Raynaldi, Annales t 1429, n
1/ASSAUT CONTHE PAUlS.
L’affaire, délicate par sa nature, se compliquait de l’inopportunité du moment où l’appel était adressé à la Vénérable. Elle se disposait à venir de Compïègne à Paris; son entourage, ivre d’enthousiasme, se préparait à frapper le coup décisif; il peut se faire que le messager ait insisté pour avoir une réponse; c’est alors qu’il fut menacé par les capitaines et les hommes d’armes d’être jeté à la rivière. Le 21,1e 22 août étaient précisément le moment où, d’après Monslrelet (III p. 422-3), les villes et les forteresses venaient à l’envi faire leur soumission, non certainement sans voir la Pucelle, cause de ce revirement. Nous savons qu’au besoin elle allait faire des sommations auxquelles Ton ne savait pas résister. L’on faisait en ce moment les préparatifs de départ pour Paris ; la pucelle se disposait à monter à cheval, et l’on venait en ce moment môme lui soumettre une affaire très complexe, d’un caractère tout à fait étranger à sa mission ! Aussi répond-elle quelle est en ce moment trop empêchée au fait de la guerre. Elle renvoie la réponse au repos qu’elle espère prendre dans ce Paris, où elle compte introduire promptement le roi.
On portait à Jeanne les affaires les plus graves, et les plus étrangères à la cause anglo-française. C’est ainsi que, d’après Lemaire [Antiquités d'Orléans^ p. 107), Bonne Visconti lui écrivait pour lui demander de la mettre en possession du duché de Milan, qu’elle prétendait lui appartenir.
Dès le 23 août d’après Chuffarl, dès le 26 d’après Perceval de Cagny, la Pucelle, établie à Saint-Den) s, commençait autour de Paris des escarmouches qui devaient durer jusqu’au 8 septembre. C’est sur l’assaut donné ce jour-là que les interrogateurs firent porter leurs questions. Interrogateurs et interrogée devaient être particulièrement embarrassés pour aborder ce point. Les interrogateurs, parce qu’ils devaient craindre que le greffier n’eût à inscrire des réponses constatant la conduite déloyale et perfide du duc de Bourgogne, et peut-être des complices qu’il trouva dans le parti de la Pucelle. La Vénérable, parce qu’elle ne voulait pas accuser son parti, et particulièrement le roi, assez faible pour avoir signé, bien contre le gré de la Libératrice, la néfaste et inconcevable trêve du 28 août.
Jeanne paraît avoir voulu prévenir l’objection tirée de ce qu’elle n’avait pas pris Paris, puisque, dès le 22 février, elle faisait la déclaration suivante, ce semble, d’elle-même; car le procès-verbal n’indique pas de question à ce sujet. Après avoir dit entendre chaque jour ses voix, elle ajoute ; « La voix me disait de rester à Saint-Denys en France ; je voulais y rester ; mais contre ma volonté les seigneurs mUont amenée. Si cependant je n avais pas été blessée, je ne me fusse jamais éloignée ; je fus blessée dans les fossés
LA VIËRGE-GÜERRIÈRE D'APRÈS SES AVEUX.
de Paris, lorsque fij étais venue de Sainl-Denys; mais je fus quérie dam cinq jours, T avoue que je fis faire une escarmouche contre Paris,
« Ce jour-Ià n’élait-il pas un jour de fête? — Je crois bien que c était un jour de fêle, — Et cela était-il bien fait? — Passez outre^. »
Ainsi c’est dit en termes bien formels, c’est malgré elle, sous la pression des seigneurs, que Jeanne a quitté Saint-Denys. En voulant rester, elle ne faisait qu’obéir à ses voix. Il s’agit de Saint-Denys, c’est-àdire du départ au 13 septembre. Elle était alors guérie; mais on a dû faire valoir la blessure reçue le 8 pour faire les préparatifs du recul vers la Loire. C’était un prétexte ; le vrai motif était la trêve du 28 août. 11 fallut retirer Jeanne des fossés de Paris malgré elle; elle voulait qu’à Paris, comme aux Tourelles, malgré sa blessure, l’attaque ne discontinuât pas. Cela peut aussi vouloir dire que si elle n’avait pas été blessée, elle ne se serait pas laissée amener le soir du 8 septembre.
La Vénérable semble se donner ici comme ayant poussé à l’assaut de Paris, tandis que, le 13 mars, elle semble dire que l’initiative vint des hommes d’armes. Voici en effet sa réponse à la question: « Quand vous allâtes devant Paris, est-ce par révélation de vos voix que vous vous y rendîtes? — Non, mais a la requête des gentilshommes qui voulaient faire une escarmouche ou une vaillance d armes, et j^avais bien tintenimi daller outre et de passer les fossés^. » •
Ces derniers mots concilient la réponse du 13 mars avec celle du 22 février. Elle était parfaitement d’accord avec ces gentilshommes, qui voulaient faire une vaillance d’armes ; elle voulait même aller plus loin, et faire plus qu’une escarmouche, puisqu’elle se proposait de passer les fossés; ce qu’elle ne pouvait vouloir qu’afin de donner l’assaut et prendre la ville. Nous savons d’ailleurs parde nombreux chroniqueurs que les gentilshommes n’étaient pas d’accord entre eux ; il y en avait qui ne voulaient faire qu’une vaillance d’armes, se prêter en apparence aux désirs de Jeanne. Faut-il mettre au nombre de ces derniers tous ceux qui au nom du roi avaient, le 27 août, préparé à Compiègne la trêve du 28 ? On est effrayé du
1. ülterius dicta Johanna confessa fuit quod vox dixit ei quod maneret apud villani Sancti Dionysii in Francià; ipsaque Johanna ibi manere volebat; sed contra ipsils voLUNTATEM DOMiNi EDUXERUNT EAM. Si tamen non fuisset læsa, non indè recessissel; elfuit Lésa in fossatis Parisiensibus cum de dictà villà Sancti Dionysii illuc perexissel; sed in quinque dies sanata exstitit. IJlterius confessa fuit quod fecit facere unam invasio* nem, gallicè escarmouche ^ coram villa Parisiensi. Et cum interrogaretur si tune eral festum, respondit quod benè crédit tune fuisse festum. Interrogata si hoc erat benè factum, respondit : « Transeatis ultrà. » (Procès, p. o7.)
2. Interroguée se, quant elle alla devant Paris, se elle Peust par révélacion de ses voix de y aller, respond que non; mais à la requeste des gentilz hommes qui vouloient faire une escarmouche ou une vaillance d'armes, et avoit bien l’intencion d'aller oultre et passer les fossés. (Procès, p. 146.)