CHAPITRE IV
QUELQUES-UNS DES FAITS ALTÉRÉS OU CONTROUVÉS PAR LA LIBRE-PENSÉE DANS L’HISTOIRE DE LA VIERGE-GUERRIÈRE.
Sommaire : I. — Fantaisies de Michelet et Henri Martin sur les deux partis qui, avant l’arrivée de la Pucclle, divisaient la cour à son sujet. — Réfutation des assertions sur ce qui l’aurait fait admettre. — Du ridicule que la libre-pensée s’efforce de jeter sur les examinateurs de Poitiers et de Chinon. — Faussetés accumulées dans quelques lignes de Michelet. — Une de ses burlesques et odieuses inventions. — Colossale contre-vérité. — Pourquoi la libre-pensée lient tant à dissimuler la portée de l’approbation de Poitiers.
II. — Une suite de fausses assertions sur les Anglais et les Français pour diminuer la gloire de la délivrance d’Orléans. — Le fait donné comme naturel.
III. — Comment la libre-pensée pallie la gloire de la campagne de la Loire.
Il serait bien long de relever toutes les altérations, toutes les fantaisies de la libre-pensée. Ce serait peu utile. Quelques exemples, parmi beaucoup d’autres, diront au lecteur le degré de confiance qu’il faut accorder au récit tout entier.
D’après Michelet, que Henri Martin amplifie encore, Jeanne n’était pas arrivée à Chinon que la cour était divisée à son sujet. Les uns voulaient la mettre à l’œuvre, les autres ne voulaient pas même qu’elle arrivât jusqu’au roi.
« L’opposition était si forte contre elle que lorsqu’elle fut arrivée, le conseil discuta encore pendant deux jours si le roi la verrait. Heureusement elle avait aussi des amis, les deux reines et surtout le duc d’Alençon, qui, sorti récemment de prison, était fort impatient de porter la guerre en Normandie pour recouvrer son duché. Les gens d’Orléans, à qui , depuis le 12 février, Dunois promettait ce merveilleux secours, envoyèrent au roi et réclamèrent la Pucelle*. » (P. 21.)
A peu près autant de fantaisies ou de faussetés que le passage compte
1. Tant pour Henri Martin que pour Michelet, les citations sont prises dans l’édition populaire de leur Jeanne dWvc, Pour Vallet de Viriville, c’est dan^ le tome H de son Histoire de Charles Y IL
de mois. La déposition de Simon Charles, d’autres documents supposent que la Pucelle ne fut connue à la cour que lors de son arrivée ; ce que la Chronique Morosini raconte du bruit qui se faisait déjà autour de son nom avant qu’elle quittât la Lorraine rend assez plausible que ce bruit sera peut-être parvenu jusqu’à la cour du roi de Bourges; mjiis l’on ne connaît pas l’ombre d’un document indiquant qu’un double parti fût formé à l’endroit de la jeune Lorraine.
C’était sagesse de la part de Charles VII, de ne vouloir pas ajouter, au discrédit dont il était l’objet, le ridicule d’avoir prêté l’oreille à une qui promettait des choses naturellement si insensées. Le délai de l’audience fut court ; Jeanne n’attendit que deux jours. Une paysanne des Alpes qui se présenterait aujourd’hui à l’Elysée dans les conditions de la Pucelle, promettant de nous rendre l’Alsace et la Lorraine, arriverait bien plus difficilement à avoir une audience du chef de l’Etat ; elle devrait s’estimer heureuse de parvenir jusqu’au chef de bureau de quelque ministère. On fut étonné du changement soudain de Charles VII, qui avait d’abord refusé de voir la jeune fille. L’on sait qu’il ne se détermina que sur le récit des guides et après avoir pris connaissance des lettres de Baudricourt.
Les deux reines intervinrent-elles en faveur de la nouvelle arrivée? Ce n’est pas impossible; cependant l’on n’en a pas encore fourni la moindre preuve. Yolande n’est mentionnée que lorsqu’il est question de s'assurer que le personnage si extraordinaire qui frappe aux portes du château appartient bien à notre nature et au sexe qu’il s’attribue. La reine de Sicile s’employa à organiser le convoi qui se forma à Blois, mais ce ne fut que plusieurs semaines après l’arrivée de Jeanne à Chinon.
Le duc d’Alençon, d’après sa déposition, contribua si peu à ménager l’audience donnée à Jeanne, qu’à son arrivée il trouva la jeune fille en colloque avec le roi. N’ayant pas encore fini de payer sa rançon, loin de songer à porter la guerre en Normandie, il ne put pas prendre part à la délivrance d’Orléans, et la Pucelle eut de la peine à le déterminer à l’expédition de la Loire.
11 est encore plus faux que Dunois promit le merveilleux secours aux Orléanais depuis le 12 février. Il nous dit lui-même n'avoir entendu parler de Jeanne que lorsqu’elle passa à Gicn dans les premiers jours de mars. Les Orléanais ne comptèrent pas, durant ce mois, sur le merveilleux secours, puisque c’est dans le mois de mars et au commencement d’avril qu’ils proposèrent de mettre la ville en séquestre entre les mains du duc de Bourgogne. Dunois lui-même, tout en se faisant renseigner sur ce que l'on augurait à Chinon et à Poitiers de la merveilleuse jeune fille, comptait si peu sur elle qu’il commence par la décevoir en la faisant
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diriger parla rive gauche, au lieu de la rive droite, ainsi qu’elle l’avait demandé. Il nous dit que sa confiance date du changement de vent si opportunément arrivé selon la prédiction de Jeanne.
M. Fabre est plus fantaisiste encore, quand il représente la première audience comme accordée sous la pression du peuple triomphant de l’opposition des courtisans. Le peuple, qui devait dans la suite si bien seconder la céleste envoyée, ne la connaissait pas encore, du moins à Chinon. Ce n’est pas en deux jours qu’il pouvait se prononcer et exercer une pression sur la cour. Tous les documents sont d’accord pour affirmer que Charles VII voulut s’éclairer de ce que l’Église et l’État comptaient de plus éminent; il n’y a pas trace d’intervention de la multitude avant la formation à Blois de la troupe guerrière destinée à escorter Jeanne.
Toute l’école libre-penseuse s’exerce à ridiculiser les interrogateurs de Poitiers qui ouvrirent la voie à la Libératrice en rendant un si magnifique témoignage à ses vertus, à son passé, et en déclarant que Charles VII s’était entouré de toutes les précautions prescrites par la prudence chrétienne. On a vu, dans la Pucelle devant t Église de son temps^ que la commission se composait de ce que le parti national présentait de plus docte et de plus sage. La conclusion fut que non seulement Charles Vil pouvait, mais devait, sous peine de résister au Saint-Esprit, s’aider du secours qui s’offrait. Jeanne s’est justement et à plusieurs reprises prévalue du jugement des docteurs de Poitiers et de Chinon contre le sanhédrin de Rouen. Sans rapporter tous les lazzis des historiens libres-penseurs sur cette légitime introduction de la Vénérable, qui les gêne, comme elle gênait leurs précurseurs de Rouen, contentons-nous de quelques citations du maître.
D’après Michelet, les docteurs conclurent que l’on pouvait licitement mettre Jeanne à l’œuvre, et douze lignes plus loin il écrit que, les docteurs ne sachant que dire, les dames décidèrent. L’on se demande comment ceux qui déclarent que l’on peut licitement agir, confessent en même temps qu’ils ne savent que dire ; or, les docteurs déclarèrent non seulement que l’on pouvait, mais que l’on devait mettre la Pucelle à l’œuvre.
D’après Michelet, les docteurs consultèrent Gelu, archevêque d’Embrun, qui conclut qu’il fallait s’assurer si Jeanne était vierge. Une note nous apprend que cette conclusion est exprimée dans le traité de Puellâ Aurelianensi de Jacques Gelu. Des références nous renvoient à Lenglet- Dufresnoy et aux manuscrits de la Bibliothèque aujourd’hui nationale, alors royale (p. 27).
L’auteur de la Vraie Jeanne d" Arc, grâce à la complaisance de M. l’abbé Guillaume, a pu le premier faire connaître la correspondance de Jacques Gelu au sujet de Jeanne d’Arc. Elle était conservée dans l’histoire manuscrite des Alpes-Maritimes par le P. Fornier, un Jésuite de la première
partie du xvii® siècle. Cette histoire a été depuis imprimée par le docte M. Guillaume. Avec cette correspondance inédite et inconnue jusqu’à la Pucelle devant F Église de son temps^ on trouve dans le même volume la traduction des passages importants du traité de Pue.llâ et l’analyse de tout le travail. Or : 1° nulle part il n’est question de l’examen donné, par le lubrique auteur de la Sorcière y comme le signe décisif; 2*’ Jacques Gelu, un des soutiens du parti national, un des conseillers intimes du roi de Bourges, était en correspondance habituelle avec la cour; ses correspondants lui ont parlé de la jeune Lorraine vis-à-vis de laquelle il a d’abord conseillé la défiance. Rien ne prouve qu’il ait eu une part quelconque dans la décision dernière; l’on ne prouverait pas qu’une consultation lui ait été adressée par quelqu’un de ceux qui sont cités comme examinateurs de Chinon ou de Poitiers; 3° le traité de Puellây le seul écrit de Gelu dont Michelet soupçonna l’existence, a été composé deux mois après la décision que, d’après le prétendu historien, il aurait inspirée. Il est intitulé de Pxiellây et ne porte pas VdiAAxiioiLAureUanensi que le xv® siècle ne connut pas. Même les auteurs Orléanais n’ont pas alors appelé Jeanne la Pucelle d’Orléans, mais simplement la Pucelle ; 4® Si Gelu avait intitulé son traité de Puellâ Atirelianensiy il n’aurait pu lui donner ce titre qu’après la délivrance de la ville ; ce qui aurait dû avertir Michelet de sa méprise; 5° Lenglet-Dufresnoy, dans les courtes lignes consacrées à Gelu, ne dit rien de ce que lui attribue Michelet.
L’on peut voir par là ce que valent les références de Michelet, remarque qu’il faut étendre à celles de Vallet de Viriville. Son Histoire de Charles VII en est chargée; elles portent sur des alinéas entiers justifient quelques assertions, mais parfois nullement celles qui en auraient le plus besoin. Leur multitude, les renvois aux manuscrits, rendent la vérification si difficile que cela devient une réelle impossibilité; mais cet appareil, facile à un professeur de l’Ecole des chartes, en impose au vulgaire, et surtout à celui qui le déploie. Mais là aussi il y a réaction, et c’est justement que l’on commence à se moquer du ton péremptoire et superbe d’hommes qui ne savent « qu’entasser au bas d’une page étonnamment vide de pensées, ou pleine de faits minuscules, les références superflues, parfois contestables, mais que nul ne leur fera l’honneur de contrôler». Si, comme l’affirme le courageux M. Jules Delahaye qui vient d’être cité, « il y a autour de l’École des chartes une sorte de savants sans idées, ni lettres, n’ayant d’autres aptitudes que celles de la fourmi, incapables de découvrir un horizon, n’ayant que des yeux de taupe * », Auguste Vallet est certainement du nombre.
1. Léon Gautier, la Libre Parole, 2 septembre 1897. Le publiciste rend un hommage très mérité au savant que regrettent les lettres, l’érudition, l’enseignement, et plus encore l’Eglise, dont Léon Gautier fut le chevaleresque champion.
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Rien n’égale routrecuidance de la libre-pensée vis-à-vis des hommes d’Églisc, sinon les contradictions qu’ils s’infligent les uns aux autres. Michelet juge ainsi le mémoire de Gerson sur la Pucelle : <c Six jours après le siège {dOrléam)^ Gerson publia et répandit un traité où il prouvait qu’on pouvait bien, sans offenser la raison, rapporter à Dieu ce merveilleux événement », et en note : « Il n’est pas sûr que ce pamphlet soit de Gerson. »
Il est de tout point incontestable que le mémoire est de Gerson. Si le lecteur veut bien lire le traité traduit dans le premier volume de la Vraie Jeanne d* Arc (p. 20 et suiv.), il se convaincra que le résumé donné par Michelet en fausse entièrement l’idée. Il appelle ces pages du fameux chancelier un pamphlet \ d’après Aug. Vallet, « ce mémoire tout hérissé des épines de la scolastique se ressent peut-être un peu de F affaissement intellectuel que cause le poids des années » (p. 94). Les deux appréciations se valent. Le traité de Gerson est inséré au procès de réhabilitation. Il a été dit qu’il était surtout remarquable en ce qu’il fait connaître combien étaient étendues les réformes réclamées par la céleste envoyée, et aussi parce qu’il presse son parti de ne pas arrêter par ses infidélités le cours des faveurs divines. Il est très inexact de dire, avec M. Fabre, que c’est le meilleur des traités composés sur l’héroïne. Mort avant le sacre, Gerson n’avait pas, comme les docteurs qui ont écrit pour la réhabilitation, à réfuter les inculpations des bourreaux, ni par suite à mettre en lumière les vertus et les signes si nombreux de la mission divine de la Vénérable.
S’il fallait une nouvelle confirmation du jugement porté par Proudhon ‘ sur celui que la libre-pensée reconnaît comme le maître interprète de la Vierge-Guerrière, il suffirait de ce qu’il a vu dans les réponses de Jeanne sur le signe donné au roi. Ces réponses qui, à elles seules, prouveraient l’inspiration de la Vénérable, sont ainsi interprétées par Michelet : « Il semble résulter dos réponses, du reste fort obscures, de la Pucelle à ses juges que cette cour astucieuse abusa de sa simplicité, et que, pour la confirmer dans ses visions, on fit jouer devant elle une sorte de mystère où un ange apportait la couronne. »
Voilà celui qui, dans l’histoire de Jeanne d’Arc, est l’oracle de la librepensée, qui, en surpassant les autres, s’est surpassé lui-même. C’est vrai ; il est impossible d'assigner les limites de ses impudentes fantaisies : c’est l’histoire racontée par un pitre de la foire.
La Pucelle est donc un stratagème inventé par la cour! La jeune fille a besoin d’être confirmée dans ses visions!! la cour trouve ce grossier stratagème, et celle que l’on donne ailleurs comme si intelligente s’y laisse