I. Page i.xi
i. Manuscrits de la bibliothèque de Reims.
Tarmée du roi se nourrit quelques jours, et toutefois le dit prêcheur NE SONGEAIT POINT A LA VENUE DU ROI (III, p. 96).
Frère Richard allait prêchant par le pays. Chuffard nous dit qu’il arriva, à Paris vers le 12 avril. Il commença ses prédications le samedi 16 avril, et les continua jusqu’au 26 du même mois. « Il commençait son sermon à cinq heures du matin et le terminait entre dix et onze heures. » Il y avait toujours de cinq à six mille personnes à son sermon. Les fruits répondirent à cet empressement, puisque l’on vit les femmes brûler publiquement leurs atours.
Il disait avoir vu en Terre Sainte une foule de Juifs aller par troupes à Babylone pour y voir leur Messie, c’est-à-dire l’Antéchrist qui venait d’y prendre naissance. Il annonçait pour 1430 les plus grandes merveilles qu’on eût encore vues.
Il devait prêcher à Montmartre le dimanche l'"^ mai. Pour être certains d’avoir bonne place au sermon, cinq ou six mille Parisiens allèrent le samedi soir coucher dans les masures de la montagne, ou en plein champ. Grand fut le désappointement universel quand on sut que frère Richard ne prêcherait point. Quelle en était la cause? Chuffart, auquel sont empruntés tous ces détails*, dit s’en taire; mais un contemporain nous la fait connaître. Thomas Basin, réfutant l’ouvrage d’un chartreux de Ruremonde qui annonçait que l’Antéchrist, né en 1472, ferait son apparition en 1504, écrit ces lignes : « Il y a près de soixante ans que, faisant nos études à Paris, nous vîmes frère Richard, de l’ordre de Saint- François, qui annonçait que l’Antéchrist était né, et que le jour du Jugement était proche. Il trouva tant de créance auprès du peuple qu’il comptait jusqu’à soixante mille auditeurs ; mais comme il semait cette erreur et quelques autres, il comprit que la Faculté de théologie allait procéder contre lui et il se déroba secrètement^ »
Chuffart nous dit qu'il s’en alla vers les parties de Bourgogne; d’après Rogier, il aurait d’abord dénoncé au duc de Bourgogne quelques habitants de Reims favorables au parti de Charles VII (III, p. 333) ; les habitants de Châlons furent ébahis quand ils apprirent qu’il s’était rangé du côté des Armagnacs (III, p. 356). Jeanne d’Arc nous a raconté sa première entrevue avec Richard sous les murs de Troyes. II s’attacha dès lors aux pas de l’héroïne jusque vers la fin de décembre ou de janvier qu’il la quitta, irrité de ce que la Vénérable ne voulait pas accepter le concours de la visionnaire Catherine de La Rochelle.
f. Édition Tuetey, p. 233 et suiv.
2. Cum autem et hune et nonnullos alios seminasi^et errores, senti ret que facilita-^ tem Theologiæ contra se procedere velle, clam aufugit (Histoire de Charles Vil et Louis J/, t. IV, p. 104).
848 LA. VIERGE-LIBÉRATRICE ET SON HISTOIRE FALSIFIÉES PAR LA LIBRE-PENSÉE.
Tandis que Jeanne d’Arc s’échappait furtivement de Sully et de la cour pour aller sur le théâtre de la guerre, frère Richard prêchait à Orléans, ainsi que cela résulte des livres de comptes de la ville :
A Jean Mahy, l'un des procureurs de la ville, pour une partie de la dépense que a faicte frère Richard qui a prêché en la dite ville 33 jours 10 1, 14 s, 4 d p.
Et un peu plus loin : A Jean Mahy pour le demeurant de la dépense que a faicte le dit frère Richard tant en boisson, beurre comme autres choses 70 s, 8 d p.
Les mêmes comptes portent aussi des dépenses faites pour la reliure d’un livre de frère Richard et un Jésus de cuivre [médaille du saint nom de Jésus) pour le même frère Richard.
On trouve encore la mention suivante : A maître Guillaume Greslier pour payer la dépense faicte par frère Richard en l’hostel Jean Greslier son père depuis la veille de Pasques Fleuries [les Rameaux) jusques au mercredi de Quasimodo 9 1. 6 s p.
Richard se plaisait à Orléans : il y vint en mai 1430, à la suite de la reine, alors que la Pucelle essayait de dégager Compiègne et allait tomber entre les mains de ses ennemis. Les comptes d’Orléans portent en effet :
A maître Guillaume Greslier pour despenso faicte par le frère Richard le xvi‘ jour de May qu’il vint avec la royne 34 s p.
11 y revint en juillet, comme le prouve la mention suivante :
A maître Greslier pour despense faicte par frère Richard, son frère et ses compagnons, en l’hostel du père du dit Greslier en Juillet dernier 6 I. 17 s p.
Il y avait une maison de Cordeliers à Orléans; frère Richard, parait-il, lui préféra l’hôtel Greslier. Ce qui n’est pas une preuve de son amour de la discipline religieuse.
Enfin, M. Bougenot a découvert à la Bibliothèque impériale de Vienne (m* 6937, n* 77) sur frère Richard une dernière particularité qui n’est pas sans intérêt. Le passage a été publié dans la Revue bleue du 13 février 1892, par les soins de M. Luce lui-même, qui fait de bien vains efforts pour amortir le coup porté à ses fantaisies sur le rôle de frère Richard auprès de la Pucelle. Voici ce passage :
« Le vendredi vingt-troisième jour de mars 1431 (n. sty.), les vicaires de l’évêque de Poitiers et l’Inquisiteur de la foi ont dit à la cour séant à Poitiers qu’ils avaient ordonné et donné leurs lettres pour faire défense à frère Richard, de l’ordre des frères mineurs, de s’entremettre de quelque fait de prédication, et pour qu’il soit arrêté en Thôtel du couvent dudit ordre à Poitiers, et ont les dits vicaires et inquisiteur requis à la cour qu’elle y donne son aide et confort; et aussi pour ce que icellui frère
Richard n’ost veau devers la cour qui l’a mandé, cette cour a ordonné qu’après les dites défenses et arrêts faits, il en soit donné lecture au dit frère Richard, et en confirmant les dites mesures, il lui sera également défendu, de par la cour, de faire fait de prédication et de partir dudit cou-r vent, où il sera tenu en arrêt jusqu’à ce qu’il en soit autrement ordonné. »
Ainsi donc, celui qui n’avait pas été saisi dans le parti anglo>boui^ui' gnon l’a été en plein pays armagnac. Les autorités ecclésiastiques réclament main-forte de l’autorité civile pour empêcher le moine francifcain de prêcher, ou de sortir de la maison de son ordre. Quel motif aura provoqué cette inhibition? A défaut de document positif, il est à croire que ce sont les erreurs dont s’émut la Faculté de théologie de Paris. Supposer, avec Siméon Luce, que c’est pour avoir parlé favorablement de la prisonnière de Rouen, c’est toute erreur. Gomment aurait-on pu trouver mauvais qu’il fît l’éloge de la Pucelle alors que l’on faisait des prières pour sa délivrance? D’où serait venu à frère Richard son zèle pour la Pucelle qu’il avait quittée, irrité de ce qu’elle n’approuvait pas Catherine de La Rochelle?
Siméon Luce consacre à frère Richard le chapitre x tout entier de sa Jeanne d! Arc à Domrémy. Il s’agirait d’un prédicateur dont le membre de l’Institut aurait suivi tout le carême que son portrait ne serait pas plus complet. Tout s’y trouve : physique du prédicateur, genre de prédication, sujets traités, disposition de l’auditoire. Par d’habiles allusions, est-il dit, par des citations à double entente, Richard réveillait le patriotisme et faisait de la propagande en faveur du roi. Il s’adressait à des populations qui, impatientes du joug anglais, comprenaient à demi-mot; on savait l’ordre franciscain attaché à Charles Vil ; l’évêque de Troyes et celui de Chftlons sont donnés comme acquis au parti armagnac.
La fantaisie de M. Luce a créé tout cela, ou sans fondement historique, sauf pour l’évêque de Châlons, ou contre les assertions les plus avérées de l’histoire. L’on vient de voir que la Champagne était fort attachée au parti anglo-bourguignon; il n’y a pas de raison pour affirmer que l’ordre franciscain fût dans son ensemble attaché au parti armagnac; on pourrait ajouter aux raisons données dans un autre volume, qui insinueraient plutôt le contraire; nous allons démontrer que rien ne prouve que l’évêque de Troyes fût alors Armagnac. Cousinot, qui nous a conservé le refrain : « Semez, semez des fèves, celui qui doit venir viendra », ajoute que frère Richard ne pensait pas à Charles VU. Il annonçait l’Antéchrist comme devant venir prochainement, et de grands bouleversements pour 1430 ; c’était vraisemblablement à ces événements qu’il pensait, encore que la Providence eût d’autres vues en lui faisant répéter ces paroles. S’il faisait des allusions, elles devaient être incomprises, et par suite non avenues, puisque, dans un pays entièrement bouiguignon.
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il ne fut pas inquiété, et que lorsque, en juillet, il passa du côté de la Pucelle, on fut stupéfait et qu’on le disait sorcier.
D’après Siméon Luce, l’évêque de Troyes l’appela sans doute à se faire entendre dans la capitale. Ce sans doute est le doute même, car rien ne l’appuie. Dans ses prédications à Paris, Richard faisait-il aussi des allusions politiques, ou même faisait-il de ces prédications enflammées, comme dit M. Luce, dont le gouvernement anglais prît ombrage? Les Parisiens alors n’auraient pas compris, puisque, à sa voix, ils laissèrent dés, cartes, etc., prirent des médailles sur lesquelles était gravé le saint nom de Jésus, et que, deux mois après, à la nouvelle que Richard était avec la Pucelle, ils reprirent tout ce qu’ils avaient quitté, et allèrent jusqu’à se défaire des médailles frappées au nom de Jésus? Ils étaient fort anglo-bourguignons, et ChufiTart aussi. Rien, dans les pages qu’il consacre au Cordelier, ne laisse soupçonner que le prêcheur ait montré de la sympathie pour le Dauphin.
Monstrelet seul, dans un passage fourmillant d’erreurs reproduit au tome III (p. 412), parlant de l’expédition du sacre, écrit : « En la compagnie de Jeanne se trouvait un prêcheur, nommé frère Richard, de l’ordre de Saint-Augustin, qui naguère avait été chassé de Paris et de plusieurs lieux de l’obéissance des Anglais, où il avait fait plusieurs prédications dans lesquelles il se montrait trop ouvertement favorable aux Français et être de leur parti. » D’après Vallet de Viriville, Richard, s’évadant de Paris, — ce qui dut se passer dans la nuit du 30 avril au plus tôt, — se rendit immédiatement dans l’Orléanais, et devint un des aumôniers de la Pucelle (p. 91).
C’est tout simplement donner un formel démenti à la Vénérable. Elle a affirmé n’avoir vu frère Richard que sous les murs de Troyes ; à son avis, les habitants l’avaient envoyé à sarencontre pour savoir ce qu’elle était, si elle venait de la part de Dieu ou du démon. D’Estivet, à l’article LU de son réquisitoire, n’a su rien ajouter aux déclarations de l’accusée [suprà^ p. 54). Si frère Richard était venu joindre la Libératrice à sa sortie de Paris, c’eût été un fait si patent que Jeanne, n’eût-elle pas été retenue par sa conscience, se serait bien gardée d’avancer une fausseté qui lui eût attiré aussitôt un patent démenti.
Auguste Vallet donne donc à la phrase de Monstrelet un sens que le chroniqueur n’a pu vouloir lui attribuer qu’en commettant une erreur manifeste. L’on peut excuser Monstrelet en disant qu’il n’a pas sufflsamment distingué Tattitude de frère Richard avant et après la reddition de Troyes, et qu’il a mêlé le tout dans sa phrase. Vallet a profité de cette obscurité pour diminuer le rôle de Jeanne dans la reddition de Troyes et satisfaire sa haine du surnaturel.
II résulte des paroles de Jeanne que frère Richard fut à la rencontre de la Libératrice; elqu alors eut lieu la scène de Teau bénite. La Vénérable gagna assez la confiance du religieux pour que celui-ci se chargeât de porter sa lettre aux Troyens, ainsi que le raconte Rogier(III,p. 336); mais, d’après ce même récit, les habitants de Troyes, du moins les dépositaires de l’autorité, n’en firent aucun cas. Ces choses se passaient le mardi 5.
La résistance des Troyens se prolongeant, le vendredi eut lieu la fameuse délibération sur le parti à prendre racontée par Cousinot. Jeanne commença dans la soirée les préparatifs du siège, préparatifs qui suffirent à amener la soumission de la ville. Le greffier de la Rochelle, qui se trompe manifestement en plaçant la soumission de Troyes au lendemain de l’arrivée de l’armée du roi, nous dit que, pendant que l’évêque parlementait avec le bailly et les seigneurs pour les engager à ouvrir les portes de la cité, frère Richard avait un long entretien avec la Pucelle. Ce devait être le samedi 9. Rentré dans la ville, frère Richard a dû faire au peuple le discours dont le greffier rapporte quelques particularités (III, p. 249). C’est de ce sermon vraisemblablement que voulaient parler les interrogateurs de Rouen. Dès lors, frère Richard s’attacha aux pas de la Pucelle jusqu’à ce que, à propos de Catherine de La Rochelle, il s’en sépara tout irrité et parcourut les étapes qui ont été déjà signalées. Aucun fondement historique n’autorise à dire qu’il a été Armagnac avant l’arrivée de Jeanne à Troyes. Lui aussi a été conquis par lu Pucelle, à laquelle il n’a pas su rester fidèle.
L’école naturaliste exploite l’évêque de Troyes pour diminuer ou annuler la part de la Vierge-Guerrière dans la reddition de Troyes. L’évêque était alors Jean L’Aiguisé. Fils d’un marchand drapier de la ville, le chapitre l’avait donné unanimement, le 12 juin 1426, comme successeur à Jean de Givry, mort le 26 avril de la même année.
Or, à la date du 5 juillet, le gouvernement anglais ordonnait de saisir le temporel du chapitre et le temporel des chanoines présents à ladite élection. Siméon Luce suppose que la raison était que l'élu était suspect au duc de Bedford. Il en conclut qu’après son élection L’Aiguisé a favorisé le mouvement armagnac, qu’il avait des griefs personnels contre les envahisseurs. « Nul, dit-il, ne murait en douter^, » Tous ceux qui veulent en histoire autre chose que des assertions gratuites, partant de faux supposés, doivent en douter : l®le mouvement national qu’il suppose avoir été produit à Troyes par le traité conclu en cette ville n’a pas existé; L’Aiguisé