‹ La vraie Jeanne d'ArcChapitre 64 sur 296 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

ÉTENDUE DE LA MISSION QUE SE DONNAIT LA PUCELLE

Sommaire : I. — Obscurité et malaise produits dans l'esprit par la thèse que la mission finissait à Reims. — Rien n’est plus contraire aux paroles et à l’attitude de la Pucelle durant toute sa carrière, et notamment pendant son procès. — Les preuves.

II. — Jusqu’au procès de réhabilitation, personne ne l'avait soupçonné. — Onn’en trouve pas trace dans les mémoires écrits pour la réhabilitation. — Bréhal ne mentionne ce sentiment que pour affirmer, à trois reprises, qu’il est contraire aux paroles de la Pucelle. — La Pucelle prévoyait que sa mission pouvait ne pas être entièrement accomplie. — Les auteurs du xvi« siècle et les auteurs étrangers ne supposent nullement que la mission finissait à Reims.

III. — La mission de la Pucelle exigeait delà part de son parti une libre coopération matérielle et morale. — Les grands théologiens ont annoncé, même avant l’interruption, que le défaut de cette coopération pouvait amener la suspension des faveurs divines. — Basin l’explique ainsi après l’événement.

IV. — La Pucelle n’a pas demandé à se retirer après le sacre. — Absurdité de dire que Charles Vil l’a forcée à rester; que ses maîtresses célestes l’ont laissée libre de continuer. — Les voix ont parlé après le sacre, autant ou plus que précédemment. — Si la mission finissait à Reims, il faudrait dire que la Pucelle est tout orgueil, qu'elle est séditieuse. — Le supplice de Rouen serait excusé.

V. — Combien c'est à tort que l'impiété en prend occasion de blasphémer. — Double espèce de prophétie, de prédestination et de commination : exemples tirés de l’Écriture. — Il est manifeste que la première condition était que l’on suivit la direction de la Vénérable j or elle a été manifestement contrariée. — Si l’impiété a le droit de jeter la pierre à Charles VIL

La mission de la céleste envoyée finissait-elle à Reims ? L’école régalienne, dont la loi était de faire de Thisloire une adulatrice de la royauté, avait fini par imposer celte donnée. Depuis le règne trop vanté où le culte de la royauté devinldeTidolâtrie, jusque vers le milieu du xix® siècle, on n’en trouve pas d’autre dans nos histoires. L’on ne compte pas les historiens de second ordre, les orateurs, les professeurs, qui l’ont reproduite avec la plus entière bonne foi. L’auteur est du nombre de ces derniers. Ce qui en résultait d’obscurité sur la céleste figure, alors surtout qu’on nous disait que la martyre s’était rétractée le 24 mai, et le matin de son supplice, quel admirateur de la Libératrice ne l’a ressenti?

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C'était un cauchemar interrompant une vision du Ciel, et faisant douter de la vision elle-même. Gloire à Dieu, à la lumière des documents, ces ombres aussi malsaines que douloureuses se dissipent enfin, et si les épais volumes de la Vraie Jeanne d* Arc contribuent à faire disparaître pour jamais Téchafaudage de fables inventées à ce sujet, l’auteur aura atteint un des premiers buts de son travail.

La Vénérable seule connaissait l’étendue de sa mission. Or depuis son entrée en scène, jusqu’à son supplice, elle n’a pas varié ; elle a dit être suscitée pour l’expulsion entière de l’envahisseur, et plus encore; non seulement elle n’a pas cru que la mission glerkière donnée par le Ciel FINISSAIT A Reims, mais durant tout le procès de Rouen, elle a cru, professé que celte mission durait toujours. Avant le procès pour la réhabilitation, où Dunois a émis la conjecture de la fin de la mission à Reims, aucun contemporain n’a eu pareille pensée.

Nous avons entendu la Vénérable dire que l’Ange qui portait la couronne, c’est-à-dire saint Michel parlant par sa bouche, certifiait au roi

qu’il AURAIT TOUT LE ROYAUME DE FraNCE ENTIÈREMENT, MOYENNANT SON LAREUR

A ELLE, ETou’iL LA MIT EN BESOGNE {suprdy p. i 6). Aiusi le Comprit d'Estivet, et, loin de le démentir, l’accusée cette fois ne fit que confirmer la vérité du fond de son assertion. L’article XVII du réquisitoire est ainsi conçu ; « Jeanne, arrivée en présence de Charles, lui fit trois promesses, entre plusieurs autres : la première, qu’elle lerait lever le siège d’Orléans ; la seconde, qu’elle le ferait couronner à Reims; la troisième, qu’elle le vengerait de ses ennemis, et qu’elle saurait bien ou les faire périr, ou les expulser tant les Anglais que les Bourguignons *. » Que répond l’accusée? « Je confesse que de par Dieu, je portai a mon roi les nouvelles que Notre Sire lui rendrait son royaume, et le ferait couronner à Reims, et lui ferait mettre hors ses adversaires. En cela, je fus messagère de Dieu ; qu ii me mît à V œuvre; que je lèverais le siège d'Orléans, Je parlais de TOUT LE ROYAUME*; et qiie si monseigneur de Bourgogne et les autres sujets du royaume ne venaient (i l'obéissance, le roi les y ferait venir par force, »

1. Cum dicta Johanna devenit ad præsentiam dicli Karoli... inter nlia, tria sibi proinisit, primum quod levaret obsidionem Aurelianensem ; secundum quod faceret eum coronari Remis; et tertium quod vindicaret eum de suis adversariis; eosque omnes suàarte aut interficeret aut expelleret de hoc regno, tàm Anglicos quàm Burgundos. (Procès, p. 231.)

2. Bespond qu’elle confesse qu’elle porta les nouvelles de par Dieu à son roy, que .Nostre Sire lui rendroit son royaume, le feroit couronner à Bains, et meclre hors ses adversaires. Et de ce fut messagier de par Dieu ; et qu’il la meisl hardiemenl en œuvre ; et qu'elle lèveroit le siège de Orléans, item dit qu’elle disoit tout le royaume, et que, se monseigneur de Bourgongne et les autres subgects du royaume ne venoient en obéissance, que le roy les y feroit venir par force. {Procès, p. 232.)

L’on doit remarquer que d’Eslivet n’entend pas exposer toutes les promesses de la Vénérable. Inter alia^ promisit.

La lettre aux Anglais est pleine de cette idée que la Pucelle vient pour la totale expulsion des envahisseurs. Elle est envoyée, dit-elle, pour recevoir les clefs de toutes les viLLEsrfe France qu'ils ont forcées et violées^ pour les bouter hors toute France; il n’y est pas question de Reims, mais de l’entrée du roi à Paris. Malgré quelques variantes qui n’atteignent pas le fond, l’authenticité de cette lettre est indéniable. Certaine d’être envoyée par Dieu, la jeune fille y parle avec la force et la véhémence que lui donnait justement la puissance divine dont elle se savait investie, encore que les mots et la contexture de la phrase accusent la paysanne connaissant mal la langue française. Même dans les auteurs inspirés, le Saint-Esprit laisse à ceux qui lui servent d’organe leur caractère personnel ; et la langue du berger Amos n’est pas celle d’Isaïe qui a vécu à la cour;

La Pucelle verse-t-elle le vin de bienvenue aux seigneurs de Laval à Selles, elle leur dit que bientôt elle le leur fera boire à Paris (III, p. 314).

Les trois seigneurs angevins écrivent le jour même du sacre aux deux reines {la mère et la fille) : « La Pucelle ne fait nul doute qu’elle ne mette Paris à l’obéissance (III, p. 366). »

Ce même jour, elle annonce au duc de Bourgogne que s’il ne fait pas la paix, ce sera « grande pitié du sang qui sera versé de ceux qui viendront contre nous » {suprà, p. S9).

Elle a marché sur Paris, comme elle a marché sur Reims : la manière dont elle parle de la trêve qui interrompt ses victoires dans la lettre du 5 août aux habitants de Reims, serait de l’orgueil poussé jusqu’à la démence, si elle croyait sa mission finie [suprà^ p. 61). Un accident imprévu a forcé Charles VII de reprendre sa carrière victorieuse ; non seulement la Vénérable s’en réjouit, elle date sa lettre des champs^ au chemin de Paris.

Le 22 août, elle écrit au comte d’ Armagnac qu’elle lui répondra quand elle sera à Paris {suprà, p. 64). Non seulement, en venant à Saint-Denys, elle avait promis de prendre Paris ; mais même après l’échec que la cour lui a ménagé le 8 septembre, elle veut recommencer le lendemain. Ses voix lui disent de ne pas se retirer ; elles ne l’autorisent à s’éloigner que lorsqu’il est impossible de Iriompher du parti pris des politiques et des envieux ; que l’on va jusqu’à ruiner les préparatifs d’une nouvelle attaque, le pont jeté sur la Seine. Elle rétrograde alors, mais fort mécontente, contrainte qu’elle est par les seigneurs {suprà^ p. 67).

Plusieurs documents contemporains nous affirment qu’elle était fort peinée de l’oisiveté à laquelle elle fut condamnée durant plusieurs mois,

ÉTENDUE DE LA MISSION DE LA PUCELLE

si bien que, d’après Perceval de Cagny, elle s’est échappée de la cour, sans prendre congé du roi.

La persuasion que sa mission n’est pas finie parait dans tout le procès. C'est ce qui lui fait interpréter dans le sens d’une délivrance matérielle la délivrance par le martyre, promise pourtant de la manière la plus claire, puisque, par cette délivrance, elle devait enfin entrer en Paradis*. Elle a refusé aux dames de Luxembourg de quitter le vêtement masculin, parce qu'il n’est pas temps encore [suprà, p. 99). Le 13 mars ; « Pensiezvous mal faire en prenant habit d’homme? — Non, et si fêtais en Vautre parti, et en cet habit dhomme^ il me semble que ce serait un des grands biens de France de faire comme je faisais au devant de ma prise^, » Parler ainsi sans avoir une mission divine, c’eût été tout orgueil; et, le 17 mars : a Si on me laissait aller en reprenant habit de femme, je me mettrais aussitôt après en habit d homme, et ferais ce qui ni est commandé. Pour rien au monde je ne ferai le serment de 7ie me point armer, et de ne pas me mettre en habit d homme, afin de faire le plaisir de Notre-Seigneur » Enfin, le 2 mai, elle disait : « Quand j’aurai fait ce pour quoi je suis envoyée de par Dieu,

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