne, pas môme en confession, la prière que la jeune fille lui révéla.
On a vu avec quelle désinvolture M. Fabre traite la révélation des secrets. D’après Quicherat, cetle révélation repose sur des bases si solides qu'on ne peut la rejeter sans rejeter le fondement môme de l’histoire [Aperçu^s nouveaux^ p. 61). Après avoir cité les sources historiques, il conclut: « Tant de versions puisées à des sources si pures... me semblent mettre à l’abri du doute l’authenticité de la révélation. » (/6., p. 66.) Henri Martin, si fantastique pour la vie de Domrémy et les origines de la mission. Test beaucoup moins dans le récit de la vie guerrière, et il dit justement: « Le secret entre Jeanne et le roi est un des points capitaux de l’histoire de la Pucelle. »
L’entretien, d’après les documents, dura longtemps : plus de deux heures, selon Basin, qui dit le tenir de Dunois. Michelet insinue, encore qu’il ne le dise pas formellement, que l’entretien fut court; car il écrit : « Le roi la prit alors à pari, et, apres an moment d entretien, tous deux changèrent de visage, » Dans une note, il écrit: u Selon un récit moins ancien, mais très vraisemblable y elle lui rappela une chose qii il savait seul, » D’après Michcdel, la première prédiction gui lui échappa fut celle qu’elle fit au blasphémateur libertin. Il oublie que, môme à s’en tenir aux paroles de la première entrevue avec Baudricourt, telles qu’il les a rapportées, il y avait la plusieurs prophéties fort étonnantes. Les preuves matérielles les plus palpables ne triomphent pas du parti pris de MM. Duruy, Lavisse, Vallet. On sait comment l’on possède à Bruxelles le registre où a été consignée, en date du 22 avril, la prédiction de la blessure que l’héroïne devait recevoir le 8 mai. Les auteurs cités sont aussi muets que M. Fabre.
Vallet dit, avec une grotesque assurance : « La Pucelle ne prophétisait pas en vue de signes », alors que c’est par la prophétie qu’elle s’est fait accepter de Baudricourt, du roi, et que c’est par la prophétie qu’elle semait la terreur parmi les Anglais et relevait le courage des Français. Le paléographe supposerait-il qu’elle les faisait pour amuser son entourage? Il en cite une, des moindres, qu’il explique par une manifeste fausseté. Le pont d’Orléans était, le malin du samedi, en tel état que l'on jugeait qu’il fallait plusieurs semaines de travail pour que l'on put y passer. Avant de partir, la Vénérable promit qu'elle rentrerait par le pont. Vallet nous dit que, pour vérifier la prophétie, les vainqueurs, harassés de la fatigue d'un assaut qui avait duré du lever au coucher du soleil, y ajoutèrent celle d'ajuster le pont. Or, cela n’était pas nécessaire ; car on vit une faveur de la Providence once que, avant la fin du combat, on avait assez rejoint les arches brisées pour qu’à la suite du commandeur de iv. 34.
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Giresmes plusieurs Français soient parvenus à se loger dans les Tourelles.
Les mêmes libres-penseurs qui biffent ainsi les prophéties les plus avérées inspirées par le vrai Dieu, attestées par les documents les plus irréfragables, s’étendent longuement sur les prophéties problématiques du problématique Merlin. On a déjà signalé les nombreuses pages dans lesquelles M. Fabre rapproche les prophéties si claires, si nombreuses de Jeanne, des prévisions fort restreintes de Socrate.
Les libres-penseurs ne savent pas que par pareils procédés ils réalisent des prophéties vieilles de plusieurs milliers d’années. Nos saints livres ne disent-ils pas que le châtiment des révoltés contre ta vérité sera qu’ils se mettront à la suite des esprits de mensonge et d'erreur?
Quoi de plus avéré que la terreur qui glaça les Anglais à la suite de la sommation que leur adressa la Pucelle? Un fait qui eut de telles suites n’est pas mentionné par la libre-pensée, ou il est expliqué par l’appareil religieux déployé par la petite armée de Jeanne entrant à Orléans, llenri Martin écrit: « En tête de l’armée marchait la cohorte des prêtres chantant pour chant de guerre le Veni sancte spiritusy cette hymne sublime de l'esprit de vie, qui semble n’être d’aucun temps, ni d’aucune secte... Ces prêtres, ces chants, ces bannières inconnues, cet appareil inusité, frappèrent les Anglais d'une crainte superstitieuse : les généraux, voyant la disposition de leurs troupes, les tinrent enfermées dans leurs parcs et leurs bastilles. » (P. 40.)
Le Veni creator nest d aucun temps^ ni d aucune secte. Il paraît qu’en tout temps, et dans toutes les religions, on a adoré, on adore le Père, le Fils et le Saint-Esprit, si expressément désignés par la strophe: Per te sciamus da Patrem nosramus atqueFilium^ teque ulrimque Spiritum credamus omni tempore. C’est à ce point de déraison que conduit la frayeur du surnaturel chrétien ? Les Anglais calholiques n’avaient donc jamais entendu des prêtres chantant l’hymne qui est de tout temps et de toute religion; ils n’avaient jamais vu de bannières portant des insignes religieux lü
L’explication a été du goût d’Auguste Vallet, qui la reproduit à sa manière et nous dit que « ce spectacle inouï glaça les assiégeants. Etonnés, stupéfaits, ils n’osèrent tirer sur cette phalange inoffensive ; ils n'osèrent immoler une légion de martyrs. Cette femme venue de Dieu, ou pour eux de ü enfer faisait succéder à la terreur du sacrilège un autre genre d'épouvante ». (P. 71 .) Vne légion de martyrs conduite par une femme venue de V enfer l comment mieux montrer que l'on ne sait pas ce que l’on dit
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Tous les documents sont unanimes pour nous dire que dès son apparition sur la scène la jeune fille se montra capitaine accompli. Ils ratifient le portrait qu’en traçait Alain Chartier quelques jours après la victoire de Patay (II, p. 254). Dunois, Thermes, de Gaucourt, d’Alençon, il n’y a qu’une voix pour l’attester. Elle excellait surtout à tirer parti de Tartillerie. Avec quelle complaisance la libre-pensée s’étendrait si une princesse russe, protestante, Élisabeth ou Catherine II avaient donné de telles preuves de talents militaires. La langue manquerait d’expressions si c’était une musulmane ou quelque libre-penseuse. Il ne s’agit que de la Libératrice de la France : silence complet ; ou bien, si Vallet rappelle ces témoignages, c’est pour ajouter : « Leurs éloges sur ce point, comme sur tous les autres, aboutissent à exalter en sa personne un être surnaturel, le miracle. » (P. 86.) Or le rationalisme le veut ainsi : le surnaturel, le miracle n’existent pas ! Tout est naturel, et le paléographe a trouvé l’explication naturelle des qualités militaires de la vénérable jeune fille; la voici : c< Jeanne d’Arc, évidemment, était une de ces intelligences neuves et puissantes qu’on remarque surtout parmi les personnes illettrées. Aidée d’une observation précoce, patiente, d’une mémoire excellente, elle s’était assimilé avec un merveilleux succès les notions pratiques nécessaires à l’accomplissement de sa mission. » (P. 85-86.) Le paléographe a beau regimber, son explication ne fait pas disparaître le miracle; elle ne fait que le grossir et le muftiplier. C’est un miracle que Vallet de Viriville voie à quatre siècles de distance ce que n’ont pas vu les contemporains. Aucun des contemporains n’a vu dans Jeannette, en dehors de ce qui était de sa mission, cette intelligence puissante que l’on rencontre surtout parmi les illettrés, ce qui n’est pas à l’honneur de la culture des lettres. L’on n’a pas vu la précoce observation ; encore moins l’assimilation dont il parle. L’assimilation intellectuelle suppose un enseignement extérieur ; Jeanne n’en a jamais reçu sur le métier de la guerre. Il est parfaitement vrai que les contemporains les mieux en état d’observer ont trouvé que les exploits militaires de la Libératrice étaient chose au-dessus de la nature ; ceux qui lui ont rendu ce témoignage n’étaient pas sans avoir conçu quelque sentiment de jalousie de se voir ainsi éclipsés par une vachère de dix-sept ans. Vallet juge qu’ils se trompaient. C’est un miracle que tant de perspicacité chez un personnage enfoncé dans les vieilles écritures, qui, à la distance de quatre siècles, redresse les hommes d’un métier qu’il n’a jamais exercé. ?s’est-ce pas encore un fait entièrèment en dehors de la nature que toute
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une génération, qui voit et entend, se trompe sur ce qu’elle voit et entend !
Les preuves de supériorité militaire fournies par la Pucelle, ses prophéties, la mystérieuse terreur des Anglais, ce que la Vierge disait de son Seigneur, ne sont pas des phénomènes internes, connus seulement du sujet qu’ils affectent ; ce ne sont pas des faits qui se sont passés dans quelque coin obscur. Cela s’est accompli en plein soleil, sous les yeux de milliers de témoins. Il est aussi facile de constater que la Pucelle conduisait Tarmée que si la direction était partie de Boussac ou de Gaucourt. Il n’est pas plus difficile de comprendre un futur qu’un présent ou un passé. « Je serai blessée à Orléans sans cesser de besogner » est aussi intelligible que « Je fus blessée à Orléans sans cesser de besogner». La Pucelle a dit maintes fois la première phrase avant d’avoir mis les pieds à Orléans; elle disait la seconde à Rouen. Pourquoi la libre-pensée supprime-t-elle la première, tandis qu’elle ne fait aucune difficulté d’admettre la seconde? Rien de plus anti-historique que pareille méthode ; rien de plus opposé à la rénovation de l’histoire par les documents, vantée comme un progrès de notre siècle. En réalité, c’est la destruction de l’histoire que ces suppressions arbitraires. Ne pas souffler un mot, par exemple, du Seigneur de Jeanne, passer sous silence ses paroles les plus expressives sur pareil sujet, ce n’est pas écrire l’histoire de Jeanne d’x\rc; et nous venons de voir bien d’autres mutilations semblables. Aussi pensons-nous qu’il n’existe pas d’histoires de l’héroïne aussi fausses que celles dont la critique fait l’objet du présent livre. Ce sont cependant celles dont se fait gloire le camp de la libre-pensée. Que serait-ce si l’on voulait relever ce qui se lit dans les livres écrits par la plèbe qui jure par Michelet, Henri Martin, etc.? Nous nous rappelons qu’ayant ouvert une histoire deLagny, nous y avons lu que Jeanne d’Arc mangeait bien, buvait bien, juste le contraire de ce qu’attestent les documents, unanimes pour dire qu’elle mangeait comme rien, et buvait moins encore. L’historien de Troyes, Boutiot, ne représente-t-il pas la guerre au xv* siècle comme un choc d’où toute tactique était bannie? Rien qui ne soit permis pour faire litière du surnaturel.
Le temps n’est pas éloigné où il sera fait litière des histoires écrites avec cette préoccupation. Voici comment l’annonce le penseur dont une phrase a été déjà citée, M. Brunetières : « Nous n’admettons plus aujourd’hui, dit-il, comme on le faisait il y a vingt-cinq ans seulement, et môme moins, que l’incroyance ou l’incrédulité sont une preuve de liberté, de largeur, d’étendue d’esprit. La négation du surnaturel passait en ce temps-là pour la condition môme de l’esprit scientifique. Enivré d’en savoir un peu plus que nos pères, on se vantait d’avoir anéanti, supprimé
OMISSIONS CAPITALES ET BIEN VOULUES DE LA LIBRE-PENSÉE
le mystère... Si quelques vieux hommes sont encore tout gonflés de Torgueil rationaliste, ils sont aujourd'hui d’un autre âge! Mais ce n’est pas eux qui arrêteront le mouvement*. » Les histoires de la Libératrice par Michelet et son école seront bientôt aussi vieilles que la philosophie de l'archaïque Victor Cousin, ou l’histoire déjà fossile de la Révolution par Thiers.
C'est peu de supprimer, plus encore que n’a fait le maître, tout ce qui accuse le surnaturel ; le maître et son école altèrent les faits matériels qu’ils rapportent et en ajoutent de toute pièce.