LETTRE AUX HABITANTS DE REIMS
Le premier bruit de ces négociations avait jeté dans Reims et les villes de Champagne récemment soumises une alarme, dont on trouvera la vive expression dans leurs registres municipaux, qui seront cités au cinquième livre de ce volume. Leur sens politique leur disait que c’était une immense faute, dont elles allaient porter de dures conséquences, ainsi que Tévénement le montra. Ils envoient messages sur messages au roi, au chancelier, et aussi à Jeanne pour arrêter conseil si funeste. La Pucelle, — on va le voir, — était plus que tout autre mécontente de cette politique imbécile, si elle n’était pas une trahison. Un événement inattendu vint rompre momentanément la trame. L’on devait consommer le pas en arrière en passant la Seine au pont de Bray-sur-Seine. Les habitants avaient promis de livrer le passage. Les Anglais s’installent de nuit dans la place, et reçoivent en ennemis les avant-coureurs de l’armée. Au grand contentement de la Pucelle et des meilleurs capitaines, on reprend pour la prolonger la voie triomphale déjà parcourue. C’est alors, le 5 août, aux champs vers Paris, comme le dit la lettre elle-même, que Jeanne écrivit la lettre suivante, qu’il faut recommander à ceux qui font finir la mission à Reims, et à ceux qui veulent se rendre compte de la position de la guerrière dans son parti à la suite du sacre.
« Mes chers et bons amis^ les bons et lotjaux Français de la cité de RewiSj Jehanne la Pucelle vous fait savoir de ses nouvelles, et vous prie et vous requiert que vous ne faites nul doute en la bonne querelle qxielle mène pour le sang royal; et je vous promets et vous certifie que je ne vous abandonnerai pas tant que je vivrai,
« Et est vrai que le roi a fait trêves au duc de Bourgogne quinze jours durant, par ainsi que il lui doit rendre la ville de Paris paisiblement au chef de quinze jours. Cependant ne vous donnez nulle merveille, si je n*y entre si brièvement, combien que des trêves qui ainsi sont faites je ne sois point contente, et ne sais si je les tiendrai ; mais si je les tiens^ ce sera seulement pour garder t honneur du roi ; encore qxCils n abuseront pas de nouveaxi le sang royal (texte : combien axxssi que ils ne rabuseront point le sang royal), car je tiendrai et xnainticndrai ensemble T armée du roi pour être toute prêle au chef desdits quinze jours, s'ils ne font la paix.
« Pour ce, mes très chers et parfaits amis, je vous prie qxie vous ne vous en donniez malaise tant que {comme) je vivrai ; mais vous requiers que vous fassiez (faites) bon guet et gardiez (gardez) la bonne cite du roi; et tne faites savoir s'il y a quelques exacteurs (.^) (texte : aucxins triteurs) qui vous vexiillent gx'ever, et au plxis brief que je poiurai, je les en ôterai.
et me faites savoir de vos nouvelles. — A Dieu vous recommande pour qu’il soit garde de vous.
« Écrit ce vendredi, cinquième jour d'août, près d'un logis aux champs au chemin de Paris. »
Sur l’adresse : u Aux loyaux Français habitants en la ville de Reims. «
Est-ce là le ton qui conviendrait à l’envoyée du Ciel, si elle avait regardé comme terminée la mission divinement confiée ? Quand parlat-elle plus en chef de guerre ? Ce ne fut pas même à Orléans, quand elle disait à de Gaucourt qu’il était un méchant homme, que l’on sortirait malgré lui, ou qu'elle menaçait le Bâtard de lui faire ôter la tète. C’étaient des lieutenants du roi ; ici c’est à l’encontre du roi qu’elle tient un langage qui serait séditieux, si elle ne tenait pas son pouvoir du suzerain même dont le roi n’est que le vassal. Non seulement elle témoigne son mécontentement des trêves, elle va jusqu’à dire : Je ne sais si je les tiendrai. Comment mieux exprimer qu’elle a mission de poursuivre ce qu’elle a commencé ? Si elle les tient, ce ne sera que pour ne pas faire déshonneur à la signature du roi.
Le Boui^uignon s’engageait à rendre paisiblement Paris dans quinze jours. Les auteurs de cette suspension d'hostilités, les tout-puissants conseillers de Charles VU, croyaient-ils à cette promesse? En tout cas ils eurent lieu de se détromper, et ils auraient dû en profiter pour ne pas conclure une autre trêve beaucoup plus longue que la première. Etaient-ils trompés ? N’étaient-ils pas complices ? Ne voulaient-ils pas prolonger un état de choses qui leur profitait, et profitait à leurs parents et amis avec lesquels ils n’avaient pas rompu, encore qu’ils fussent dans le camp opposé ? Les miracles accomplis par Jeanne auraient dû produire un abandon plus entier à sa conduite. Ainsi que Jacques Gelu l’inculquait avec insistance dans son Traité, c’est sa direction qu’il fallait suivre, sous peine de résister à la direction même de Dieu ; et c’est lorsque cette direction a produit des résultats si miraculeux qu’on la traverse avec plus de dédain!
Si les négociateurs ont été abusés, la Vierge-Guerrière ne l’est pas. Elle a pénétré le dessein du Bourguignon, et peut-être des négociateurs français eux-mêmes. Il faut dissoudre cette armée que le patriotisme a créée, une armée qui ne demande pas de solde, ou qui n’en veut d’autre que de marcher à la suite de la Pucelle. Jeanne promet de la maintenir pour être prête, à la fin de la trêve, à conquérir Paris, si, comme elle en a le soupçon, il n’est pas paisiblement remis entre les mains du roi national. En attendant, après être revenue sur ses pas, l’armée royale fait de nouvelles conquêtes et reçoit la soumission du