DERNIÈRES EXPÉDITIONS DE LA VIERGE-GUERRIÈRE
mettre le siège à Choisy-sur-Aisne, à S ou 6 kilomètres de Compiègne.
Lorsque la Pucelle se présentait devant Senlis, le 24 avril, avec mille cavaliers, c’était sans doute pour s’opposer aux premières opérations du Bourguignon. Elle a dû, à la suite du refus opposé, disséminer ses guerriers à Crépy, à Lagny, à Compiègne. Le 13, elle était à Compiègne.
Pour délivrer Choisy, elle fit une double tentative qui n’aboutit pas, et donna lieu à une double interrogation. — Il lui fut dit le 13 mars : « Est-ce que vous avez eu révélation d’aller à Pont-l’Évêque ? — Depuis quù Melun feus révélation que je semis prise, je me rapportai le plus souvent il la volonté des capitaines du fait de la guerre, sans toutefois leur dire que f avais révélation que je serais prise \ »
11 fallait passer l’Aisne pour attaquer l’armée qui assiégeait Choisy, et cette armée était maîtresse du pont de cette forteresse sur l’Aisne. La Pucelle, le chancelier, d’autres capitaines remontèrent jusqu’à Soissons. Les chroniqueurs, en particulier Gilles le Bouvier (III, p. 233), nous ont dit comment le gouverneur de la place, Guichard de Bournel, refusa de recevoir la petite armée, qui se débanda à la suite. Il fit plus, puisqu’il livra la ville aux Bourguignons. Choisy était pris dès le 16 mai, et son château rasé. La trahison de Guichard de Bournel causa une vive peine à la Pucelle, si nous en jugeons par la question suivante posée le 3 mars : « En ce qui regarde le fait de Soissons, parce que le capitaine avait rendu la ville, n’avez-vous pas renié Dieu, et dit que si vous le teniez, vous le feriez trancher en quatre pièces ? — Je ne reniai jamais ni saint, ni sainte^ et ceux qui /’ ont dit ou rapporté ont mal entendu -. »
La Pucelle rentra presque seule à Compiègne, après l’inutile tentative par Soissons. Cela ne pouvait guère être avant le 16 ou le 17 mai. Le duc de Bourgogne était occupé à démanteler sa conquête. Dès le 20 mai, il mettait le siège devant Compiègne. Le château de Goudun,à 6 kilomètres, devenait son quartier général, tandis que son armée, divisée en trois corps, venait camper sur la rive droite de l’Oise, en face de Compiègne, qui est sur la rive gauche. A Clairoy, en amont de la rivière, à 4 kilomètres de la place, c’était Jean de Luxembourg; à Margny, en face de Compiègne, séparé seulement par une prairie d’un kilomètre de large, c’était Baudot de Noyelle ; à Venelte, à 2 kilomètres en aval, c’étaient
1. Inlerroguée du Ponl-l’Evesque, s’elle eust point de révélacion, respond que, puis ce qu’elle eust révélacion à Meleun qu’elle seroit prinse, elle se raporla le plus du fait de la guerre à tavoulenté des capitaines, et toutes voies ne leur disoit point qu’elle avoit révélacion d’estre prinse. (Procès, p. 147.)
2. Inlerroguée du fait de Suessons, pour ce que le capitaine avoit rendu la ville, et que se elle avoit regnoié Dieu, s’elle le tenoit, elle le feroiltranchier en quatre pièces, respond qu’elle ne regnoia oncques sainct ne saincte; et que ceulx qui l'ont dict ou raporlé ont mal entendu. (Procès, p. 111.)
LA VIERGE-GUERRIÈBE D APRÈS SES AVEUX
les Anglais. Le pont sur TOise, pont fortifié, avec boulevard et fossés, était en possession des assiégés.
Combien de jours la Pucelle resta-t-elle à Compiègne à son retour de Soissons? Fort peu, pensons-nous ; elle a dû en sortir du i8 au 20. Son armée s’était comme fondue à la suite de la couchée aux champs dans les environs de Soissons. Il importait cependant de frapper un coup, avant que le siège fût assis. Elle a dû courir à Lagny, revenir à Crépy, et dans la nuit du 22 au 23, elle conduisait les trois ou quatre cents hommes d’armes avec lesquels, d'après Perceval de Cagny, elle rentrait dès le 23 au matin. Ainsi s’explique ce que racontent Bochard, et d'autres avec lui, que Flavy la fit sortir pour demander secours au roi. Ils se trompent en disant que c’était un piège et une trahison. Si la trahison a eu lieu, c’est au retour.
Le 10 mars, la séance s'ouvrit par cette sommation : « Par le serment que vous avez fait, de quel lieu êtes-vous partie, quand la dernière fois vous êtes venue à Compiègne? — De Crépy-en-Valois, — Quand vous êtes arrivée à Compiègne, y êtes-vous restée plusieurs jours, avant de faire quelque sortie ? — Je vins à une heure secrète (silencieuse) du matin, et feutrai dans la ville sans que mes ennemis s'en fussent guère aperçus^ à ce que je pense. Ce jour-là même, sur le soir ^ je fis la sortie dans laquelle je fus prise. — A votre sortie sonna-t-on les cloches ? — Si on les sonna, ce ne fut point par mon commandement ou à mon su ; je n'y pensais pas, et je ne me souviens pas si j'avais dit de les soiiner. — Avez-vous fait cette sortie du commandement de vos voix* ? » (Jeanne répond en manifestant la révélation de sa prise reçue sur les fossés de Melun ; elle vient d'être rapportée n® VI) ; les interrogateurs font de nouveau la question : « Quand vous avez fait cette sortie, aviez-vous ordre de vos voix de sortir et de faire cette attaque ? — Ce jour je ne sus point ma prise et je n'eus pas commandement de sortir ; mais il m'avait toujours été dit qu'il fallait que je fusse prisonnière.
(( Quand vous fîtes cette sortie, passâtes-vous sur le pont ? — Je passai par le pont et par le boulevard ; f allai avec la compagnie de mes gens
1. « Par le serement que vous avez fait, quand vous veinstes derrenièrement à Compiègne, de quel lieu estiés-voiis partie? » respond que de Crespy en Valoys.
Inlerroguée quant elle fust venue à ('.oinpiègne, s’elle fut plusieurs journées avant quelle feist aucune saillie, respond qu’elle vint à heure secrète du matin et entra en la ville, sans ce que ses ennemis le sceussent gueires, comme elle pense ; et ce jourmesmes, sur le soir feist la saillie. Interroguée se à la saillie, l’on sonna les cloches, respond, se on les sonna, ce ne fut point à son commandement ou par son sceu ; et n’y pensoit point ; et si, ne lui souvient s’elle avoit dit que on les sonnât. (Procès^ p. 114.)
Googk
LA PÜCELLE PRISE A COMPÏÈGNE.
sur les gens de monseigneur de Luxembourg^ et par deux fois je les repoussai jusqu au logis des Botfrguignons^ et à la troisième fois jusques à michemin; et alors les Anglais qui étaient là coupèrent à moi et à mes gens le chemin qui était entre moi et le boulevard ; pour cela mes gens se retirèrent, et moi en me retirant par les champs de côté, devers la Picardie, je fus prise près du boulevard. La rivière était entre Compïègne et le lieu où je fus prise; et il ny avait entre le lieu où je fus prise et Compiégne que la rivière, le boulevard et le fossé dudit boulevard \ »
Dans Tarticle LVII, d’Esiivet prétend qu’avant l’attaque contre PontrÉvêque et avant la sortie de Compiégne, tout comme dans l’attaque contre Paris et La Charité, elle avait fait des promesses et des prophéties de succès démenties par l’événement. Elle les nie aujourd’hui, disait-il, mais plusieurs hommes dignes de foi les attestent comme faites certainement par elle.
La réponse déjà plusieurs fois reproduite : Je m'en rapporte à ce que j'en ai autrefois répondu, et si je suis avisée (d’en dire) plus avant, volontiers j'en répondrai plus avant, s’applique aussi à ces derniers faits. La Vénérable avoue manifestement par là ne pas donner la dernière explication de ces événements. Ne serait-ce pas parce qu’elle ne l'aurait pas pu sans dévoiler de ténébreuses intrigues auxquelles son propre parti ne fut pas étranger ? Que penser de la catastrophe du 23 mai ? La trahison y eut-elle sa part ?
« Je ne crains que la trahison, » disait dix mois avant sa prise la Viei^e-Guerrière. La conduite tenue envers elle, lors de l’assaut contre Paris, n’était-ce pas déjà la trahison ? Nous avons entendu l’annaliste de Bretagne Alain Bouchard (III, p. 290). C’était uji digne magistrat ; le supposer capable d’inventer ce qu’il nous dit tenir de deux témoins oculaires et auriculaires, serait lui faire une injure gratuite. Il précise le temps et le lieu; c’était en juillet 1498, à Compiégne. Deux vieillards,
L Interroguée se quant elle fist cette saillie, s’elle avoil eu voix de partir et de faire celle saillie, respond que ce jour ne sceust point sa prinse, et n’eust autre commandement de yssir; mais toujours lui avoit esté dit qu’il falloit qu’elle feust prisonnière.
Interroguée se, à faire celle saillie, s’elle passa par le pont, respond que elle passa par le pont et le boulevart, et ala avec lacompaignie des gens de son parti sur les gens (le monseigneur de Luxembourg, et les rebouta par deux fois jusques aux logeis des Bourguignons, et à la tierce fois jusques à my le chemin, et alors les Anglois qui là estoient, coupèrent les chemins à elle et ses gens, entre elle et le boulevart ; et pour ce,
retraient ses gens et elle ; et elle en se retraiantès champs en costé, devers Picardie, près du boulevart, fut prinse ; et estoit la rivière entre Compiégne et le lieu où elle fut prinse ; et n’y avoit seullement, entre le lieu où elle fut prinse et Compiégne, que la rivière, le boulevart et le fossé dudit boulevart. {Procès, p. 116-117.)
âgés Tun de quatre-vingt-dix-huit, Tautre de quatre-vingt-cinq ans, lui dirent ce qu’ils avaient vu et entendu, le 23 mai 1430, alors qu’ils avaient, l’un trente ans, l’autre dix-huit; c’est-à-dire qu’ils étaient dans un âge où ils étaient bien en état de comprendre et de retenir des faits aussi importants et aussi graves que ceux qui se passaient dans leur ville. La Pucelle était entrée avec le secours qu’elle avait été quérir, et l’avait introduit à Compiègne avant le jour. Elle se hâta de se rendre à l’église Saint-Jacques et d’y faire célébrer la sainte messe ; elle y communia et se retira derrière un pilier. Plusieurs gens de la ville étaient accourus; il y avait en particulier de cent à cent vingt enfants désireux de la voir : elle se tourna vers les assistants et dit : « Mes enfants et chers amis, je vous signifie que l’on m'a VENDUE ET TRAHIE, et çuc bientôt je serai livrée à la mort^ » etc. — Elle n'affirme pas que ce serait le jour même. Dans la déposition citée, elle dit n’avoir pas su que ce serait ce jour. Ce n'est donc qu’un vif pressentiment avec impression plus vive du sort qu’elle savait lui être réservé avant la Saint-Jean. — Non seulement cette impression n’a rien d’étonnant, mais elle est entièrement dans l’ordre fréquent de la Providence, qui prépare ses élus aux événements. Après ce que nous savons des communications de la Vénérable avec le Ciel, il serait surprenant qu’elle n’eût pas ressenti quelque chose de ce genre le jour qui devait la faire entrer dans la douloureuse carrière. Dans une vie où les traits de ressemblance avec la vie du Maître ne se comptent pas, les paroles de la Fiancée sont un écho de celles par lesquelles, au Cénacle et sur le chemin de Gethsémani, le Fiancé annonçait que l’heure de la trahison était proche. Je suis vendue et trahie^ aurait-elle dit. Si, dans la législation divine et humaine, deux témoins qui ont vu et entendu suffisent pour établir un fait, l’on ne voit pas sur quoi l’on se baserait pour récuser les deux témoins de Compiègne.
Bien des contemporains n’en ont rien dit? soit; mais ils n’ont pas contredit, croyons-nous, ceux qui ont affirmé la trahison. Or elle est affirmée par Thomassin (IV, p. 267); par la Chronique de Normandie qui écrit de la prise de la Libératrice : « Ce firent faire par envie les capitaines de France, pour ce que si aucuns faits d'armes se faisaient, la renommée était telle par tout le monde que la Pucelle les avait faits (III, p. 384). » On vient d’entendre Bouchard, qui, après tes paroles citées, raconte que Flavy fit fermer les portes de Compiègne.
(rost donné comme un bruit vraisemblable par l’Abréviateur du procès (III, p. 283). Le doyen de Saint-Thibaud nous dira plus loin qu'il fut dit que La Trémoille fut coupable de sa prise, La Chronique de Tournay (III, p. 229), et celle de Morosini, si tant est qu’il ne faille pas
LA PUGELLE FUT-ELLE TRAHIE A COMPÏÈGNE?
rectifier le texte (III, p. 608), vont plus loin. On a affirmé, dit la première, que, par jalousie, des capitaines français la firent mourir; ils étaient d accord avec les Anglais pour son supplice, dit Morosini.
Les chroniqueurs français et bourguignons nous parlent de la jalousie de plusieurs des capitaines qu’elle conduisait à la victoire.
La Trémoille fut coupable de sa prise^ disait-on. C’était te roi de fait à cette époque; et il semble bien qu’il fût en parfaite entente avec le chancelier, Régnault de Chartres. Tous deux avaient et des motifs particuliers pour ne pas aimer la Pucelle, et des moyens propres pour s’en défaire.
L'un et l’autre voulaient aboutir par les négociations à cette paix que la Pucelle disait ne pouvoir être obtenue que par le bout de la lance. Même la funeste issue des premières trêves ne leur avait pas ouvert les yeux. Il est question de journées pour amener la paix, jusque dans les lettres où le duc de Bourgogne annonce au duc de Savoie la prise de la Vénérable (De Beaucourt, II, p. 418-424).
Quand Compiègne fit sa soumission à Charles VII, La Trémoille s'en attribua la capitainerie, tout en consentant à accepter pour son lieutenant Guillaume de Flavy, qu’avaient choisi les habitants. A la suite des trêves du 28 août, il avait été stipulé qu’en attendant la paix, Compiègne serait confiée au Bourguignon. Les habitants refusèrent énergiquement d’accepter cette disposition, et Régnault de Chartres vint inutilement les exhorter de s’y conformer. Le refus fut unanime, plein de respect et de fermeté. Une telle attitude devait plaire à l’héroïne, et explique l’amour particulier qu’elle voua à Compiègne. Elle plaisait aux habitants de Reims, vivement alarmés, comme le prouvent leurs registres communaux, par des trêves qui leur faisaient craindre, en retombant sous la puissance bourguignonne, d’être exposés à la vengeance du duc. Les trêves et les négociations sans fin qui n’aboutissaient pas étaient l’œuvre del’archevêque, qui était surtout chancelier. Cela explique le résumé de ses lettres aux Rémois que nous a conservé Jean Rogier (III, p. 363). On y voit qu’il prend facilement son parli de la prise de la Libératrice; et la raison qu'il en donne, c’est quelle faisait tout à sou plaisir. Le plaisir de la Pucelle, c’est-à-dire la direction qu’elle avait mission de donner pour expulser l’envahisseur, était entièrement contraire au plaisir du chancelier.
line pouvait pas être toujours à ses négociations sans avoir dans le parti bourguignon des accointances, des hommes prêtant l'oreille à sa diplomatie.
Déjà, à la page 22, l’attention a été attirée sur l'expression employée par l'accusée, lorsque, à propos du signe de la couronne, on lui propo-
sait de s’en rapporter au chancelier : Faites-le venir, et que je t entende parler, et puis je vous répondrai : il ri oserait pas dire le contraire de ce que je vous en ai dit. Ce mot il ri oserait pas, sans être une démonstration, ne laisse pas que de surprendre péniblement. Il y avait des liens de famille et d’amitié entre Régnault de Chartres et Guillaume Flavy qu’il faut faire connaître.
Guillaume de Flavy appartenait à une noble famille de Picardie. Ils étaient six frères : trois suivirent le parti bourguignon, trois le parti français D’après François Duchesne, qui redresse le P. Anselme, Régnault de Chartres eut pour mère Blanche de Nesle, veuve d’un Raoul de Flavy *. Dans un long procès dont il va être parlé, Luillier, avocat de Guillaume de Flavy, dit que son client étudia d’abord aux écoles de Paris et y conquit certains grades. Régnault de Chartres le prit alors, le mit en sa compagnie et le conduisit avec lui dans divers voyages à Rome, en Savoie, en Angleterre.
Guillaume quitta le diplomate pour embrasser la carrière des armes. Encore que Rapiout, l’avocat plaidant contre Flavy, ait contesté les exploits que lui attribuait Luillier, et l’ait accusé d’avoir fui comme un lièvre le siège de Meaux, les chroniqueurs s’accordent à dire qu’il fut très brave, et la défense de Beaumont et de Compiègne en sont la preuve ; mais ils s’accordent aussi avec Leclerc pour dire que c'était le plus tyran, et faisant plus de tyrannies et horribles crimes qiCon pût faire ^ Violence, cupidité, luxure, Guillaume ’de Flavy en fut un composé. La plume se refuse à indiquer les détails qui le montrent comme un des monstres féodaux les plus complets d’une époque où ils abondent. En 1437, il enleva, dans une embuscade, un maréchal de France, le comte de Rieu de Rochefort, le traîna de prison en prison^ jusqu’à ce qu’il y mourût. En 1441, il obtint des lettres de rémission pour pareil attentat. Il avait épousé Blanche d’Awrebruche, dame d’Arsy. Pour se mettre en possession de ses biens, il fit mourir beau-père et belle-mère.
L’on n’est pas surpris dès lors que, pour accroître sa fortune qui fut très considérable, il ait mis à contribution ceux dont il était censé le défenseur, non moins que ceux qu’il devait combattre. C’est ainsi qu’en vertu d’une composition les habitants de Reims devaient lui payer 100 écus d’or par mois.
La fin du scélérat fut une dernière tragédie. L’épouse outragée contracta des liens d’intimité avec un chevalier du nom de messire de Lou-