CHAPITRE III
QUESTION DE L IMMORTALITE DE L AME. — IMPORTANCE DE CETTE QUESTION. — MONSTRUOSITÉ DU REPOS DANS L'iGNORANCE DE LA DESTINÉE d'outre-tombe. — RESSOURCES POUR EN SORTIR.
Après celle enquête approfondie sur Tessence de rhomme, Pascal en sort plus perplexe et plus terrifié dans son isolement au sein des abîmes de l'infini, car tout ce qu'il a découvert, c'est que l'homme, par le seul fait de son imperfection essentielle, est voué au rbalheur, et que l'ambiguïté énigmatique de sa nature implique une contra; diction insoluble à la raison, quelque chose d'inexplicable et d'inquiétant qu'il serait plus imprudent que jamais de laisser à la mort la mission d'éclaircir. Est-elle, en effet, l'anéantissement? Sicile ne l'est pas, combien elle apparaît redoutable! Le doute à cet égard suffit d'ailleurs à rendre la paix de l'âme impossible.
Vimmortalité de Vâme est une chose qui nous importe si fort, qui nous touche si profondément , quHl faut avoir perdu tout sentiment pour être dans lindifférence de savoir ce qui en est (I, 137), Toute notre conduite en dépend.
Il ne faut pas avoir l'âme fort élevée pour comprendre quil n'y a point ici de satisfaction véritable et solide; que tous nos plaisirs ne sont que vanité; que nos maux sont infinis; et qu enfin la mort, qui nous menace à chaque instant, doit infailliblement nous mettre dans peu d'années dans l'horrible nécessité d'être éternellement ou anéanti ou malheureux.
Sully Prudhomme. 6
// ti'j" a rien de plus réel que cela, ni de plus terrible (I, 138).
... Que Von juge donc là-dessus de ceux qui vivent sans songer à cette dernière/in delà vie, qui, se laissant conduire à leurs inclinations et à leurs plaisirs sans réflexion et sans inquiétude , et comme s'ils pouvaient anéantir Véternité en en détournant leur pensée, ne pensent à se rendre heureux que dans cet instant seulement (I, 143).
Ce repos dans cette igitorance (du sort qui les attend après la mort) est une chose monstrueuse et dont il faut faire sentir l'extravagance et la stupidité à ceux qui y passent leur vie (I, 143).
C'est ime chose monstrueuse de voir dans un même cœur et en même temps cette sensibilité pour les moindres choses (la perte d'une charge, quelque offense imaginaire à son honneur) et cette étrange insensibilité pour les plus gratides (I, 140).
C'est im enchantejnent incompréhensible^ et un assoupissement surnaturel, qui marque une force toute-puissante qui le cause (I, 141).
Pascal flagelle tour à tour et ceux qui font gloire d'être dans cet état, et ceux qui ne font que feindre ces sentiments {I, 142), et surtout les indifférents : ... il faut avoir toute la charité de la religion qu'ils méprisent, pour ne les pas 7nép)'iser jusqu'à les abandonner dans leur folie (I, 142).
C'est à ceux-ci particulièrement que son ouvrage s'adresse : il faut faire pour eux ce que nous voudrions qu'on fît pour ?ious si nous étions à leur place et les appeler à avoir pitié d'eux-mêmes, et à faire au moins quelques pas pour tenter s'ils ne trouveront pas de lumières. Qu'ils dontient à cette lecture quelques-unes de ces heures qu'ils emploient si inutilement ailleurs, quelque aversion qu'ils y apportent; peut-être rencontreront-ils quelque chose, ou pour le moins ils ti^y perdront pas beaucoup. Mais pour ceux qui y apporteront une sincérité parfaite et un véritable désir de rencontrer la vérité, j''espère qu'ils auront satisfaction et qu'ils seront convaincus des preuves d'une
religion si divine, que fai ramassées ici et dans lesquelles f ai suivi à peu près cet ordre... (I, 142-143.)
Malheureusement pour nous Pascal n'achève point cette phrase. Tout ce que nous pouvons inférer des pages dont nous avons extrait la citation précédente, c'est qu'elles formaient l'entrée en matière ou la préface de son ouvrage projeté, et qu'il se proposait d'y faire, non pas seulement l'apologie, mais bien la preuve du christianisme, dans la mesure, toutefois, où cette entreprise est humaine, c'est-àdire en réservant les droits de la grâce qui n'accorde qu'à la bonne volonté le secours de la foi sans lequel toutes les ressources de la raison demeurent insuffisantes et stériles pour la conversion de l'incrédule. Mais revenons au point où l'a laissé l'ordre purement logique de ses Pefisées.
On se demande tout d'abord si, après avoir ébranlé comme il l'a fait toute confiance dans l'instrument môme de la connaissance, qui est si court et si facilement faussé, il est encore fondé à s'en servir; si la discussion des moyens de connaître ne l'ont pas conduit au pyrrhonisme absolu, par suite à la nécessité de suspendre toute recherche, toute critique rationnelle et de s'enfermer dans un mutisme désespéré. En ce cas ne devrait-il pas renoncer à convaincre les incrédules, à leur fournir les preuves qu'il leur a promises? A cette objection radicale nous pouvons répondre en son nom. Sans doute, mieux que personne il avait mesuré la portée de la pensée et en avait reconnu les bornes. Physicien il savait à quel point elle est sous la dépendance des sens, combien elle est à la fois leur débitrice et leur dupe ; géomètre il l'avait sentie terrassée et confondue par les deux infinis; religieux il l'avait prise en flagrant délit d'impuissance à découvrir par elle-même ce qu'il importe par-dessus tout à l'homme de connaître, ce qu'il est, d'où il vient, où il va. Mais, d'autre part, si l'esprit humain était radicalement impropre à la connaissance, il serait tout à fait inutile, conséquence réfutée par les faits. Personne moins que Pascal ne pouvait nier toute valeur à la définition et au raisonnement, sinon dans toutes
les spéculations, du moins dans les sciences abstraites, et dans celles qui relèvent de l'observation et de l'expérience jointes au raisonnement;, dans les sciences naturelles. L'histoire de la pensée et la constatation quotidienne des services qu'elle rend à l'homme dans les rapports sociaux et pour sa seule conservation témoignent assez contre le pyrrhonisme.
En somme il résume et formule son opinion sur l'aptitude de l'esprit humain en ces termes :
Nous avons une impuissance de prouver invincible à tout le dogmatisme ; nous avons une idée de la vérité invincible à tout le pjrrrhonisme (I, 120).
Prise à la lettre, cette pensée n'est exactement applicable qu'aux postulats de la géométrie. Mais entendue dans son esprit, elle a une portée plus générale; impuissance de prouver signifie ici : de tout prouver, car Pascal ne doutait pas qu'il n'eût démontré les propriétés de la cycloïde et la pesanteur de l'air, à la seule condition qu'on lui accordât les postulats de la géométrie et la fidélité de certains témoignages des sens.
C'est donc avec les ressources évidemment limitées, chétives et mal assurées de la raison, mais enfin avec tout ce peu de lumière qu'elle lui ofïre dans la nuit complète, c'est avec cet humble rayon emprunté à ses adversaires, qui n'admettent d'ailleurs pas d'autre flambeau, c'est avec cela qu'il se fait fort d'éclairer pour eux une voie vers son Dieu. Ils auraient mauvaise grâce à lui contester maintenant l'usage de ce lumignon ; il ne tenait qu'à lui de laisser Pyrrhon l'éteindre d'un souffle, ou de leur laisser croire qu'il leur empruntait un soleil.