CHAPITRE VI
LA CAPTIVITÉ DE LA VÉNÉRABLE JUSQU’a L’ARRIVÉE A ROUEN.
Sommaire : 1. — Captivité dans le château de Beaulieu. — Tentative d'évasion. — Sa licéité d’après la Vénérable. — Remarques.
IL — I- Beaurevoir. — Sa chapellenie. — Les dames de Luxembourg. — Invitation pressante à quitter le vêtement masculin. — Remarques.
III. — Le saut de la tour de Beaurevoir. — Ce (lu'elle en a dit. — Remarques.
IV. — Les diverses translations de la captive ; le temps probable passé dans chaque prison. — La prison d'Arras, du Crotoy.
La prisonnière passa à Clairoix la première nuit de sa captivité; elle avait été visitée par le duc de Bourgogne et les autres chefs bourguignons et anglais qui vinrent jouir du bonheur de leur capture, et probablement insulter au malheur de celle qu’ils avaient si souvent injuriée dans ses triomphes. La Vénérable fut promptement conduite en un lieu plus fortifié que ne Tétait Clairoix, à Beaulieu en Picardie, un des châteaux de Luxembourg. Voici ce que Tinterrogatoire nous apprend sur ce premier séjour de captivité. Le 15 mars : « Sous la foi du serment prêté, dites-nous comment vous avez pensé échapper entre deux pièces de bois au château de Beaulieu'? — Jf* ne fus jainais prisonnière quelque part, sans que je ne men fusse volontiers échappée. Lorsque j'étais dans le château dont vous parlez, j aurais enfermé mes gardes dans la tour, n eût été le portier qui s en avisa et me rencontra, A ce qu'il me semble, il ne plaisait pas à Dieu que je m'échappe de cette fois; il fallait que je visse le roi des Anglais, comme mes voix me lavaient dit, el comme c'est écrit ci-dessus \
1. Fuit dicta Johanna rcquisita et interrogata sub juramento prædicto et primo qu’elle dist la manière comme elle cuida e.schaper du chastel de Beaulieu, entre deux pièces de boys, respond qu elle ne fut oneques prisonnière en lieu qu’elle ne se eschappasl voulentiers, et elle estant en icelluy chastel, eust confermé ses gardes dedans la tour, n’eust été le portier qui la advisa et la recontra. Item dit, ad ce que il luy semble, que il ne plaisoit pas à Dieu qu elle eschappa pour celle fois, et qu’il falloit qu’elle veist le roy des Anglois, comme ses voix luy avoient dit, et comme dessus (est) escript. {Procès^ p. 103.)
LA CAPTIVITÉ DE LA VÉNÉRABLE JUSQU’A L’aRRIVÉE A ROUEN.
« Avez-vous congé de Dieu ou de vos voix de partir de prison, toutes les fois que bon vous semblera? — Je Fai demandé plusieurs fois; mais je ne Fai pas encore, — Est-ce que maintenant vous partiriez, si vous voyez point (occasion) de partir ? — Si je voyais la porte ouverte, je m'en irais; ce serait le congé de Noire-Seigneur , Je crois fermement que si je voyais la porte ouverte, et mes gardes et les Anglais dam F impuissance de niarrêteVy je penserais que c'est la volonté de Notre-Seigneur, et que Notre-Seigneur tri envoie secours; mais sans congé je ne m'en irais pas, à moins que ce ne fx\t un essai d'évasion, pour savoir si Notre-Seigneur en serait content. Aide-toi, Dieu t’aidera. Je le dis^ pour ce que si je m'en allais, ton ne dise pas que je m'en suis allée sans congé »
L'on ne saurait douter que la Pucelle n’ait vu le roi des Anglais. Durant les cinq ou six mois qu’elle fut détenue à Rouen, le jeune roi de onze ans habitait le château, dont Jeanne occupait un des cachots, dans plusieurs des grandes salles duquel elle fut plusieurs fois conduite pour son procès. On n^aura pas refusé à l’enfant-roi le plaisir de voir dans les fers celle qui lui arrachait du front la couronne de France.
Inutile de faire observer la parfaite orthodoxie des paroles de la Vénérable; mais qu'on remarque comment elle exprime constamment l’espérance d’une délivrance. Si elle n’a pas réussi à Beaulieu, c’est que Notre-Seigneur ne voulait pas qu'elle s’échappât de cette fois. Elle a demandé la permission de s'évader; elle ne l’a pas encore. Si elle s'échappe, que l’on sache bien qu’elle n’a entendu rien faire contre la volonté de iVotre- Seigneur.
D'après Gilles de Roye (IIJ, p. 459), la Pucelle fut conduite à Noyon pour être vue par la duchesse de Bourgogne. Or Isabelle, d’après les registres du chapitre, n’arriva à Noyon que le 6 juin. C’était peut-être dans le transfert de Beaulieu à Beaurevoir qu’elle fut offerte en spectacle k la nouvelle duchesse.
1. Interroguée s’elle a congié de Dieu ou de ses voix, de partir de prison toutes les fois qu’il plaira à elle, respond : « Je l’ay demandé plusieurs fois, mais je ne Tay pas encore. »
Interroguée se de présent elle partiroit s’elle véoit son point de partir, respond s’elle véoit l’uys ouvert, elle s’en iroit, et ce luy seroil le congié de Noslre Seigneur. Et croist fermement s’elJe véoit l’uys ouvert, et ses gardes et les autres Ânglois n’y sceussent résister, elle entendroit que ce seroit le congié, et que Nostre Seigneur luy enverroit secours; mais sen congié ne s’en iroit pas, se ce n’estoit s’elle faisoit une entreprise pour s’en aler, pour sçavoir se nostre Sire en seroil content, et allègue : « Aide-toi, le Ciel l'aidera. Et le dit pour ce que, s’elle s’en aloit, que on ne deist pas qu’elle s’en fusl allée sans congié. (Procès, p. 164.)
Beaurevoir, sur les frontières du Vermandois et du Cambrésis, est à peu près à égale distance de Saint-Quentin et de Cambray, à 25 kilomètres environ. Les Luxembourg y possédaient un château très fort dont on peut voir les fossés en partie comblés, la base des tours, de beaux souterrains bien conservés, et le pourtour, une esplanade aujourd’hui en culture.
Beauevoir^ Beauvoir, bello videre, dans d’anciens documents, ce nom vient sans doute d’un site d’où la vue s’étend à 5 ou 6 kilomètres à la ronde. La Providence ménagea à la captive ce temps de retraite pour la préparer aux horribles luttes de Rouen. Elle y trouva de quoi satisfaire sa piété : des geôlières compatissantes, et un service religieux qui devait aller à son âme avide des longs offices. Dès le xiv® siècle, Valéran de Luxembourg y fonda une chapellenie desservie par quatre prêtres, dont le nombre fut dans la suite porté à sept Ils devaient y célébrer vingt et une messes par semaine au moins. Une devait être chantée chaque jour. L’office devait être chanté en chœur chaque dimanche, à toutes les fêtes des Apôtres et à toutes les fêtes chômées*. Les dames de Luxembourg n’auraient pas mérité le témoignage que la prisonnière va leur rendre, si elles n’avaient pas ménagé à la Vénérable les consolations de la foi. Ces dames étaient demoiselle Jeanne de Luxembourg, tante de Jean de Luxembourg qu’elle institua son héritier, et sœur du bienheureux Pierre de Luxembourg, et avec elle la femme de Jean de Luxembourg, Jeanne de Béthune, mariée en secondes noces et sans enfant de son second mariage. Elle avait une fille du premier mari, de la maison de Bar. La tante était la marraine de Charles V^ll; l’épouse était dans son cœur attachée au parti français.
<( Êtes-vous restée longtemps dans la tour de Beaurevoir? — J'y fus quatre mois, ou environ^, » Cette réponse, faite le 3 mars, prouve que le séjour à Beaulieu n'a dû guère être que de quinze jours, car les registres de Tournay nous diront que la Vénérable était à Arras le 29 septembre. Avant cette question et cette réponse avait eu lieu le dialogue suivant :
« Votre roi, la reine et d'autres de votre parti ne vous ont-ils pas requise de quitter l’habit viril? — Cela nest pas de votre procès. — Quand vous étiez au castrum de Beaurevoir, la môme requête ne vous a-t-elle pas
1. Archives de V Aisne, B. 351, 2, 3. Sur le château de Beaurevoir, voy. Société d'ému^ lation de Cambray, t. XXVllI, p. 305.
2. Interroguée s’elle fut longuement en celle tour de beaurevoir respond qu’elle y fust quatre mois ou environ. (Procès,^. 109.)