‹ La vraie Jeanne d'ArcChapitre 57 sur 296 · LA CAPTIVITÉ DE LA VÉNÉRABLE JUSQU’A L’ARRIVÉE A ROUEN · texte numérisé non relu

LA CAPTIVITÉ DE LA VÉNÉRABLE JUSQU’A L’ARRIVÉE A ROUEN

sommes parfaitement en droit d'adoucir cette expression, comme nous le faisons pour une foule d'expressions de l’Ecriture sainte bien plus fortes, et d’entendre une très forte tentation. Elle ne craint pas d’avouer d'ailleurs avoir mal fait et avoir contristé ses Saintes.

Etait-ce faute mortelle ? Encore qu’elle dise d’une manière fort touchante qu’elle s'en rapporte à Notre-Seigneur, — lui seul peut juger l’acte concret, — cependant il est consolant de se rappeler qu’elle dit ailleurs espérer n’avoir jamais commis de faute mortelle.

Quand et dans quelles circonstances la Pucelle a-t-elle quitté Beaurevoir?

C’est le 44 juillet que Caiphe-Cauchon sommait à Compiègne Jean de Luxembourg d’avoir à livrer sa captive pour la somme qu’il aurait touchée si, au lieu de la Vierge-Guerrière, il avait eu un roi entre ses mains. Mais, dit l’Abréviation du procès (III, p. 283), Luxembourg ne voulait pas y entendre^ ni la bailler à nulle fin. Il est à présumer qu’il était détourné, par sa tante et par sa femme, d’un acte qui devait livrer son nom à la réprobation des siècles. Cauchon. dans son reçu, mentionne des voyages en Flandre et à Beaurevoir pour le fait de la Pucelle. Le comte de Ligny était devant Compiègne dès le commencement du siège; il en eut la conduite dès le mois d’août, le duc de Bourgogne ayant dès lors quitté l’armée pour aller recueillir la succession litigieuse de son cousin le duc de Brabant. N’est-il pas vraisemblable que c’est pour peser sur les dames de Luxembourg que Cauchon aura fait le voyage de Beaurevoir, mentionné dans sa quittance? Il a poussé jusqu’en Flandres; n’était-ce pas pour s’aboucher au sujet de la captive avec le duc de Bourgogne ? L’on n’a pas remarqué que ce dernier en a été assez longtemps le gardien avant qu’elle ait été livrée aux Anglais. On verra par les livres de compte de Tournay que la Vénérable était à Arras dès le 29 septembre. La santé de la demoiselle de Luxembourg allait s'affaiblissant, puisque, par son testament du 10 septembre, elle instituait Jean de Luxembourg son principal héritier et mourait le 13 novembre de cette année 1430. La complication de ces faits a pu influer sur la translation de la prisonnière à Arras, ville qui relevait immédiatement du duc de Bourgogne.

Combien de temps y a-t-elle été détenue ? Il semble que c’est durant près d’un mois. Ün texte déjà cité nous apprend que, dans cette ville, elle a été sollicitée, dans des vues bienveillantes, par le sire de Pressy et d'autres encore, de reprendre les vêtements de son sexe. Par l’interrogatoire du 3 mars, nous savons encore cette circonstance : <( N’avez-vous

L\ VIERGE-GUERRIÈRE D’APRÉS SES AVEUX

pas VU, lui fut-il dit, n’avez-vous pas fait faire un portrait ou image de votre personne, à votre ressemblance? — A Arras^ je vis en la main d un Écossais une peinture; elle était à ma ressemblance ; j'étais peinte toute armée y un genou en terre, présentant une lettre à mon roi. Jamais je ne vis (T autre image à ma ressemblance, ni n'en fis faire\ »

Et encore le 30 mars : « ABeaurevoir,àArras, ou ailleurs, n’aviez- vous pas des limes ? — En a-t^on trouvé sur moi? Je nai pas d'autre chose à répondre^, »

Ces faits, qui semblent indiquer un séjour assez prolongé, sont corroborés par des documents produits au volume précédent. Les États de Normandie volèrent en août une somme destinée à payer l’achat de la Pucelle. Le receveur général de cette province donnait, dès le 3 septembre, des ordres pour que cet impôt fût recouvré dès la fin du même mois. Ce n’est Cependant que le 20 octobre que le trésor royal se vidait de ses espèces d’or pour avoir la Pucelle (t. III, p. 560-561). On ne l’avait donc pas encore. Les espèces versées dans les derniers jours d’octobre, la Vénérable sera passée entre les mains des Anglais qui l’avaient achetée et payée.

Elle a été conduite d’Arras au Crotoy, par Drugy où elle a fait une halte (III, p. 379, 381), probablement d’une nuit seulement. Sur le séjour au Crotoy, le procès-verbal ne nous fournit que ces paroles de la Voyante : « La dernière fois que je vis saint Miche f c était lorsque je quittais Le Crotoy ; je ne l'ai pas vu très souvent. » Ces paroles étaient dites le 3 mars. Parmi les témoins cités à la réhabilitation, on entendra Aymond de Macy déposer que le chancelier de l’église d’Amiens, Nicolas de Quiefville, détenu au Crotoy, y célébrait la messe et que Jeanne y assistait très souvent. Elle se confessait au savant ecclésiastique qui, dans la suite, ne tarissait pas d’éloges sur la piété et les autres vertus de la captive. Deux autres pièces nous semblent indiquer qu’à la date du 21 novembre la Pucelle était encore au Crotoy. Ce sont les lettres de l’université de Paris à Pierre Cauchon et au roi d'Angleterre. Les universitaires constatent que la Vénérable est présentement entre les mains du roi d’Angleterre, mais ils se plaignent de ce que l’autorité ecclésiastique n’est pas saisie. Ils demandent que Jeanne soit soumise au jugement de l’évêque de Beauvais et de l’Inquisition, et conduite à Paris pour

1. Interroguée s elle avoit point veu, ou lait faire aucuns ymaiges ou painctures d’elle et à sa semblance, respond qu’elle vit à Arras une paincture en la main d’un Escot, et y avait la semblance d’elle toute armée, et présentoit unes leclres à son roy, et estoit agenouillée d’un genouil. Et dit que oneques ne vit ou fist faire autre ymaige ou paincture à la semblance d’elle. (Procès ^ p. 100.)

2. Interroguée se à Beaurevoir et Arras, ou ailleurs, elle a point eu de limes, respond : « Se on a trouvé sur moy, je ne vous en ay autre chose à respondre. » [ProcèSy p. 326.)

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que la cause soit examinée dans la ville où les doctes abondent. Il est très convenable que réparation des scandales de cette femme soit faiie^ au lieu où les faits d icelle ont été divulgués et notoires excessivement. Cela semble indiquer que la Vénérable n’avait pas encore été transférée à Rouen. On hésitait peut-être au conseil royal pour introduire un procès en matière de foi, et aussi sur celui qui devait le faire, sur les bases à lui donner.

Le Crotoy était d’ailleurs une place qui offrait au gouvernement anglais toute garantie que la prisonnière ne lui échapperait pas. Le château était très fort, au bord de la mer, au sein des possessions anglaises. Toute tentative d’évasion, ou de délivrance de vive force, était absolument impossible. D’après le père Ignace de Jésus-Maria, Jeanne n’aurait été tirée du Crotoy que le 13 janvier 1431 (III, p. 370). La date est trop reculée. Dès le 28 décembre, Cauchon se faisait donner des lettres de territorialité par le chapitre de Rouen ; dès le 3 janvier, le roi d’Angleterre ordonnait que la prisonnière fût livrée à Cauchon toules les fois qu il la demanderait, en vue de l’interroger. Le 9 janvier, l’évêque convoquait un certain nombre de docteurs et avec eux constituait les officiers judiciaires. Ces actes supposent la présence de Jeanne à Rouen; elle a dû y arriver dans la dernière quinzaine de décembre.

Les stations faites dans les diverses prisons pourraient avec grande vraisemblance être ainsi déterminées : quinze jours à Beaulieu, près de quatre mois à Beaurevoir, un mois environ à Arras, près de deux mois au Crotoy, entre cinq ou six mois à Rouen.

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