‹ La vraie religion selon Pascal; recherche de l'ordonnance purement logique de ses Pensées relatives à la religion. Suivie d'une analyse du Discours sur les passions de l'amourChapitre 12 sur 40 · partie (I · texte numérisé non relu

partie (I

.... et ainsi rien n'est vrai, en F entendant du pur vrai. On dira qu'il est vrai que l'homicide est mauvais ; oui, car nous connaissons bien le mal et le faux. Mais que dira-t-on qui soit bon? La chasteté? Je dis que non, car le monde finirait. Le mariage? Non; la continence vaut mieux. De ne point tuer? Non, car les désordres seraient horribles, et les méchants tueraient tous les bons. De tuer? Non, car cela détruit la nature. Nous n''avons ni vrai ni bien qu'en partie, et ynêlé de mal et de faux (I, 88).

Il semblerait que le bien dût être reconnaissable à sa rareté même et à une trempe particulière des âmes qui le pratiquent; mais ces caractères sont trompeurs : Le mal est aisé, il y en a une infinité; le bien presque unique. Mais un certain genre de mal est aussi difficile à trouver que ce qu'on appelle bien; et souvent on fait passer pour bien à cette marque ce mal particulier. Il faut même une grandeur extraordinaire d'âme pour y arriver, aussi bien qu' au bien (I, 88).

Celte observation vise peut-être le génie des ambitieux

PREUVES PSYCHOLOGIQUES DU CHRISTIANISME 73 célèbres, conquérants ou despotes. Par une telle méprise le sens moral met le comble à la confusion et à Tincertitude de ses arrêts. Pourtant si quelque chose importée la félicité de riiomme c'est à coup sûr l'aptitude à distinguer, dans sa conduite, ce qui le maintient au rang de son espèce ou tend même à l'élever au-dessus et ce qui l'en fait, au contraire, descendre, ce qui le rapproche des espèces inférieures.

L'instinct et l'appétit ne font guère en lui cette distinction. Il n'a obéi qu'à des mouvements irréfléchis dans toutes ses prises de possession : Ce chien est à moi, disaient ces pauvres enfants; c'est là ma place au soleil. Voilà le commencement et f image de Vusiwpation de toute la ten-e (I, 85).

Toutes les occupations des hommes sont à avoir du bien; et ils ne sauraient avoir de titre pour montrer qu'ils le possèdent par justice, car ils n'ont que la fantaisie des hommes; ni force pour le posséder sûrement. Il en est de même de la science, car la maladie Vote. Nous sommes incapables et de vrai et de bien (I, 41).

Il y a plus : quand même l'homme posséderait justement et sûrement ce qui est à sa portée, aucun des objets accessibles à .ses prises ne satisfait en lui l'aptitude qui y correspond. Rien de ce qu'il a pu mettre en sa possession ne le contente. Il aspire toujours au delà, de sorte qu'il désire toujours autre chose que ce qu'il a et, ce qu'il désire demeurant indéterminé, il semble poursuivre indéfiniment une ombre fuyante. De là dans son cœur un malaise, une agitation perpétuelle : La Jtature nous rendant toujours malheureux en tous états, nos désirs nous figurent un état heureux, parce qu'ils joignent à l'état oii nous sommes les plaisirs de l'état oîi nous ne sommes pas; et quand nous arriverions à ces plaisirs, nous ne serions pas heureux pour cela, parce que nous aurions d'autres désirs conformes à ce nouvel état (I, 54).

Cette explication très simple suffisait pour rendre compte de la mobilité des vœux de l'homme; mais Pascal a besoin

d'y découvrir une cause mystique, et il pousse plus loin

son analyse pour la dégager.

Condition de Vhomme : inconstance, ennui, inquiétude (I, 83).

Par ces trois mots, il caractérise la disproportion continuelle entre nos vœux et notre milieu terrestre, et il en scrute avec soin les elïéts psychologiques. L'homme souffre d'une sorte de démangeaison morale qui le porte à se frotter à tout et à se lasser de tout. La possession n'est pour lui qu'une vaine tentative de tromper une secrète faim sans aliment, une indéfinissable misère, et l'occupation ne lui sert qu'à oublier sa condition misérable. On accable les hommes dès l'enfance d'affaires, de V apprentissage des langues et d'exercices, et on leur fait entendre qu'ils ?ie sauraient être heureux sans que leur santé, leur honneur, leur fortune et celles de leurs amis soient en bon état, et qu'une seule chose qui manque les rendrait malheureux (I, 48).

Otez-leur tous ces soins, ils se verraient, ils penseraient à ce qu'ils sont, d'oii ils viennent, où ils vont (I, 48).

..... s'ils ont quelque temps de relâche, on leur coîiseille de l'employer à se divertir, à jouer, et à s'occuper toujours tout entiers (I, 48).

la royauté est le plus beau poste du monde, et cependant qu'on s'en imagine [un roi] accompagné de toutes les satisfactions qui peuvent le toucher; s'il est sans divertissement, et qu'on le laisse considérer et faire réflexion sur ce qu'il est, cette félicité languissante ne le soutiendra point; il tombera par nécessité dans les vues des maladies qui le menacent, des révoltes qui peuvent arriver, et enfin de la mort et des maladies qui sont inévitables; de sorte que, s'il est sans ce qu'on appelle divertissement, le voilà malheureux, et plus malheureux que le moindre de ses sujets qui joue et qui se divertit (I, 49).

Le roi est environné de gens qui ne pensent qu'à divertir le roi et à l'empêcher de penser à lui. Car il est malheureux^ tout roi qu'il est, s'ily pense (I, 50).

Ce n est pas qu'il x ^'^ ^" ^.//<^i ^" bonheur (dans le jeu,

la chasse, les grands emplois, etc.) wz qu'on s'imagine

que la vraie béatitude soit d'avoir l'argent qu'on peut gagner au jeu, ou datis le lièvre qu'on court. On 7ien voudrait pas s'il était offert. Ce qu'on recherche, c'est le tracas., qui nous détourne d'y penser (à notre malheureuse condition (I, 49).

de là vient que la prison est un supplice si horrible;

de là vient que le plaisir de la solitude est une chose incompréhensible (I, 49).

C'est d'ailleurs inconsciemment que les hommes se fuient eux-mêmes par mille distractions :

ils ne savent pas que ce n'est que la chasse, et non

pas la prise, qu'ils recherchent (I, .^0).

Ils s'imaginent que, s'ils avaient obtenu cette charge, ils se reposeraient ensuite avec plaisir, et ne sentent pas la nature insatiable de leur cupidité. Ils croient chercher sincèrement le repos, et ne cherchent en effet que l'agitation (I. 50).

Ainsi s'écoule toute la vie. On cherche le repos en combattant quelques obstacles; et, si on les a surmontés, le repos devient insupportable. Car, ou Von pense aux misères qu'on a, ou à celles qui nous menacent. Et quand on se verrait même asse\ à l'abri de toutes parts, l'ennui, de son autorité privée, ne laisserait pas de sortir au fond du cœur, où. il a des racines naturelles, et de remplir l'esprit de son venin (I, 51).

Ainsi l'homme est si malheureux, qu'il s'ennuierait même sans aucune cause d'ennui, par l'état propre de sa complexion; et il est si vain, qu'étant plein de mille causes essentielles d'ennui, la moindre chose, comme un billard et une balle qu'il pousse, suffisent pour le divertir (I, 51).

Pascal insiste sur la vanité de l'homme :

Mais, dire\-vous, quel objet a-t-il en tout cela? Celui de se vanter demain entre ses amis de ce qu'il a mieux joué qu'un autre (I, 51).

Son but est donc double : d'une part il occupe son acti-

vite afin qu'il se forme un sujet de passion (I, 52) capable de l'arracher au sentiment de sa condition terrestre, et d'autre part il vise dans ses actes l'estime d'autrui : La vanité est si ancrée dans le cœur de l'homme, qu'un soldat, un goujat, un cuisinier, un crocheteur se vante et veut avoir ses admirateurs (1, 25).

nous voulons vivre dans Vidée des autres d'une vie

imaginaire, et nous nous efforçons pour cela de paraître. Nous travaillons incessamment à embellir et à conserver cet être imaginaire, et nous négligeons le véritable (I, 24).

Nous en négligeons l'amendement, mais non pas le culte, car la recherche de la gloire procède de l'amour-propre : La nature de V amour-propre et de ce moi humain est de n'aimer que soi et de ne considérer que soi (I, 26). Mais, comme l'homme se sent, malgré lui, fort différent de ce qu'il veut paraître pour être estimé, il met tout son soin à couvrir ses défauts^ et aux autres et à soi-même, et il ne peut souffrir qu'on les lui fasse voir, ni qu'on les voie (1, 26).

Le MOI est haïssable (I, 76).

parce qu'il est injuste, qu'il se fait centre du tout

chaque moi est V ennemi et voudrait être le tjrran de

tous les autres (I, 76). •

vous, Miton, le couvre^, vous ne lôte:{ pas pour cela:

vous êtes donc toujours haïssable (I, 76).

Chacun est im tout à soi-même; car lui mort, le tout est mort pour soi. Et de là vient que chacun croit être tout à tous (II, 153).

La vanité n'est pas seule préjudiciable à notre amendement : Pascal reproche au divertissement aussi qui nous console de nos misères d'être... la plus grande de nos misères. Car c'est cela qui nous empêche principalement de songer à nous (1, 54).

Sans cela, nous serions dans l'ennui, et cet ennui nous pousserait à chercher un moyen plus solide d'en sortir (I, 54).

En résumé : Rien n'est si insupportable à l'homme que

cfétre dans un plein repos, sans passions, sans affaire, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide. Incontinent il sortira du fond de son âme l'ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir (II, 154).

Et par surcroît il est vaniteux.

De quelque côté qu'on l'envisage l'homme apparaît donc comme un être malheureux et mauvais.

Que le cœur de V homme est creux et plein d'ordure! (I, 48.)

Toutefois, si méprisables que soient ses faiblesses, elles supportent chez lui quelque fonds de nature recommandable au contraire, comme un reste de noblesse perdue, très digne de remarque. Il n'est point, en eftet, si essentiellement épris des biens terrestres qu'il ne s'en déprenne à mesure qu'il s'y livre; et pourquoi s'en dégoûte- t-il ainsi? Ne serait-il pas obsédé par le vague souvenir, par le regret latent de quelque autre félicité, seule digne de lui et qui lui aurait échappé? Sans doute il est vaniteux, mais la haute opinion qu'il cherche à donner de lui, ou plutôt de ce moi imaginaire qu'il substitue à son moi réel dans la pensée d'autrui, nest-elle pas motivée, justifiée par des traces à demi effacées, qui demeurent en lui, de ce qu'il a pu être? La plus , grande bassesse de V homme est la recherche de la gloire, mais c'est cela même qui est la plus grande marque de son excellence (I, 10).

... // estime si grande la raison de r homme, que, quelque avantage qu'il ait sur la terre, s'il n est placé avantageusejnent aussi dans la raison de l'homme, il n'est pas content (I, 10).

La société politique témoigne aussi de la grandeur de l'homme. Sans doute il faut reconnaître que : Tous les hommes se haïssent naturellement l'un l'autre. On s'est servi comme on a pu de la concupiscence pour la faire servir au bien public. Mais ce n'est que feinte, et une fausse image de la charité; car, au fond, ce n'est que haine (II, 121 ).

Il n'en faut pas moins reconnaître que c'est une marque de... la grandeur de Ihomme, d'avoir tiré de la concupiscence un si bel ordre (II, 121).

Grandeur de Vhomme dans sa concupiscence inêtne, d'en avoir su tirer un règlement admirable, et en avoir fait un tableau de la charité (II, 121).

Sa nature est manifestement double : Tant de contradictions se trouveraient-elles dans un sujet simple? (I, 184.)

Les hommes ont un instinct secret gui les porte à chercher le divertissement et V occupation au dehors, qui vient du ressentiment de leurs misères continuelles ; et ils ont un autre iîistint secret, gui reste de la grandeur de notre première nature, gui leur fait connaître gue le bonheur n'est en effet gue dans le repos, et non pas dans le tumulte; et de ces deux instincts contraires, il se forme en eux un projet confus, gui se cache à leur vue dans le fond de leur âme, gui les porte à tendre au repos par F agitation, et à se figurer toujours gue la satisfaction gu'ils nont point leur arrivera, si, en surmontant guelgues difficultés guils envisagent, ils peuvent s'ouvrir par là la porte au repos (I,50).

Ainsi le bonheur serait dans le repos, c'est-à-dire dans la constance d'une pleine satisfaction donnée à toutes les aptitudes qui définissent l'essence humaine. Combien l'homme en est éloigné! Toute sa misère consiste à n'y pouvoir atteindre ici-bas, mais, par contre, cela même qu'il en a plus ou moins conscience atteste un principe en lui d'indéniable grandeur. Au demeurant, si toutes ses ouvertures sur le monde extérieur conspirent à lui en fausser les aspects, s'il est sujet de mille façons à l'erreur, toujours est-il qu'il pense et par là sa dignité est sauve. Il pense, ce roseau. Une vapeur, une goutte d'eau, suffit pour le tuer. Mais quand l'univers V écraserait, Vhomme serait encore plus noble que ce gui le tue, parce gu'il sait guil meurt, et l'avantage gue Vunivers a sur lui, l'univers nen sait rien.

Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C'est de là gu'il faut nous relever, et non de l'espace et de la durée.

que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale (I, 10-11).

Ce beau précepte confie la dignité de l'homme à la fonction mc^me dont il la tient, à la caractéristique de son espèce.

Par l'espace, l'univers me compretîd et jnengloutit comme un point; par la pensée., je le comprends (1, 11).

Cela ne signifie point ici : je l'explique, mais seulement j'en conçois l'immensité. Car il s'en faut bien que Pascal, tout en saluant la pensée humaine, en méconnaisse l'impuissance : Toute la dignité de l'homme est en la pensée. Mais qu'est-ce que cette pensée? qu'elle est sotte! (11,110.) Et lors même qu'elle est raisonnable, le gouvernement de la conduite humaine lui est contesté : L'homme n'agit point par la raison, qui /ait son être (II, 155).

Il ne l'a que trop humiliée précédemment, et, après avoir montré l'esprit flottant du pyrrhonisme au dogmatisme : La nature confond les pyrrhoniens et la raison confond les dogmatiques (I, 114). Pascal s'écrie : Quelle Chimère est-ce donc que Vhomme! quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradiction, quel prodige ! Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, cloaque d'incertitude et d'erreur, gloire et rebut de l'univers (I, 114).

Il ne tarit pas sur ce thème de la grandeur et de la misère de l'homme; on se rappelle tous les morceaux si connus, pleins d'une sombre éloquence, où il le tourne et retourne. C'est donc être misérable que de se connaître misérable; mais c'est être grand que de connaître qu'on est misérable. Toutes ces misères-là mêmes prouvent sa grandeur. Ce sont misères de grand seigneur, misères d'un roi dépossédé (I, 9).

Sous les stigmates de la déchéance son front a gardé l'empreinte du diadème. On découvre en lui des contrariétés, qui trahissent ses deux conditions : L'homme est naturellement crédule, incrédule, timide, téméraii-e (1, 121).

Description de l'homme. Dépendance, désir d'indépendance, besoin (II, 1G7).

Cette duplicité de l'homme est si visible^ quily en a qui ont pensé que tious avions deux âmes : un sujet simple leur paraissait incapable de telles et si soudaines variétés, d'une présomption démesurée à un horrible abattement de cœur (I, 186).

Il conclut : S'il se vante, je l'abaisse; s'il s'abaisse, je le vante; et le contredis toujours jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il est un monstre incompréhensible (I, 121).

En somme, voici ce que les méditations de Pascal sur la nature humaine l'amènent à constater : notre âme pense, sent, imagine, délibère, veut, qualifie moralement ses actions, et, pourvue de ces diverses aptitudes, tend avidement par elles au bonheur; mais grâce à quelque illogisme étrange dans sa condition, l'aile qu'elle possède pour y tendre est incapable d'y atteindre. Cette aile est en effet, selon l'aptitude exercée, ou trop courte et trop faible, ou artificielle, fabriquée de ressorts déréglés et de cire qui fond, livrée, dans tous les cas pour sa direction, soit aux caprices du hasard, soit aux tâtonnements périlleux de l'ignorance. Bref il semble que notre âme ait eu l'aile cassée, qu'elle s'en façonne vainement une postiche; son normal essor paraît brisé, son but voilé, sa route dans l'abîme brouillée, faussée, perdue. En même temps qu'elle se sent égarée et tombée, elle a vaguement conscience de la hauteur que mesure sa chute ; elle a plané sans doute, car elle ne rampe qu'avec malaise et agitation sans pouvoir ni se détacher des choses d'en bas, ni s'y attacher longtemps. Elle est double dans sa nature et dans ses tendances.

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