LA CAPTIVITÉ DE LA VÉNÉRABLE JUSQU’A L ARRIVÉE A ROUEN
été adressée? — Si vraiment, fai répondu que je ne le quitterais pas^ sans permission de Dieu. Mademoiselle de Luxembourg et Madame de Beaurevoir m'offrirent habit de femme ou du drap pour le faire; je répondis que je nen avais pas le congé de Notre-Seigneur, et quil n'était pas encore temps. — Est-ce que messire Jean de Pressy et d’autres ne vous offrirent point à Arras habit de femme? — Ledit messire et plusieurs autres me l'ont plusieurs fois demandé. — Pensez-vous que vous eussiez délinqué ou fait péché mortel de prendre habit de femme ? — h fais mieux d obéir et de sei'vir mon souverain Seigneur, c est à savoir Dieu. Si j avais dû prendre habit de femme, je l'eusse fait à la requête de ces deux dames plutôt que cT autres dames qui soient en France, excepté una reine^. »
C est sur ces aveux que d’Estivet basa son article XVI ainsi conçu :
Après sa prise, au château de Beaurevoir et à Arras, ladite Jeanne fut charitablement avertie par de nobles personnes, par des notabilités, de quitter Thabit viril et de reprendre les vêtements que ta décence prescrit à son sexe. Elle s’y refusa absolument, et encore, comme il a été dit, elle persévère dans son refus; déclinant pour tout le reste les œuvres du sexe féminin, pour se conduire en tout comme un homme plutôt que comme une femme. »
11 s’attira cette réponse : « Cest vrai, à Arras et à Beaurevoir, fai été biefi admonestée de prendre habit de femme; je P ai refusé et je le refuse encore ;
(plant aux œuvres de femmes, il y a assez d'autres femmes pour ce falre^. »
1. Interrogata an rex suus, regina et alii de parte sud requisiverunt ipsam aliquandè quod habitum virilem deponeret, respondit : « Hoc non est de vestro processu. » Inlerrogala utrum apud castrum de Beaurevoir y fuerilne de hoc requisita, respondit : « llà veraciter. et ego respondi quod non deponerem sine licentia Dei. »
Itmy dit que la demoiselle de Luxambourg et la dame de Beaurevoir lui offrirent abit de femme ou drap à la faire, et lui requirent qu elle le portast; et elle respondit qu elle n’en avoit pas le congié de Noslre Seigneur, et qu’il n’estoit pas encore temps.
Interroguée se messire Jean de Pressy et autres à Arras lui offrirent point d’abit de femme, respond : « Luy et plusieurs autres le m’ont plusieurs fois demandé. »
Interroguée s'elle croist qu’elle eust délinqué ou fait péchié mortel de prendre habit de femme, respond qu’elle fait mieulx d’obéir et servir son souverain Seigneur, c’est assavoir Dieu. Item dit que s’elle le deust avoir fait, elle l’eust plus tôt fait à la requeste de ces deux dames que d'autres dames qui soient en France, excepté saroyne. {Procès, P*
2. Dicta Johanna perantea, post ejus captionem, in Castro de Beaurevoir, et Atrebali plurièsfuit monila cari lativé per nobiles et notabiles personasutriusque sexusde- ^rere habitum virilem, et vestes suo sexui congruas et decentes resumere. Quod omninô facere recusavit et adhuc, ut prædictum est, perseveranter récusât, et cætera opéra farere sexui muliebri convenientia ; in omnibus virum se gerens magisquàm mulierem.
Respond que à Arras et Beaurevoir a bien esté amonnestée de prendre habit de femme, et l’a refusé et refuse encore. Et quant aux autres œuvres de femme, dit que il y a assez autres femmes pour ce faire. {Procès, p. 229-230.)
C’est manifestement par intérêt pour la captive qu’on la pressait à Beaurevoir et à Arras de reprendre des vêtements de femme. Aux yeux de ses ennemis, c’était un délit patent, qui ne permettait pas l’ombre d’un doute sur la nature de l’esprit qui l’animait. A première vue, même les amis de la captive devaient être embarrassés pour la justifier, ne se figurant pas que le Ciel pût autoriser un fait si contraire aux usages, et à leur manière de penser. Voilà pourquoi les amis de la Vénérable la pressaient d’enlever cette arme à ses ennemis. Il ne serait pas étonnant que même de la cour lui fût venue de la part du roi et de la reine une invitation de se conformer à ce qu’on demandait d’elle.
Les réponses de la Vénérable sont à remarquer. Elle ne proteste pas seulement de son obéissance à Notre-Seigneur qui lui a fait ce commandement; en disant qu’il n’est pas encore temps pour elle de quitter le vêtement viril, elle donne à entendre que ce temps viendra. Comme elle le dit ailleurs, ce sera quand sera accompli ce pourquoi elle a été envoyée par Dieu. Elle affirme la continuation de sa divine mission, qui l’absorbe assez pour qu’elle laisse aux autres femmes, qui peuvent bien y suffire, les œuvres de leur sexe.
Il se passa à Beaurevoir un incident plus grave que le port de l’habit viril, le saut du haut de la tour du château. Ecoutons ce que la Vénérable nous en a appris.
Après avoir dit, dans la séance du 3 mars, qu’elle avait été environ quatre mois à Beaurevoir, elle ajouta : « Quarid je sus que les Anglais allaient venir, j'en fus très émue; toutefois mes voix me défendirent plusieurs fois de saillir; et enfin par crainte des Anglais je saillis en me recommandant à Dieu et à la bienheureuse Vierge Marie ; et je fus blessée. Quand je fus saillie^ la voix de sainte Catherine me dit de prendre bon courage, que je guérirais et que ceux de Compiègne auraient secours. Je priais toujours avec mon conseil pour ceux de Compiègne. — Que dîtes-vous quand vous fûtes saillie? — Quelques-uns disaient que j'étais morte. Aussitôt que les Bourguignons s'aperçurent que j'étais vivante, ils me dirent que j'étais saillie. — N’avez- vous pas dit que vous aimiez mieux mourir qu’être en la main des Anglais? — J'ai dit que j'aimerais mieux rendre l'âme à Dieu qu'être en la main des Anglais. — Est-ce qu’alors vous ne vous êtes pas courroucée, n’avez-vous pas blasphémé le nom de Dieu? — Je n'ai oneques maugréé ni saint ni sainte et je n'ai pas coutume de jurer^. »
1. El dist quand elle sceust les Anglois venir, elle fut moult courroucée; et toutes voies ses voix lui défendirent plusieurs fois qu elle ne saillist; et enfin pour la double
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La séance du 14 mars s’ouvrit par cette question : « Quelle fut la cause qui vous fit saillir de la tour de Beaurevoir ? — f avais ouï dire que tous ceux de Compïègne au-dessus de sept ans devaient être mis à feu et à sang, T aimais mieux mourir que vivre après pareille destruction de bonnes gens,, et ce fut tune des causes, Vautre cause, cest que je sus que J'étais vendue aux Anglais et aimais mieux mourir qu'être en la main des Anglais, mes adversaires, — Avez-vous fait ce saut du conseil de vos voix ? — Sainte Catherine me disait presque tous les jours de ne pas saillir et que Dieu ni aiderait et même à ceux de Compiègne, Et je dis à sainte Catherine que,, puisque Dieu aiderait à ceux de Compiègne,, je roulais // être. Sainte Catherine me dit : « Sans faute,, il faut que vous pret< niez tout en gré,, vous ne serez pas délivrée que vous nagez mile roi des Anglais, » Je lui répondais: « Vraiment,, je ne voudrais pas le voir ; j'ai- « merais mieux mourir que d'être mise en la main des Anglais, »
« N’avez-vous pas dit à sainte Catherine et à sainte Marguerite : « Dieu «laissera-t-il si mauvaisement mourir ces bonnes gens de Compiègne? » — Je nai point dit si mauvaisement; mais je leur ai parlé (aux Saintes) en cette manière : « Comment Dieu laissera mourir ces bonnes gens de Compiègne « qui ont été et sont si loyaux à leur Seigneur * ! »
des Anglois, sailli et se commenda à Dieu et à Nostre Dame, et fut blécée. Et quant elle eiist sailli, la voix saincte Katherine lui dist qu’elle list bonne chère, et qu’elle guarirait, et que ceulx de Compiègne airoient secours. Item, dit qu’elle prioit tousjours pour ceulx de (^lompiègne avec son conseil.
Inlerroguée qu’elle dist, quant elle eust sailly, respond que aucuns disoient que elle estoit morte; ettantoust qu'il apparut aux Bourguegnons qu elle estoiten vie, ilz lui disrent qu’elle estoit saillie.
Inlerroguée s’elle dist point qu elle aimast mieulx à mourir que d’eslre en la main des Aiiglois, respond qu’elle aymeroit mieulx rendre l'àme à Dieu que d’estre en la main des Ânglois.
Inlerroguée s’elle se courrouça point, et s’elle blasphéma point le nom de Dieu, respond qu elle n'en maugréa oneques ne sainct ne saincte, et qu’elle n’a point accousluiné à jurer. (Procès, p. 1 10-! 1 1 .)
I. Inlerroguée premièrement quelle fut la cause pourquoy elle saillit de la lourde Beaurevoir, respond qu’elle avoit ouy dire que ceulx de Compiegne, tous jusques à l’àgede VU ans. dévoient estre mis à feu etàsanc, et qu'elle aimoit mieulx mourir que vivre après une telle destruction de bonnes gens; et fut l’une des causes. L’autre qu’elle soeusl qu’elle estoit vendue aux Anglois, et eust eu plus cher mourir que d’estre en la main des Anglois, ses adversaires.
Inlerroguée se ce sault, ce fut du conseil de ses voix, respond, saincte Katherine lui disoit presque tous lesjours qu'elle ne saillist point, et que Dieu luyaideroit, et mesmes à ceulx de Compiègne ; et ladicte Jeanne dist à saincte Katherine, puisque Dieu aideroit à ceulx de Compiègne, elle y vouloit estre. Et saincte Katherine luy dist : « Sans faillie, il faultque prenés en gré, et ne sériés point délivré tant que aiés veu le roy des Anglois. » El ladicte Jehanne respondoit : « Vrayement ! je ne le voulsisse point veoir; j‘ay masse mieulx mourir que d’estre mise en la main des Anglois. »
Inlerroguée s'elie avoit dit à saincte Katherine et saincte Marguerite : « Laira Dieu
« Après que je me fus précipitée, je fus deux ou trois jours sans vouloir manger ; cest que celte chute m avait tellement brisée que je ne pouvais ni boire ni manger. Toutefois je fus réconfortée par sainte Catherine qui me dit de me confesser et de requérir pardon à Dieu pour avoir sailli, et que sans faute ceux de Compiègne auraient secours avant la Saint-Martin d hiver. Et alors je me pris à revenir et recommençai à manger, et je fus aussitôt guérie.
« Alors que vous vous êtes précipitée, pensiez-vous vous tuer? — NON ; mais en me précipitant je me recommandai à Dieu; et par le moyen de ce saut j'espérais échapper et évader délre livrée aux Anglais.
« Quand la parole vous fut revenue, n’avez-vous pas renié et maugréé Dieu et ses saints, ainsi que le porte Tinformation? — Jeu ai pas mémoire, je ne suis pas souvenante d avoir jamais en ce lieu ou en d autres renié Dieu ou ses saints: je ne m*en suis pas confessée, car je n'ai point mémoire de C avoir dit ou fait.
«Voulez-vous vous en rapporter à Tinformation faite ou à faire? — Je m'en rapporte à Dieu et pas éi un autre, et à bonne confession *. »
Le 14 mars, parmi les faits taxés par les examinateurs de péché mortel se trouve le saut de Beaurevoir. Jeanne répondit : « Pour ce qui est du saut de Beaurevoir, je le faisais kox pas dans une pensée de désespoir, mais dans i espérance de sauver mon corps^ et daller secourir plusieurs bonnes gens qui étaient en nécessité. Après le saut, je m'en suis confessée et j'en ai requis merci à Notrc-Seigneur. J'en ai pardon de Notre-Seigneur. Je crois que ce détail pas bien de faire ce saut; mais ce fut mal fait. Je sais par la révélation de sainte Catherine que j'en ai le pardon, après que je m'en
mourir si mauvaiseinenl ces bonnes gens de Compiègne, etc. ? » respond qu’elle n’a point dit si mauvaisement, mais leur dist en celle manière : « Comment laira Dieu mourir ces bonnes gens de Compiègne, qui ont esté et sont siloyaulx à leur seigneur! » (Procès, p. 150-151.)
1. Item dit que, puis qu’elle fut cheue, elle fut deux ou trois jours qu’elle ne vouloit mengier; et mesmes aussi pour ce sault fut grevée tant, qu’elle ne povoit ne boire ne mengier; et toutes voies fut réconfortée de saincte Katherine, qui luy dit qu’elle se confessast, et requérist mercy à Dieu de ce qu'elle avoit sailli; et que sans faiilte ceux de Compiègne aroient secours dedans la Saint-Martin d’yver. Et adoncques se prinst à revenir, et à comrnencier à manger; et fut tantoust guérie.
Interroguée quant elle saillit, s'elle se cuidoit tuer, respond que non ; mais en saillant se recommanda à Dieu ; et cuidoit par le moyen de ce sault, eschaper et évader qu’elle ne fust livrée aux Ânglois.
Interroguée se, quant la parolle luy fut revenue, elle regnoia et malgréa Dieu et ses sains, pour ce que ce est trouvé par l'informacion, comme disoit l’interrogant, respond qu’elle n’a point de mémoire oü qu’elle soit souvenant, elle ne regnoia ou malgréa oncques Dieu ou ses sains, en ce lieu ou ailleurs ; et ne s’en est point confessée, quar elle n’a point de mémoire qu’elle l’ait dit ou fait.
Interroguée s’elle s’en veult raporter à l’informacion faicte ou à faire, respond : <( Je m’en rapporte à Dieu et non à aultre, et à bon ne confession. » (Procès, p. 151-153.)