‹ La vraie Jeanne d'ArcChapitre 36 sur 296 · REIMS. — LETTRE AU DUC DE BOURGOGNE · texte numérisé non relu

REIMS. — LETTRE AU DUC DE BOURGOGNE

JhéstiSy roi du Ciel et de tout le monde, mon droiturier et souverain Seigneur. Et je vous prie et requiers à jointes mains, que vous ne fassiez nulle bataille, ni ne guerroyez contre nous, vous, vos gens ou sujets, et croyez sûrement que, quelque nombre de gens que vous ameniez contre nous, ils n'y gagneront rien, et ce sera gran pitié de la gran bataille et du sang qui y sera répandu de ceux qui y viendront contre nous.

M Et il y a trois semaines que je vous avais écrit et envoyé bonnes lettres par un héraut^ que vous fussiez au sacre du roi, qui^ aujourd'hui di-manche y XVIP jour de ce présent mois de juillet, se fait en la cité de Reims; dont je n'ai point eu de réponse^ ni ouï oncques depuis nouvelles dudit héraut.

« A Dieu vous recommande, et qu'il soit garde (gardien) de vous, s'il lui platt, et prie Dieu qu'il y mette bonne paix.

« Écrit audit lieu de Reims, ledit XV ID jour de juillet. »

Sur l’adresse : Au duc de Bourgogne. »

Il n’est personne qui ne remarque la profonde différence qui existe entre le ton de cette lettre et le ton de la lettre aux Anglais. L’Anglais était l'étranger, l’envahisseur qu’il fallait expulser; le duc de Bourgogne était le prince du sang de France qu’il fallait ramener autour du représentant et du chef de la famille. La lettre aux Anglais est menaçante ; il était trop manifeste que ce n’est que par la force qu’ils lâcheraient une proie chèrement conquise; la lettre au Bourguignon est suppliante ; la menace y tient si peu de place qu’on l’y sent à peine; elle est enveloppée dans les sentiments d’humanité auxquels la Céleste Envoyée fait appel.

Comme toujours, Jeanne parle au nom de son droiturier et souverain Seigneurie roi Jésus. Sa royauté y est constamment proclamée. Roi du Ciel et de tout le monde, il l’est particulièrement de la France ; c’est son fief de prédilection ; voilà pourquoi elle ne se lasse pas d’appeler la France le saint royaume ; c’est à trois reprises qu’elle répète l’expression ; fief particulier du roi Jésus, quiconque lui fait la guerre la fait au roi Jésus.

De quelle nation a été dite semblable parole ? Mais pour qu’il en soit ainsi, les feudataires, les sujets doivent proclamer les droits du suzerain, et être fidèles à sa loi; insoumis, ils ne peuvent qu’attendre les châtiments dus à une prévarication, qui tire du privilège lui-môme, un particulier caractère d’ingratitude et de scandale. Combien de fois la France insoumise a attiré sur elle les justes châtiments du suzerain, qui la punit en lui retirant la particulière protection dont il la couvre ; mais cet éloignement n’est que momentané. On dirait que la tendresse du Coeur de Jésus ne peut pas se passer de sa France. Qui comptera com-

bien de fois elle a été retirée d’abimes où le inonde stupéfait disait qu’elle était perdue pour jamais ? On s’étonne de ces relèvements soudains, on en cherche les causes, et l’on omet la seule vraie : la prédilection de Jésus pour la France.

Jeanne se porte garante des dispositions pacifiques de Charles YII ; elle ne veut pas cependant que la paix se fasse au détriment de l’honneur royal. Ce ne doit pas être une paix instable et momentanée, elle doit être ferme et durer longtemps. Elle montre l’ennemi commun, le Sarrasin.

Elle avait probablement manifesté semblables dispositions aux ambassadeurs bourguignons venus à Reims. On remarquera comment elle avait, en temps opportun, appelé le prince à venir occuper au sacre la place de pair héréditaire qui lui venait de sa naissance.

C’était toute autre chose qu’une paix solide et durable que voulait le duc de Boui^ogne. Âccouru à Paris dans les premiers jours de juillet, il avait, avec Bedford, tout disposé pour aviver les haines des Parisiens contre les Armagnacs. On avait rappelé avec force éloquence la violation des traités conclus, les circonstances du meurtre du Sans-Peur à Montereau ; violation, meurtre, qu'on rejetait uniquement sur le Dauphin viennois. A la suite, le 10 juillet, les Parisiens avaient renouvelé leur serment de fidélité au traité de Troyes.

Il fallait donner le temps à l’armée qu’on levait en Angleterre de passer le détroit, notamment aux hommes recrutés contre les Hussites, que le cardinal de Winchester allait détourner contre la France, en les conduisant à son neveu le duc de Bedford. Le duc de Bourgogne lui-même devait rassembler ses milices. Aussi, lorsqu’il resserrait ainsi son alliance avec l’envahisseur, il envoyait ses ambassadeurs au sacre, venait lui-même à Laon, faisait intervenir le duc de Savoie pour parler de réconciliation et de paix. La Chronique des Cordeliers (III, p. 44.3) nous a dit que des conférences eurent lieu près de La Fère.

Pendant ce temps, la Pucelle conduisait sur Paris le roi et l’armée toujours grossissante. C’était une marche triomphale ; les villes ouvraient d’elles-mêmes leurs portes, au milieu de l’allégresse des populations ; mais voilà qu’au lieu de continuer la marche en avant, on se replie sur Provins, où l’armée séjourne plusieurs jours. Il s’agissait de lui faire passer la Seine pour la ramener sur la Loire. Une trêve de quinze jours, que l’on présentait comme prélude de la paix, venait d’être conclue avec le Bourguignon.

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