Procès, p
ÉTENDUE DE Lk MISSION DE LA PÜCELLE.
plus compétent, Tàme d’une si grave affaire, Bréhal, le seul qui eut en mains tous les documents, les autres n’ayant, ainsi qu’ils le disent, qu’un sommaire de la cause. La déposition de Dunois avait dû attirer particulièrement l’attention de l’Inquisiteur, tant à cause de la gravité du témoin que de sa compétence. Il n’a pas été ébranlé, et c’est à trois reprises que, dans son mémoire, il émet, avec la modération commandée par les égards dus à celui qu’il contredisait, un sentiment contraire à celui du grand capitaine.
Au chapitre vi de la I'® partie, il justifie le refus de Taccusée de quitter l’habit masculin, et il termine par ces mots : « Par ses réponses quand elle était ain'^i pressée, on voit qu’elle comptait ou qu’elle insinuait que sa mission pouvait bien ne pas être finie (I, p. 492). Sperabat siquidem aut innuebaty cura de dimittendo habiixim sollicitaretur , legacionem suam fortè nondum impletam esse (M‘‘ 8838, f* 183”).
Au chapitre vu, après avoir dit que Jeanne insistait surtout sur la délivrance d’Orléans et le sacre du roi, il ajoute : « Je serais porté à regarder les œuvres accomplies après celles-là comme de surérogation, s'il n’était pas démontré par ses paroles que dans la suite elle a été constamment assistée par ses voix (I, p. 501). Quæ autem proindè gessit superogala viderentury nisi ex suis dictis constaret quia et postmodum
4CG1TER VOCÜM SUARLM CONSOLACIONES HABUIT [Ib, P 185”). »
Bréhal nous dit que la Vénérable insistait surtout sur la délivrance d’Orléans et le sacre à Reims ; c'est possible, et c’est vrai, si l’on s’en ^ tient aux dépositions entendues à la réhabilitation; mais cela ne nous semble pas exact, si l’on s’en rapporte aux documents écrits pendant quelle était sur la scène, et à celles de ses paroles qui nous sont parvenues. La délivrance d’Orléans n’était que le prélude et le signe des merveilles qui devaient suivre. Le recouvrement de Paris et la totale expulsion des Anglais étaient annoncés avec la même certitude que la délivrance d’Orléans et le sacre de Reims. Le lecteur n’a qu’à revoir les documents cités pour former sa conviction. Mais ces documents n’étaient pas encore du domaine public et nous pouvons affirmer que nous sommes aujourd’hui plus riches en pièces originales que ne l’était Bréhal luimême.
Bréhal est encore plus explicite au chapitre viii de sa seconde partie. Parlant de nouveau du vêtement viril, il dit : « La conclusion de ses réponses était que ce vêtement convenait aux fins de sa mission, que, COMME IL EST MANIFESTE, elle ne croyait pas encore terminée (I, p. 567). Inferem qxiod habitus ille finibus suæ legacionis congruebaiy qüam necdlm, ut apparety peragtam credebat (P 197”). »
Qu’après ces textes, un homme indubitablement honnête se persuade
et imprime que d'après Bréhal la mission finissait à Reims, ce n'est pas une mince preuve de ce que peuvent même sur un homme de bonne foi un préjugé invétéré, et une idée arrêtée. La réhabilitation n’a été sérieusement entreprise que lorsque les Anglais ont été entièrement expulsés, même de la Guyenne, et ne possédaient plus en France que Calais. Paris avait été recouvré en 1436, le duc d’Orléans délivré en 1 440, l’Aquitaine définitivement conquise en 1452. La Pucelle disait que si elle venait à mourir avant que fût accompli ce pour quoi Dieu l’avait envoyée,... nonobstant sa mort tout ce pourquoi elle était venue s’accomplirait ^ Combien de fois, même durant son procès, n’a-t-elle pas annoncé à ses ennemis leur totale expulsion ! Les auteurs des mémoires insistent sur la réalisation de ces prophéties ; mais, Bréhal excepté, aucun ne se demande où finissait la mission de la martyre. Cela n’était pas nécessaire pour le besoin de la cause, et l'on évitait de soulever de délicates questions, sur lesquelles il était alors plus qu’aujourd'hui difficile et périlleux de faire la lumière.
Ce serait une erreur de penser qu’après la réhabilitation, l’explication de Dunois a entraîné les historiens. Il n’en est rien. Le plus grand nombre d’entre eux, Gaguin, Meyer, Nicole Gilles, Pasquier, n’ont pas même l’air de soupçonner pareille hypothèse. Hasardée comme possible dans la première partie du xvii® siècle, ce n’est qu’à partir de la seconde moitié qu’elle prend, pour deux cents ans, possession des livres d’histoire , et de la chaire, d’où elle a eu pour échos ceux qui, ne pouvant remonter aux sources, sont nécessairement contraints de s’en rapporter à ce qu’enseignent les hommes réputés les plus doctes. Aucun de ceux des étrangers qui ont parlé de la Vénérable au xv® siècle n’a pensé que la mission finissait à Reims.
La Vénérable n’a jamais prétendu forcer les Anglais à lever le siège d’Orléans sans le libre concours des intéressés ; encore moins mener malgré eux le roi et sa suite à Reims. Le proverbe : Aide-toi, le Ciel (aidera, a une signification très chrétienne, et nous avons entendu la Vénérable le citer. Notre-Seigneur, pour nourrir les foules au désert, au lieu de créer pains et poissons, se fait apporter ceux que possédait Philippe, et choisit de les multiplier miraculeusement. Il n’en est pas autrement, même lorsque nous ne pouvons aboutir que par un miracle. Comme le disait la sainte enfant, les hommes bataillent et Dieu donne la victoire.