Hï, p
ÉTENDUE DK LA MISSION DE LA PUCKLLE
Dès la première entrevoie elle dit au Dauphin : Dieu m'envoie pour le faire couronner à Reims, si tu le veux, si vis ; elle demande des hommes d armes, et ce n’est ni sans combat, ni même sans blessures qu'elle leur garantit la victoire.
En dehors de cette coopération matérielle, elle demandait des dispositions morales plus difficiles à obtenir. Le roi, les hommes d’armes, la cour, la nation tout entière, devaient se rendre dignes des faveurs du Ciel. La céleste envoyée demandait des réformes ; et d'après l’indication du savant Gerson, elles étaient fort étendues. Encore que le passage ait été traduit dans notre premier volume, il est important de le reproduire, puisque si l’on n’a pas ces conditions présentes à la pensée, l’on ne comprendra ni l’histoire, ni la mission de la Libératrice. A la suite de diverses considérations qui, d’après l’éminent théologien, établissent la divinité de la mission, le docte chancelier ajoute : « II y a encore à considérer les quatre enseignements de l’ordre civil et religieux donnés par la Pucelle : le premier regarde le roi et les princes du sang ; le second, la milice du roi et des communes ; le troisième, les ecclésiastiques et le peuple ; le quatrième, la Pucelle elle-même. Tous n’ont qu'une seule et même fin, nous amener à bien vivre ; dans la piété envers Dieu, la justice envers le prochain, dans la sobriété, c’est-à-dire la vertu et la tempérance envers nous-mêmes.
« Le quatrième avertissement, en particulier, demande que la grâce que Dieu nous accorde dans la Pucelle ne soit ni pour elle, ni pour les autres un sujet de vanité, d’enflure, de profits mondains, de haines des partis, de séditions, de querelles, de vengeance du passé, d’ineptes jactances. — Cette faveur doit être reçue dans un esprit de mansuétude, de supplication et de reconnaissance ; chacun doit libéralement contribuer de ses biens, de ses efforts au but voulu de tous ; ce but, c’est que la paix revienne dans les foyers; et que, délivrés de la main de nos ennemis par la bonté de Dieu, nous marchions en sa présence dans la sainteté et la justice tous les jours de notre vie. Amen. A Domino factum est istud, »
Pancrace Justigniani, par une lettre du 9 juillet, transmettait de Bruges à Venise d’intéressants détails sur cette réforme exigée par la Pucelle (lli, p. 584-583). On en trouvera de semblables plus loin, dans la chronique si autorisée d’Ebérard de AVindecken, dans les dépositions du duc d’Alençon, de Paquerel.
De nombreux chroniqueurs nous ont dit comment à Blois, avant de se mettre à l’œuvre, elle exigea des hommes qu’ils allassent à confesse, et se défissent de leur bagage de péché. Les témoins que nous allons entendre sont unanimes pour nous rappeler avec quelle énergie elle
poursuivit le péché sous toutes ses formes, le péché qui, disait-elle, fait perdre les batailles.
Aussi Gerson, qui écrivait après la délivrance d’Orléans, insiste-t-il pour que le péché ne vienne pas interrompre le cours des faveurs divines. Dans un Traité d’ailleurs fort court, il y revient à deux reprises : « Quand môme, ce qu’à Dieu ne plaise, écrit-il, l’attente de la Pucelle et la nôtre seraient frustrées dans leurs espérances, il ne faudrait pas en conclure que ce qui a été accompli est l’œuvre du démon, ou ne vient pas de Dieu. Notre ingratitude, nos blasphèmes, une autre cause, pourraient faire que, par un secret mais juste jugement de Dieu, nous ne vissions pas la réalisation de tout ce que nous attendons. Puisse sa colère n’ôtre pas provoquée sur nous, et sa miséricorde faire tout aboutir à bien*. »
Semblable crainte était l’unique préoccupation du pieux chancelier, ainsi que cela ressort de la conclusion de ses pages : « Que le parti qui a la justice de son côté ait pour unique souci de ne pas arrêter par son incrédulité^ par son ingratitude^ par d’autres prévarications le cours du bienfait divin, dont il a déjà reçu des effets si manifestement merveilleux ; c’est le malheur qu’après tant de promesses reçues, s'attirèrent, selon les livres saints, Moyse et les fils d’Israël »
Jacques Gelu, archevêque d’Embrun, termine son Traité sur la Pucelle^ écrit en mai 1429, par une exhortation au roi à suivre humblement les avis de la Vénérable, à éviter tout ce qui pourrait offenser l’inBnie Majesté, à multiplier ses bonnes œuvres, pour que le Seigneur n’ait pas de motif de retirer sa main, mais bien de continuer sa grâce (I, p. 51-52).
Le même archevêque, à la nouvelle de la prise de la Pucelle, veut que l’on se demande si les péchés du roi ou du peuple ne sont pas la cause de ce malheur, et que l'on fasse des expiations (I, p. 74).
C’est l’explication que suggère Thomas Basin dans les chapitres de V Histoire de Charles VII consacrés à la Libératrice (III, p. 243).
Le clerc de Spire, qui écrivait avant le sacre, non seulement pensait comme tous les théologiens du temps, que les péchés du roi et du peuple pouvaient interrompre les victoires que Jeanne remportait ; mais encore prévoyait qu’il en serait ainsi (I, p. 72).
Il n’y a pas jusqu’à Régnault de Chartres, qui, dans les lettres aux Rémois, analysées par Jean Rogier, n’impute au péché l’interruption
1. Propler nostram ingratiludinem et blasphemiam, vel aliundê, juste Dei judicio licet occulte, posset contingere frustratio exspectationis nostræ inirâDci, quam avertat à nobis, et benè omnia vertat. (Procès^ t. 111, p. 303.)
2. Tantummodo caveat pars habens justam causam, ne per incredilitatem et ingra- TiTi DiNEM VEL ALIAS ixjusTiTiAs faciat irritum divinum tàm patenter et mirabiliter auxilium inchoatum, prout in Moyse et liliis Israël, post collata divinitùs tôt promissa, legimus contigisse. (Procès, p. 309.)
. ÉTENDUE DE LA MISSION DE LA PllGELLE.
de la mission. Seulement, c’est sur la poitrine de Jeanne qu’il fait le meâ culpd : elle a été prise parce qu’elle faisait tout à son plaisir. Elle s* était constituée en orgueil^ portait de riches habits,, faisait sa volonté. Que le chancelier parle de lui-méme, ou qu’il répète les paroles de l’imbécile berger du Gévaudan, il n’est pas douteux qu’il ne veuille expliquer aux échevins de Reims l’interruption d’une mission que l’on ne croyait pas finie.
L’archevôque-chancelier rejetait sur la céleste envoyée le péché qui était surtout le sien. Puisque la Vénérable était, d’après lui, suscitée par Dieu, sa volonté était l’expression de la volonté de Dieu ; et comme l’enseignait l'archevêque d’Embrun, et le proclament la raison et la foi, il fallait suivre aveuglément sa direction. Or, après le sacre, personne ne l’avait plus contrecarrée que le chancelier. A cette direction il avait opposé sa diplomatie. De là l’essai d’une justification qui est en contradiction avec la divinité de la mission qu’il avait reconnue à Poitiers, que confirmèrent les merveilles qui suivirent, qu’il reconnaît, alors que, au lieu de s’accuser lui-même, il accuse la Vénérable.
Donc, au point de vue théologique, l’interruption de la mission divine n’a rien qui ne soit parfaitement explicable. Cette mission était essentiellement conditionnelle, subordonnée à la coopération matérielle et morale que les intéressés devaient lui prêter. La coopération a certainement fait défaut ; et c’est ce qui nous amène à faire justice de plusieurs hypothèses gratuites mises en avant par les partisans de la fin de la mission à Reims.
La Vénérable, disent-ils, aurait voulu se retirer après Reims, mais le roi lui aurait enjoint de rester; Jeanne aurait •consulté ses voix qui l’auraient laissée libre; elle aurait obtempéré aux désirs du roi, mais les voix auraient cessé de se faire entendre.
Qu’il me soit permis de dire qu’après quinze ans d’étude des sources de la céleste histoire, je n’ai pas trouvé la moindre preuve d’une seule de ces assertions.
La Libératrice aurait demandé à se retirer? mais le Journal du siège,, la seule chronique qui insinue que la mission de Jeanne se bornait à la délivrance d’Orléans et au sacre, n’ose pas l’affirmer. Amplifiant la Chronique de laPucelle,, qu’il a suivie depuis le départ de Gien, il écrit que, lorsque le roi fut sacré, Jeanne s’agenouilla, et l’embrassant par les genoux, elle lui dit en pleurant à chaudes larmes : « Gentil roy, ores est exécuté le plaisir de Dieu qui voulait que levasse le siège d'Orléans, et que vous amenasse en ceste cyté de Reims recevoir votre saint sacre, en
montrant que vous estes vray roi, et celuy auquel le royaume doit appartenir, et moult faisait grand pitié à tous ceulx qui la regardaient. »
Encore que Fauteur du Journal fasse intervenir la levée du siège d’Orléans dont, d'après la Chronique de la Pucelle^ la Vénérable ne parla pas, qu’y a-t-il là, sinon la constatation que Charles est le vrai roi? Où est la demande de se retirer? On la cherche vainement.
D’après la Chronique et le Journal, elle aurait dit quelques semaines plus tard : « J’ai accompli ce que Messire m’a commandé, de lever le siège d’Orléans, et de faire sacrer le gentil roi; je voudrais qu’il voulût me faire ramener auprès de mon père et de ma mère, » etc. Que l’on remarque que ces paroles ont été dites seulement devant Dunois et Régnault de Chartres. Or, Dunois ne lui fait nullement dire : fai accompli ce que Messire tria commandé, de lever, etc.; mais seulement : Combien je serais aise que ce fût le plaisir de Dieu mon créateur que je me retirasse, et posasse les armes, etc. Ce n’est donc pas le bon plaisir de Dieu qu’elle se retire; Dieu veut qu’elle reste; et pourquoi, sinon parce quelle n'avait pas accompli tout ce que Dieu lui commandait? Même en admettant la phrase des deux chroniqueurs, la Pucelle ne dit pas qu’elle a accompli tout le bon plaisir de Dieu; elle en a accompli une partie; elle désirerait qu’il se contentât de cette partie, et qu’il lui fût permis de quitter une carrière dans laquelle elle n’est entrée et ne reste qu’en faisant taire ses répugnances; c’est le sentiment que déjà elle exprimait à Vaucouleurs. Loin qu’il y ait là une preuve que c’était la fin de la mission, il en ressort manifestement le contraire, puisque Dieu lui ordonnait de continuer.
Ainsi pas l’ombre d’une demande de se retirer; mais seulement le désir qu’il lui fût permis de se retirer. Charles VII n’a pas eu à refuser une requête qui ne lui a pas été adressée; nulle trace de cette demande et de ce refus.
Charles lui aurait refusé l’autorisation de se retirer? ce serait donc pour la rendre témoin d’une politique diamétralement opposée à celle que préconisait la céleste envoyée ! Sans doute, jusque-là, le jeune prince, sous la pression de La Trémoille et de son entourage, s’était montré hésitant; la Pucelle avait même subi plusieurs refus, tels que l’admission du Connétable, la capitulation accordée malgré elle à Auxerre. Sous les murs de Troyes on avait été sur le point de rétrograder ; elle avait cependant fini par l’emporter, et, contre l’avis des courtisans intéressés, elle avait mené le Dauphin jusqu au sacre; mais après le sacre, c’est la politique des conseillers qui prévaut. Au lieu de marcher sur Paris, on se met en marche pour passer la Seine et revenir vers la Loire, lorsque les Anglais, bien mal avisés, en s’emparant de Bray, le lieu du passage, forcent le roi à
ÉTENDUE DE LA MISSION DE LA PUCELLE
continuer de leur reprendre le pays. Alors ont lieu ces trêves de quinze jours d’abord, de plusieurs mois ensuite, qui contrarient si fort la Vénérable. Elle donne l’assaut à Paris malgré la cour, et la cour la fait échouer; elle veut le reprendre, ses voix ne veulent pas qu’elle s'éloigne. Non seulement on ne lui permet pas de recommencer, on détruit de nuit les préparatifs qui ont été faits. 11 fallait bien partir sous peine de prendre les armes contre le roi que la Vierge vient de faire sacrer. On sait combien elle était mécontente ; elle aurait voulu seconder le duc d’Alençon en Normandie, on ne leur permet pas de se voir ; elle voulait revenir combattre dans l’Ile de la France, on l’envoie à La Charité; on la condamne ensuite à l’inaction. Et c’est pour lui faire subir tant de déboires que Charles VII lui aurait commandé de rester!!!
Pouvait-il lui faire ce commandement, si la mission était finie? A quoi bon? Il n’y avait plus dans ses armées qu’une jeune fille qui s’y trouvait fort déplacée, puisqu’elle n’avait plus la raison qui jusque-là justifiait sa présence. Qu’est-ce que Charles VII avait à attendre dans son armée d’une jeune fille de dix-huit ans? C’était moins qu’un de ces soudoyers qu’il levait en Ecosse ou en Lombardie.
Ne va-t-on pas jusqu’à dire que Jeanne consulta ses voix, et que ses voix la laissèrent à son conseil, lui donnant liberté de se retirer ou de continuer? Mais où est donc le document qui, même de loin, justifie cette étrange assertion ? Le document n’existe que dans la fantaisie de ceux qui débitent pareil conte. Les Saintes qui la conduisaient dans les plus minces détails, qui la faisaient se conlesser après la plus légère faute, auraient laissé leur disciple à elle-même dans une circonstance si grave? Jeanne ne les aurait pas importunées pour savoir ce qu’elle avait à faire ! Laissée à elle-même, elle aurait choisi le contraire de ce qu’elle désirait si ardemment! Elle ne serait pas allée rejoindre son père et sa mère! La protestation de ses répugnances pour le métier de la guerre était donc de l’hypocrisie!! Où ne mène pas le parti pris?
Les voix, dit-on, ne se font plus entendre après le sacre, ou du moins elles parlent plus rarement. Cette assertion n’est pas plus que les autres conforme aux documents. A s'en tenir aux assertions de la Vénérable, il est vrai de dire qu'elle a allégué l’intervention des Saintes après le sacre plus souvent qu’elle n’avait fait jusque-là. Précédemment ce n’est que d’une manière générale qu’elle se donne comme conduite par un conseil surnaturel, et ce n’est guère que dans trois ou quatre circonstances particulières qu’elle met pareille autorité en avant. C’est bien plus souvent qu’elle mentionne cette intervention après le sacre. Dans sa réponse au comte d’Armagnac, elle dit qu’arrivée à Paris, elle consultera son conseil sur la question qui lui est posée. Elle nous apprend qu’après IV. 9
l’assaut contre Paris, les Saintes ne voulaient pas qu’elle se retirât, et qu’après l’irrévocable résolution de la cour de ramener l’armée en Berry, elles l’ont autorisée à partir avec le roi.
Ses voix lui apprennent que le fait de Catherine de La Rochelle n’est que néant; sur les fossés de Melun elles lui disent qu’elle doit être prise avant la Saint-Jean, et, comme chaque jour elles l’entretiennent de cette redoutable épreuve, elle leur fait part de ses répugnances, leur demande que sa captivité ne soit pas longue, et ne reçoit sur ce point que le conseil de s’abandonner au bon plaisir de Dieu. A Beaurevoir, les Saintes la détournent de se précipiter, la soutiennent dans sa chute pour qu’elle ne reste pas morte sur le coup, elles la font confesser, l’assurent du pardon de sa faute, la consolent en lui disant que Compiègne sera délivré avant la Saint-Martin. Elle confesse que Saint-Michel lui est apparu au Crotoy. Durant tout son procès, elle est en commerce non seulement quotidien, mais en quelque sorte constant avec ses maîtresses. Elles lui parlent plus de trois fois par jour, elle ne veut rien dire sans leur avoir soumis ses réponses, et, l’instruction terminée, elle professe n’en avoir tiré aucune de sa tête, mais les avoir faites toutes de l’avis de ses voix.
Ces interventions des célestes conseillères nous sont révélées par des questions particulières adressées à Taccusée. Elles en supposent beaucoup d’autres; ou plutôt elles indiquent la continuation du commerce habituel de la Vierge avec ses directrices et ses guides, tel que, d‘après ses aveux, il s’était établi dès sa douzième année révolue. Rien, absolument rien, n’indique le prétendu silence dont nous parlent histoires et panégyriques.
Si la mission finissait à Reims, il faut renoncer à voir la céleste fille sur les autels. Comment expliquer sa lettre aux habitants de Reims en date du 5 août, l’opposition qu’elle fait au départ de Saint-Denys, son mécontentement de ce que l’on ne continue pas la guerre dans file de France? Ce seraient tout autant d’actes d’insubordination. On a tort de reprocher à Régnault de Chartres d’avoir écrit aux habitants de Reims qu’elle n’en faisait qu’à sa tête. Si Jeanne ne continuait pas à être inspirée, si elle n’était plus dans l’armée que par ordre du roi, elle n’avait pas à opposer ses conseils et ses vues aux conseils et aux vues qui prévalaient dans les conseils du prince, mais à s’efforcer de les faire aboutir. Si, au contraire, sa mission continue, ainsi que cela est incontestable, qui n’admirera l’obéissance de l’héroïne aux ordres du Ciel ; qu’elle en poursuive l’exécution, malgré l’abandon du parti qu’elle relève par un miracle que la terre ne vit qu’une fois?
Si, au contraire, la mission finit à Reims, la prisonnière des Anglais est un personnage qui a outrepassé son mandat, et se prévaut jusque dans les fers d’un titre périmé. N’est-ce pas déjà une iniquité? Par qui
ÉTENDUE DE LA MISSION DE LA PUCELLE
peut-elle lui avoir été suggérée, sinon par le père du mensonge? La sentence cesse d’être empreinte du caractère d’injustice que tout le monde, l’Eglise la première, lui reconnaît; et si l’on a égard aux mœurs du temps, le supplice, tout barbare qu'il est, cesse d’étonner et perd son révoltant caractère ; telles sont les dernières conséquences d’une opinion en opposition avec les documents. Combien l’ont adoptée sans les apercevoir? Bien plus, ceux qui l’ont soutenue dans notre siècle, et s’attardent encore à ne pas l'abandonner, ont pensé que le sentiment opposé fournissait à l'impiété une arme contre la véracité divine.
Par le fait, l'impiété blasphème à cette occasion. Henri Martin dit tout crûment que la politique de la cour a fait mentir Dieu. C’est au fond la pensée de Quicherat. Dans son travail, Aperçus nouveaux sur Jeanne (TArc^ il écrit: « Elle (la Pucelle) eut le pressentiment que son auto-nié [pour elle C autorité de Bieié)^ allait échouer enfin contre robstacle plus puissant de la volonté des hommes elle céda à la force dans une lutte où ni le public, ni elle-même vé étaient pas d'avis que la force pût l'emporter (p. 55). »
k chacun son métier. Quand nos modernes rationalistes se lancent sur le terrain théologique, ils rappellent certain sophiste grec qui ébahissait la cour d’un roi de Bithynie en parlant sur la guerre. Annibal forcé de s’expatrier, s’étant réfugié chez le monarque asiatique, l’amphitryon crut régaler son hôte en donnant l’ordre au rhéteur de disserter sur la guerre. Il fut écouté avec l’admiration accoutumée par le roi et les courtisans. Fier de posséder pareil phénix, le roi, se tournant vers le général carthaginois, lui demanda ce qu’il en pensait : « Fou ne tint jamais discours si incohérent, » jépondit le guerrier.
11 n’est pas besoin d’être en théologie ce qu’était Annibal dans l’art militaire pour voir l’insanité du blasphème qui vient d’être reproduit. Il suffit de comprendre ce que Quicherat a édité : le Traité de Gerson, de Jacques Gelu, du clerc de Spire, la fin des chapitres consacrés par févêque de Lisieux à la Vénérable, dans son Histoire de Charles Vif passages édités par Téminent professeur de paléographie. Tous ces théologiens lui ont dit, les trois premiers avant l’événement, le quatrième après le fait accompli, que l'ingratitude, l’incrédulité, le péché sous ses diverses formes, pouvaient empêcher la continuation du secours divin. Gerson a rappelé que le peuple hébreu avait reçu de Dieu la promesse d’entrer dans la terre de promission aussitôt après la sortie d’Egypte. Il n'en fut pourtant rien, il erra quarante ans dans le désert, et de tous ceux
LA VIERGE-GUERRIÈRB D'APRÈS SES AVEUX
qui étaient sortis d’Egypte, deux seulement, Caleb et Josué, pas Moyse, entrèrent dans la terre promise. Pourquoi? Parce que, oubliant les miracles de leur délivrance, les Hébreux doutèrent, murmurèrent; Moyse lui-même eut un moment de défiance. La punition fut que la faveur céleste fut retardée de trente-neuf ans, et la faute d’ailleurs légère du très saint conducteur fut punie par la privation de l’entrée dans la terre si désirée. Qui donc ignore que Jonas ayant divinement prophétisé la destruction de Ninive, la pénitence écarta le châtiment annoncé ?
Isaïe était divinement inspiré quand il disait à Ezéchias : « Mettez ordre à votre maison y car vous mourrez de la maladie qui vous cloue dans votre lit; » et cependant le même prophète, toujours inspiré, venait le trouver de nouveau et lui disait : « Rassurez-vous; Dieu, touché de votre prière, vous accorde encore quinze ans de vie. »
Voilà pourquoi la théologie distingue deux sortes de prophétie : la prophétie de prédestination, et la prophétie de commination. Le prince de la science sacrée, saint Thomas, résume ainsi l’enseignement catholique : « La divine prescience contemple les choses à venir d’une double manière : telles qu’elles sont en elles-mêmes pour son regard qui ne connaît ni le passé ni l’avenir, et telles qu’elles sont dans l’ordre de leurs causes. Quelquefois, par la révélation, Dieu imprime dans l’esprit du prophète la vue de l’avenir tel qu’il apparaît à son regard, et d’autres fois la vue seulement des causes telles qu’elles existent à un moment donné. La première se réalise toujours ; mais il n’en est pas de même de la seconde, parce que d’autres causes peuvent venir troubler l’ordre des choses, et frustrer l’événement qui devait en sortir. La première s’appelle prophétie de prédestination, de prescience, la seconde prophétie de commination quand elle annonce des châtiments, ou de promesse quand elle annonce des événements heureux (2*2*, q. 171, art. 6, ad 2® et /éerf., q. 173, art. 2, p. totum). »
La Pucelle faisait une prophétie de promesse, cela ressort de ses paroles mêmes, et de bien des manières. « L'Ange certifiait à mon roi qu'il aurait tout le royaume de France entièrement, à l'aide de Dieu., et moyennant mon labecr [siiprà., 12). Le roi 7n' envoie pour te conduire à Reims., si tu le velx : si volueris... Il n'y a de salut qu'en moi., ainsi le veut mon Seigneur., n disait-elle à Vaucouleurs.
La première condition, c’était qu’après les preuves données, on ajoutât foi à sa mission, et que, comme le disait l'archevêque d’Embrun, comme le proclame la raison éclairée par la foi, Ton suivît sa direction. 11 y avait d’autres conditions; mais celle-là était primordiale et élémentaire. Le roi des nations, Jésus-Christ, exigeait cet hommage de celui qui devait être son lieutenant au Saint-Royaume, il exigeait cet acte
ÉTENDUE DE LA MISSION DE LA PUCELLE
d’humilité de tous ceux qui voulaient travailler à la délivrance ; ils devaient le révérer présent, agissant dans la créature humainement la plus incapable de conduire les événements. Acte profond de foi et d'humilité, et en quelque sorte anéantissement de la pauvre raison humaine, devant celui qui avait choisi une paysanne de dix-huit ans pour instrument de sa miséricorde. Sainte Brigitte écrivait au commencement de la guerre de Cent Ans: « La France ne sera paisible et tranquille, elle n'aura ses rois héréditaires, que lorsque les Français se seront humiliés. »
L'acte ne coûta pas au peuple dont la foi était vive, et il prêta à l’envoyée du Ciel un concours qui ne se démentit jamais. La direction de l’Ange de Dieu fut suivie jusqu’à Reims, quoique ce ne fût pas sans résistance et sans infraction partielles ; mais après Reims, alors que les merveilles accomplies étaient la garantie de celles que l’avenir réservait, c’est alors justement que l’on semble s’appliquer à faire échec à tout ce que Jeanne conseille, et à ce qu’elle entreprend. Les preuves qui en ont été données ne permettent pas l’ombre d’un doute. Quoi de plus explicite que les paroles de l’un des premiers coupables, de Régnault de Chartres écrivant aux Rémois que Jeanne a été abandonnée du Ciel, parce qu'elle ne voulait croire conseil^ ains faisait tout à sa tête; elle avait fait sa volonté.
Si, comme Régnault de Chartres l’avait reconnu à Poitiers, Jeanne était envoyée par Dieu pour opérer par la vertu divine la résurrection de la France, elle avait à prendre conseil, non pas des hommes, mais de celui dont elle était l’envoyée. Ceux qu’il faut hautement blâmer, ce sont ceux qui ne craignaient pas d’opposer leur volonté à la volonté d’en haut, dont elle était l’organe et l’interprète autorisé. On s’était parfaitement trouvé à Orléans de ce qu’elle avait opposé son conseil au conseil des capitaines, de ce qu’elle avait fait sa volonté, en entraînant le roi sur le chemin de Reims, en se chargeant de réduire Troyes à l’obéissance. L’on s’était fort mal trouvé, au contraire, des trêves conclues par le chancelier, d’avoir ajouté foi aux promesses du Bourguignon, qui n’avait rien tenu de ce qu’il avait promis. Quand Régnault de Chartres faisait pareilles incriminations, il était d’autant plus coupable que l’on sentait les effets funestes de ses manœuvres politiques.
Le peuple de Dieu, au lieu d’entrer dans la terre promise au sortir de rÉgypte, venons-nous de rappeler, dut errer quarante ans durant dans le désert, en punition de ses désobéissances. La peine fut moins rigoureuse pour châtier la désobéissance à la Libératrice envoyée divinement à la France du xv® siècle. La délivrance totale fut accomplie environ vingt ans après le martyre. Ce furent vingt ans de guerre, de déprédations; ce fut la période dite des écorcheurs. Sien 1435 le duc de Bour-
gogne se détacha de ralliance anglaise, il se fil payer bien cher le retour au devoir, que la lance de la Pucelle lui aurait imposé, sans les humiliantes conditions qu'il fallut subir de sa part.
Il est bien permis de penser que le martyre si glorieux de la Vierge- Guerrière pesa pour beaucoup dans les victoires regardées comme miraculeuses, par lesquelles la Providence fit rentrer, de 1449 à 1450, la Normandie et la Guyenne sous la domination française.
C’est donc bien à tort que l'impiété prend thème de Tinlerruption de la mission pour blasphémer Dieu, et battre en brèche la thèse catholique, en supposant que, d'aprèsladoctrine théologique, les promesses de la Pucelle ne pouvaient pas être frustrées. Non seulement la théologie enseigne le contraire, mais à s'en tenir môme à la lettre des promesses de la Vénérable, il est manifeste qu'il devait en être ainsi, dès qu’on lui refusait la coopération matérielle et morale qu’elle réclamait comme une expresse condition. Elle ne pouvait pas vaincre lorsque, comme à l’assaut contre Paris, elle avait à combattre non seulement le parti de l’envahisseur, mais encore les chefs de son propre parti qui voulaient la faire échouer.
Est-ce sur Charles Vil que doivent principalement tomber les anathèmes de l’histoire ? Certes, il fut faible, et il eut tort de ne pas rompre le faisceau d’intrigues ourdi autour de la Libératrice. Il n'eut en elle qu'une foi trop chancelante ; il aurait dû, comme le prescrivait Jacques Gelu, complètement s'abandonner à sa conduite. Mais il était encore jeune, vingt-six ans, et il manqua d'énergie et de foi pour laisser les bras de chair par lesquels il s'était laissé conduire dans ses malheurs, pour ne s'appuyer que sur le bras de Dieu, présenté par la miraculeuse enfant. Le respect, la vénération que la Vénérable lui garda toujours, qui éclatent dans maints endroits de son procès, doivent, ce semble, le protéger contre l'indignation due à ses sinistres conseillers. Pour en parler comme l'a fait la martyre, il fallait qu'elle vît des excuses à la conduite que l’on serait tenté de (lélrir avec une rigueur qu'elle condamnerait. Il est certain qu'il n'a pas cessé de porter le plus grand intérêt à celle qui lui avait mis la couronne au front; au moment où elle était sur la scène, il menait une sainte vie, cela a été établi dans un de nos volumes précédents (H, p. 47). Son caractère et son intelligence n’avaient pas, au point de vue politique, pris l'essort dont il donna des preuves dans la suite. Le vrai roi, nous ont dit les Chroniques, était l'odieux Georges La Trémoille.
Est-ce bien la libre-pensée qui peut faire un crime à Charles VII d'avoir manqué de foi dans la Pucelle ? Quel accueil ferait-elle aujourd'hui à une nouvelle Jeanne d’Arc, s'il plaisait au Ciel de nous la donner?
ÉTENDUE DE LA MISSION DE LA PUCELLE
Serait-elle assez illogique, assez démente pour confier le commandement d’un simple bataillon à une paysanne de dix-sept ans qui, aux yeux de la libre-pensée, ne pourrait être qu’une hallucinée, d’après l’explication qu’elle donne de la Libératrice du xv® siècle? La libre-pensée ne pourrait pas, comme Charles VII, la donner h examiner à des théologiens. Elle ne croit pas à la théologie, sans quoi elle cesserait d’être la libre-pensée. Elle la soumettrait donc à l’examen des Charcots de la Salpêtrière, auxquels certainement Jeanne d’Arc ne répondrait que comme elle faisait aux mécréants et aux blasphémateurs. La conclusion serait qu’au lieu de la faire conduire avec honneur, de lui donner un train de maison comme le fit Charles VII, on la renfermerait bel et bien parmi ceux qui, après les scélérats, sont le rebut de notre espèce. On verra à la fm de ce volume comment la libre-pensée dépouille hypocritement la Vierge-Guerrière du mérite de ses exploits, et substitue à la vraie Jeanne d’Arc un personnage qui n’a presque de commun avec elle que le nom.
Si Charles VII sortait de la tombe, n’aurait-il pas la partie belle contre ceux qui à propos de la Pucelle anathématisent sa mémoire ? 11 n’a pas eu assez d’énergie pour se débarrasser d’un entourage néfaste, s’engraissant par la malversation et le pillage. Est-ce bien au régime fondé sur la libre-pensée à lui en faire un reproche ? Est-ce que les comptes financiers de la Défense nationale sont plus réguliers que ceux de Georges La Trémoille ? M’est-on pas forcé d’oublier ces dilapidations de plusieurs centaines de millions, quand on pense à celles qui ont fait baisser la tête à tant de ministres, de députés, de sénateurs, montré tant de filous dans ce qui devait être la légion de l’honneur?
C’est aux résultats que l’on juge la politique. Dans quel état le roi de la Pucelle a-t-il trouvé la France ? Elle était au tombeau, ou dans une agonie sans espérance. Nulle justice, partout le brigandage et l’invasion. L’on se disputait les lambeaux de l’héritage. A la fin du règne, l'envahisseur était rejeté dans son île, et la sécurité était telle que l’on pouvait aller d’un bout du royaume à l’autre comme au sein d’une ville bien policée C’est la comparaison d’un chroniqueur du temps, qui n’est pas suspect d'adulation. La libre-pensée a tenu les rênes du pouvoir en France durant presque tout le xix® siècle. C’est le siècle des trois invasions, après chacune desquelles on s’est demandé avec effroi : N’esl-ce pas la fin de la France ? La poignante question ne se pose-t-elle pas toujours ? Au moment où ces réflexions sont écrites, une immense acclamation salue la glorieuse alliance qui a fait cesser l’ignominieuse quarantaine de vingt ans, durant laquelle la France a été tenue à l’écart comme une pestiférée, laissée à ses discordes intestines, à ses scandales
financiers, à ses meurtrières expérimentations sur Téducation, la famille, et surtout Torganisme qui fait la vie des nations.
Tout en voyant dans Talliance russe un bienfait providentiel, ceux qui admettent la Pucelle telle qu'elle s'est donnée, ne sont pas pour cela rassurés. Quoi de plus instable que les alliances politiques? Ne peuvent-elles pas amener des complications nouvelles au bout desquelles se trouverait la fin de la France?
Il n’y a qu’un allié qui nous fut toujours fidèle, malgré de trop nombreuses infidélités de notre part. C'est celui qui suscita la Pucelle pour nous faire sortir du tombeau, où nos égarements l’avaient contraint de nous laisser rouler ; c’est celui auquel la Vénérable n’a cessé de répéter qu’il fallait rapporter tout ce qu’il y avait de bien en elle, son Seigneur, Notre Seigneur Jésus-Christ.
C’est cet allié que doivent invoquer, apaiser, appeler, tous ceux qui ne voient pas dans la Vierge-Libératrice une hallucinée. Les pires ennemis de la France sont ceux qui l’ont banni de la législation de la France et travaillent à le bannir du cœur des Français. Si leurs sacrilèges attentats ne sont pas compensés par des réparations à la hauteur de l’olfense, ce sera la fin de la France. Si, au contraire, ceux qui aiment la Pucelle lui rendent dans la loi et les mœurs la place que la Libératrice voulait qu'il y occupât, celui qui écrit ces lignes se croit si certain du festin préparé au retour de la prodigue, qu’il consentirait à être brûlé comme le fut la Pucelle, à ce que ses cendres comme celles de la Pucelle fussent jetées aux flots et aux vents, si la France n'accomplissait pas la promesse par laquelle Jeanne terminait sa lettre aux Anglais, c'est-à-dire ne faisait pas en faveur de la chrétienté et du monde, le plus beau fait qui encore ait été fait.
Et maintenant entendons ceux qui ont observé du plus près possible la Vierge-Libératrice durant sa vie guerrière.
Googk