CHAPITRE PREMIER
PASCAL EXAMINE D' ABORD QUELLE RELIGION SE RECOMMANDE AVANT TOUTES LES AUTRES A LA CROYANCE PAR SES TÉMOIGNAGES AUTUENTIQIES d'aNCIENNETÉ ET DE PÉRENNITÉ. — c'EST LA RELI- GION JUD.EO-CURÉTIENNE. — IL FAUT EN OUTRE Q\jE CETTE RELI- GION PROUVE SON ORIGINE DIVINE PAR QUELQUE CARACTÈRE SURNATUREL.
Il existe plusieurs religions monothéistes. L'étude de chacune d'elles afin de discerner celle dont la doctrine remplit toutes les autres conditions requises pour être la véritable serait fort longue. Il est expédient de procéder par voie d'élimination générale en tachant de reconnaître tout de suite à un caractère extérieur laquelle a le plus de chance d'être la vraie.
Parmi toutes les formes du 'monothéisme, il en est une qui présente sur toutes les autres et sur tous les systèmes philosophiques un avantage décisif, celui de la plus longue durée et du plus général crédit. Si, à première vue, ce n'est pas encore une preuve certaine, c'est du moins, une forte présomption que cette forme est la vraie.
Ainsi, entre les religions monothéistes, déjà incomparablement moins nombreuses que les polythéistes, Pascal fait tout de suite un triage qui simplifie singulièrement sa recherche. Il examine d'abord laquelle produit des témoi-
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gnages authentiques d'ancienneté et de pérennité, et par ces deux caractères justifie la préférence. Or la religion juda^o chrétienne présente à ses yeux ces garanties initiales. Les deux doctrines qu'elle représente, enchaînées l'une à l'autre, forment un môme système religieux datant de la plus haute antiquité, et d'une durée continue jusqu'au temps présent. Le recueil des Pensées nous offre de celte garantie préjudicielle une mention sommaire en plusieurs fragments (II, 41, 56, 61; I, 199, 205; 1, 173, 198, 205, etc.). La critique historique y fait défaut; on devait s'y attendre, vu l'époque où ils ont été écrits et l'absence particulière de cette préoccupation chez Pascal. Ces aperçus, souvent inexacts dans le détail des assertions, étaient beaucoup plus probants et imposants pour ses contemporains (|ue pour ses lecteurs d'aujourd'hui mis en défiance parles profondes et minutieuses recherches de l'exégèse actuelle. Il nous suffit ici qu'on ne songeât pas à lui en contester la valeur et qu'il les ait présentés avec conviction.
Mais en considérant ainsi cette inconstante et biiarre variété de mœurs et de créances dans les divers temps, je trouve en un coin du monde un peuple particulier, séparé de tous les autres peuples de la terre, le plus ancien de tous, et dont les histoires précèdent de plusieurs siècles les plus anciennes que nous ayons. Je trouve donc ce peuple grand et nombreux, sorti d'un seul homme, qui adore un seul Dieu, et qui se conduit par une loi qu'ils disent tenir de sa main. Ils soutiennent qu'ils sont les seuls du monde auquel Dieu a révélé ses mystères; que tous les hommes sont corrompus, et dans la disgrâce de Dieu; qu'ils sont tous abandonnés à leur sens et à leur propre esprit; et que de là viennent les étranges égarements et les changements continuels qui arrivent entre eux, et de religions, et de coutumes; au lieu qu'ils demeurent inébranlables dans leur conduite : mais que Dieu ne laissera pas éternellement les autres peuples dans ces ténèbres; qu'il viendra un libérateur pour tous; qu'ils sont au monde pour l'annoncer aux hommes; qu'ils sont formés exprès pour être les avant-
coureurs et les hérauts de ce grand avènement ^ et pour appeler tous les peuples à s'unir à eux dans V attente de ce libérateur (I, 198).
La rencontre de ce peuple m'étonne^ et me semble digne de Vattention. Je considère cette loi qu'ils se vantent de tenir de Dieu, et je la trouve admirable. C'est la première loi de toutes (I, 199).
Le livre qui contient cette loi, la première de toutes., est lui-même le plus ancien livre du monde., ceux d'Homère, d'Hésiode et les autres n'étant que six ou sept cents ans depuis (I, 200).
... Dans cette recherche, le peuple juif attire d'abord mon attention par quantité de choses admirables et singulières qui y paraissent.
Je vois d'abord que c'est un peuple tout composé de frères : et, au lieu que tous les autres sont formés de l'assemblage d'une infinité de familles, celui-ci, quoique si étrangement abondant, est tout sorti d'un seul homme; et, étant ainsi tous une même chair, et inembres les uns des autres, composent un puissant état d'une seule famille. Cela est unique (I, 199).
Cette famille, ou ce peuple est le plus ancien qui soit en la connaissance des hommes; ce qui me semble lui attirer une vénération particulière, et principalement dans la recherche que nous faisons; puisque, si Dieu s'est de tout temps communiqué aux hommes, c'est à ceux-ci qu'il faut recourir pour en savoir la tradition (I, 199).
Dans la suite de ce fragment et clans un autre aussi important qui commence par ces mots : Cette religion, qui consiste à croire que l'homme est déchu d'un état de gloire et de communication avec Dieu en un état de tristesse, de pénitence et d'éloignement de Dieu, mais qu'après cette vie nous serons rétablis par un Messie qui devait venir, a toujours été sur la terre. Toutes choses ont passé, et celle-là a subsisté pour laquelle sont toutes choses (1, 171). Pascal constate que dès le commencement du monde la foi dans le Messie s'est intégralement conservée dans une
élile du peuple juif, à travers toutes les vicissitudes de riîistoire et tous les écarts religieux de ce peuple; que le Messie est venu et que, en dépit de tant de schismes et d'hérésies, au milieu de tant de révolutions de toutes sortes, qui ont suivi l'avènement de sa doctrine, l'Église, qu'il en a faite dépositaire, a subsisté sans interruption.
La manière dont VEglise a subsisté est^ que la vérité a été sans contestation; ou, si elle a été contestée, il y a eu le pape, et sinon, il y a eu VEglise (II, 80).
Il y a plaisir d'être dans un vaisseau battu de l'orage^ lorsqu'on est assuré qu'il ne périra point. Les persécutions qui travaillent VEglise sont de cette nature (II, 102).
V Histoire de VEglise doit être proprement appelée V Histoire de la vérité (II, 102).
Celte doctrine, consignée dans le livre de Moïse, ofl're des marques d'authenticité exceptionnellement probantes.
Il y a bien de la différence entre un livre que fait un particulier, et qu'il jette dans le peuple, et un livre qui fait lui-même un peuple. On ne peut douter que le livre ne soit aussi ancien que le peuple.
Toute histoire qui n'est pas contemporaine est suspecte ; ainsi les livres des Sibylles et de Trismégiste, et tant d'autres qui ont eu crédit au monde, sont faux, et se trouvent faux à la suite des temps. Il n'en est pas ainsi des auteurs contemporains [i, 201).
Pascal cite, à l'appui de cette observation, les histoires composées par les Grecs, les Égyptiens, les Chinois, les récits d'Homère :... la beauté de V ouvrage fait durer la chose : tout le monde Vapprend et en parle : il la faut savoir; chacun la sait par cœur. Quatre cents ans après, les témoins des choses ne sont plus vivants ; personne ne sait plus par sa connaissance si c'est une fable ou une histoire : on Va seulement appris de ses ancêtres, cela peut passer pour vrai (I, 202). Sans doute il y a dans l'Écriture des obscurités qui surprennent, mais on en verra plus loin la cause et l'utilité.
Voilà certes un ensemble de caractères historiques très
propres, s'ils sont incontestables et spéciaux au Judaîo- Christianisme, à solliciter pour celui-ci la préférence de l'ûme anxieuse dans le choix rationnel d'une religion.
Au demeurant, si grande que puisse être dans les Pensées précédentes la part de méprises et d'illusions (ces mots sont de Havet), la merveilleuse expansion et l'indéniable vitalité de cette religion n'en témoignent pas moins tout d'abord en sa faveur. Avant môme tout examen approfondi Pascal déjà pourrait dire qu'il ne semble pas vraisemblable qu'une erreur ou une imposture eût pu persister et s'étendre à ce point au sein de l'espèce humaine, essentiellement et de plus en plus curieuse, par-dessus tout intéressée à la critique d'une discipline dont dépendent sa dignité et son bonheur. Pourtant, pourrait-on répliquer, si notre espèce est vouée à une très longue durée sur la terre, ne se peutil pas que la conquête du vrai par elle soit normalement très lente? Et savons-nous, dès lors, si l'assiette du christianisme, pour large et solide qu'elle soit, représente l'établissement définitif ici-bas de la vérité, qui se serait ainsi révélée aux hommes tout d'une pièce, ou seulement une station prolongée dans le progrès irrégulier des connaissances et des mœurs? Il ne suffit donc pas à une religion de réussir pour prouver sa vérité; il faut encore que son succès soit marqué d'un signe divin, qu'il soit surnaturel, qu'il éclate contre toute présomption rationnelle. Aussi Pascal se préoccupe-t-il de découvrir un tel signe dans celle qui lente le plus sa créance, qui déjà l'a subjuguée.
Avant de pousser plus loin, il devient donc nécessaire d'éclaircir l'idée qu'il se faisait du surnaturel.