‹ La vraie religion selon Pascal; recherche de l'ordonnance purement logique de ses Pensées relatives à la religion. Suivie d'une analyse du Discours sur les passions de l'amourChapitre 15 sur 40 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LE SENTIMENT RELIGIEUX PREND NAISSANCE. — PASCAL EST AMENE A EXAMINER LES RELIGIONS. — PREMIÈRES CONDITIONS REQUISES POUR qu'une RELIGION SOIT LA VÉRITABLE.

Les philosophes, tant moralistes que métaphysiciens, n'ont proposé à Pascal rien qui lui parût admissible pour résoudre le problème soulevé par ses précédentes analyses psychologiques; ils ne semblent même pas avoir soupçonné l'existence de ce problème. Ce n'est donc pas de leurs doctrines qu'il en espère la solution. Son enquête, à vrai dire, n'a pas été entièrement stérile ; le commerce avec leurs idées a pu lui faire prendre conscience, dans une certaine mesure, du plus haut principe dont dépend Thomme. Le cri d'angoisse poussé par celui-ci du fond de sa détresse dans l'espace infîni n'a pas encore trouvé de réponse, mais ne s'est pourtant pas perdu dans le vide. Il existe une cause substantielle, primordiale de tout ce qu'il perçoit ou devine et de lui-même. L'instinctif élan qui le porte vers cette cause par elTroi de l'isolement n'a pas rencontré le néant : avant que la métaphysique eût tenté d'en fournir à l'esprit le concept, le cœur y plaçait déjà son suprême espoir, et, prédisposé à une gratitude aussi profonde que sa terreur, donnait déjà pour objet à son amour une Providence inconnue.

Tel est le sentiment religieux à l'état naissant. L'homme ne définit pas encore, il ne fait que pressentir la divinité, et

Sllly Phudhomme. '

il n'en invoque et imagine que la nature analogue à la sienne, c'est-à-dire anthropomorphique, aux attributs psychiques, la seule qu'il sent pouvoir être en communication sympathique avec son âme; il n'en a pas encore conçu la nature métaphysique. La matière religieuse façonnée progressivement par les divers cultes, est cette première intuition vague de la divinité en tant qu'elle est accessible, favorable ou contraire aux supplications humaines. Ce sont les religions qui prétendent en définir l'essence, en instituer l'adoration, en canaliser, pour ainsi dire, les faveurs et en conjurer les ressentiments, et ce sont les plus élevées qui en ont synthétisé, identifié la nature anthropomorphique et la nature métaphysique.

Pascal est donc amené à les examiner pour tâcher d'y découvrir ce qu'il cherche.

Tout d'abord le même obstacle qu'il a rencontré en présence de toutes les doctrines instituées par la raison paraît se dresser devant lui, aussi décourageant : on ne compte, en effet, guère moins de religions diverses que de définitions philosophiques du souverain bien, môme en écartant le fétichisme et les cultes inférieurs qui ne méritent pas la discussion. Laquelle choisir? Je vois plusieurs religions contraires, et partant toutes fausses^ excepté une. Chacune veut être crue par sa propre autorité, et menace les incrédules. Je ne les crois donc pas là-dessus; chacun peut dire cela (I, 173).

La seule digne de foi sera évidemment celle qui révélera l'essence de Dieu par les lumières qu'elle répandra sur l'œuvre éminentede Dieu môme, sur l'homme et sa destinée. Mais d'abord elle devra professerl'existence d'un seul Dieu : Toute religion est fausse, qui, dans sa foi, n'adore pas un Dieu comme principe de toutes choses, et qui, dans sa morale, n'aime pds un seul Dieu comme objet de toutes choses [U, 68).

La vraie nature de l' homme, son vrai bien, et la vraie vertu, et la vraie religion, sont choses dont la connaissance est iméparable (I, i70).

Il faut, piiir faire qu une religion soit vraie, qu'elle ait connu notre nature. Elle doit avoir connu la grandeur et la petitesse, et la raison de F une et de l'autre (I, 170).

...la véritable religion nous enseigne, et qu'il j^ a quelque grand principe de grandeur en l'homme, et qu'il y a un grand principe de misère. Il faut donc qu'elle nous rende raison de ces étonnantes contrariétés.

Il faut que, pour rendre l'homme heureux, elle lui montre qu'il y a un Dieu; qu'on est obligé de l'aimer ; que notre vraie félicité est d'être en lui, et notre imique mal d'être séparé de lui ; quelle reconnaisse que nous sommes pleins de ténèbres qui nous empêchent de le connaître et de l'aimer; et qu'ainsi nos devoirs nous obligeant d'aimer Dieu, et nos concupiscences nous en détommant, nous sommes pleins d'injustice. Il faut qu'elle nous rende raison de ces oppositions que nous avons à Dieu et à notre propre bien; il faut quelle nous enseigne les remèdes à ces impuissances, et les moyens d'obtenir ces remèdes (I, 182).

... Dieu étant ainsi caché, toute religion qui ne dit pas que Dieu est caché n'est pas véritable; et toute religion qui n'en rend pas la raison n'est pas instruisante (I, 171).

La vraie religion doit avoir pour marque d'obliger à aimer son Dieu. Cela est bien juste. Et cependant aucune ne Va ordonné; la nôtre Va fait. Elle doit encore avoir connu la concupiscence et V impuissance ; la nôtre Va fait. Elle doit y avoir apporté les remèdes (I, 169).

Tel est le programme des condilions auxquelles la vraie religion doit satisfaire.

Mais ne se pourrait-il pas qu'une doctrine eût été arlificiellemenl composée par des hommes importants précisément afin d'y satisfaire? Cette doctrine ne serait alors quune ingénieuse hypothèse. Or de ce qu'une telle hypothèse expliquât avec une certaine vraisemblance l'étal moral et le sort terrestre de l'homme, lui assignât une destinée conforme à ses aspirations, et donnAt pAture à son besoin d'un principe créateur, protecteur et justicier, il ne s'ensuivrait pas nécessairement que nulle autre hypothèse,

iOO LA VRAIE RELIGION SELON PASCAL

plus vraisemblable encore, ne pût atteindre le même but; il ne s'ensuivrait pas qu'elle représentât la vérité.

Pour qu'une doctrine soit la vraie relig^ion, il faut d'abord qu'elle soit une religion, c'est à-dire qu'elle reconnaisse l'existence personnelle de la Divinité, qu'elle professe l'existence de l'unique Dieu, et porte, en quelque sorte, la signature de la divinité, qu'elle soit révélée à l'homme par Dieu lui-même.

Si, d'une part, elle n'enseignait rien qui ne fût conforme à l'expérience préalablement acquise par les sens, aux inductions et aux déductions de la raison, rien qui dérogeât aux rapports normaux des choses, c'est-à-dire aux rapports déterminés par les essences mêmes, à l'ordre de la nature en un mot, elle ne serait pas à proprement parler une religion, elle ne serait qu'un système philosophique de plus, sujet aux mêmes contestations que tous les autres, n'ayant pas plus d'autorité. Si, d'autre part, elle n'enseignait que des choses extraordinaires sans fournir aucun moyen de contrôler ses assertions, elle ne mériterait aucun crédit et pourrait passer pour une simple superstition ou une mystification. Elle doit donc produire en sa faveur des faits surnaturels, voulus expressément par Dieu pour se révéler aux hommes et en vue de son culte, et, en même temps, prouver une telle affirmation en produisant des témoignages irrécusables et indéniables que ces faits ont existé et existent.

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